II. — Les ruses de guerre
On ne saurait trop le redire. Un psychologue n'est pas un confesseur. Les fautes de Fénelon et de Bossuet ne nous intéressent que dans la mesure oii elles nous aident à pénétrer leur àme à tous deux. Pour le reste, que l'Université de France les sermonne et (jue Dieu les juge. L'encre est trop chère, nos journées trop courtes et le lecteur, j'espère, trop peu innocent pour que je m'acharne soit à démontrer subtilement que Fénelon ne fut pas exempt d'amourpropre, soit à gémir sur les multiples passions dont les controverses religieuses présentaient jadis le spectacle. Nous avons changé tout cela sans doute. En tout cas, il est ainsi. La controverse du quiétisme fut une véritable guerre. Rien d'étonnant si chefs et soldats n'ont pas toujours montré la simplicité de la colombe et la douceur de l'agneau K
Une guerre, même ihéologique, ne va pas sans
1. « Qu'il serait beau de demeurer égal en toute occasion, de soumettre sincèrement son livre à l'examen du Saint-Siège avec la seule pensée d'apprendre de lui si la doctrine en est bonne ou mauvaise..., d'être prêt à accueillir la décision... non pas avec résignation, mais avec joie. .., de ne pas s'aigrir des attaques, de ne pas même y répondre, de se borner à expliquer sa doctrine pour lever toutes les difficultés d'interprétation et aider l'intelligence des juges sans la prévenir ni la séduire ! » (Delplanque, loc. cit., p. 339). Ce serait beau. Qui le nie? Mais nous en parlons bien à notre aise. Les docteurs canonisés n'ont pas toujours étroitement répondu à cet idéal Notre modèle nous a été montré .sur la montagne, mais nous cheminons dans les basses vallées.
27(i APOLOGIE POUR FÉNELON
ruses. Tenir fermées les portes de son arsenal, cacher à l'ennemi les surprises qu'on lui prépare, cela manque-t-il de franchise, tenez alors Fénelon pour déshonoré. Si Bossuet nous paraît moins habile, ce n'est pas qu'il hésite, lui non plus, à lutter de ruse, mais c'est que tout chez lui, et même la ruse, prend je ne sais quelle apparence d'héroïsme. Il biaise, il quitte la rase campagne et se cache sous les taillis, mais il garde toujours sa lourde armure étincelante. Fertile en stratagèmes ou du moins aveuglément docile aux perfidies que lui souffle son neveu, le spadassin, il reste quand même « Tinnocent théologien » « le plus simple de tous les hommes ». Le sang-froid, le visage immobile de Fénelon émeuvent moins la foule. Comme il ne se fâche presque jamais, comme il sait attendre et ne frapper qu'à coup sûr, on incline à lui prêter une astuce diabolique. Alerte, dédaigneux des vaines parades, tout entier à suivre les mouvements de l'ennemi et à développer sa propre tactique, réaliste enfin et moderne à la guerre comme en tout, il ressemble si peu à Don Quichotte que nous le prenons pour Machiavel. Allez au fait, relisez les instructions qu'il envoie de Cambrai à son lieutenant, et dites-moi si ce gentilhomme manque à l'honneur. Pour le chrétien, pour Tévêque, votre conscience vous permet-elle de lui jeter la première pierre, je vous l'abandonne. J'affirme simplement que si Fénelon a su garder jusqu'au bout une correction presque parfaite, ce fut bien sans doute pour mieux accuser par ce contraste les procédés de Tadversaire, mais ce fut aussi pour obéir à un scrupule très évangélique de décence et de charité.
Un des points essentiels de la tactique fénelonienne irrite et scandalise particulièrennent les bossuétistes. On ne lui pardonne pas d'avoir épargné autant que possible ses deux autres adversaires, Chartres et Paris, et d'avoir tendu de toutes ses forces à mettre le seul Bossuet hors de combat. On avouera que la stratégie n'était ni d'un peureux ni d'un maladroit, mais elle n'était pas non plus d'un homme qui veut donner le change. Écoutez plutôt un des confidents de Bossuet.
M. de Meaux, me chargea de lui passer à Paris tous les
écrits de M. de Cambrai... aussi bien que ceux de M. de Meaux
lui-même. « Y faut-il joindre, dis-je, Vinstruction pasto-
'•ale de M. de Paris...? — Non, ajouta-t-il, je sais tout cela,
"ost moi qui leur ai dit d'y mettre ce qu'il y a de bon '... »
11 (Bossuet) nous a dit d'abord que la prétention de M. Noailles, archevêque de Paris, allait jusqu'à lui proposer de supprimer son instruction sur les états d'oraisons. Cet archevêque ébranlé ne cessait dans les conférences d'exciter M. de Meaux à recevoir les explications de M. de Cambrai... Cette fermeté de M. de Meaux rendit M. de Paris encore plus chancelant et tout porté à bien traiter M. de Cambrai... M. de Meaux présenta... la nécessité de se déclarer, jusqu'à dire à M. de Paris qu'il perdait l'Église.
Pour la déclaration des trois évêques, c'est M. de Meaux qui l'a toute faite 2.
Tout cela n'est que trop vrai. Sans la pression énergique et incessante de Bossuet, Noailles et Godet des Marais seraient allègrement rentrés sous la tente. Pour des raisons fort différentes, ce fracas leur répugnait à tous deux^ Bossuet nous en impose donc