‹ Apologie pour FénelonChapitre 162 sur 250 · TitoNsoN, Correspondance, III, p · texte numérisé non relu

TitoNsoN, Correspondance, III, p

de confession au pape nous invite à cette conclusion, et toutes les circonstances de Tincident nous l'imposent. Fénelon a dû parler très librement des misères de sa vie intérieure avant sa rencontre avec madame Guyon, et de tels autres secrets que Ton trouvera consignés dans l'introduction de M. Masson. Il ne se croyait pas dans l'illusion et il comptait bien que cette confession calmerait les craintes de Bo&suet. Il tenait dès lors à ses idées, mais il n'aurai pas refusé, et en fait il n'a pas refusé, d'en rabattr quelque peu. L'entêtement irréductible dont il a fai preuve pendant la controverse publique ne fut qu'une réaction en somme très naturelle contre la prévention obstinée de Bossuet. Il ne s'est raidi que pour faire face à la raideur de l'adversaire. Au demeurant il redoutait l'illusion plus que personne. Il ne laissait pas que d'être impressionné quelque peu par les grands gestes épouvantés du vieil évêque dont sa paisible ironie redressait les outrances, mais dont il estimait grandement la ferme sagesse. Il voulut donc très sincèrement se faire petit, s'abandonner à ceux qu'il avait choisis pour directeurs et par suite leur confier ses dispositions les plus intimes. Il a mis en pratique ce qu'il n'a jamais cessé de prêcher aux autres. Personne ne verrait dans tout cela le moindre mystère si deux générations de bossuétistes n'avaient réussi à former autour de cette àme, compliquée sans doute, mais pieuse, délicate et par certains côtés, candide, une atmosphère de suspicion. N'est-on pas allé jusqu'à insinuer que cette confession ne fut, au vrai, dans la pensée profonde de Fénelon, qu'un prodige de four-

LA DUPLICITÉ PRKTENDUE I)K FI .NKLUN 'UJ7

berie. Il entendait par là désarmer d'avance le seul adversaire qu'il [)ùt redouter, lui lier les mains, lui briser la plume. Que répondre? On ne discute pas une calomnie lorsqu'elle dépasse les limites de la sottise. Faites de lui un Machiavel, si cela vous plaît, mais non pas un niais. Empêcher Bossuet d'écrire, non, vous ne voudriez pas que Fénelon ait été assez simple pour se flatter d'une telle espérance. Et par quels moyens? En lui racontant l'histoire de ses propres relations avec madame Guyon. Mais, de ^ràce, qui pouvait alors imaginer qu'il viendrait jamais à la pensée de Bossuet de transporter sur un pareil terrain une controverse doctrinale? Si on le jugeait capable d'une indiscrétion de ce genre, le moyen de lui fermer la bouche eût été de tout lui cacher et non pas de tout lui dire. Mais, quoi, il en va toujours ainsi. Pour ruiner Fénelon, il faut se mettre martel en tête, se brouiller non pas seulement avec la charité, mais encore avec le bon sens. Voulez-vous savoir le vrai et simple pourquoi de cette quasi-confession, demandez-le à M. Tronson, très dévoué à Fénelon, je le sais, mais aussi très clairvoyant et d'autant plus sincère avec lui qu'il l'aime et Testime davantage. Voici comme il approuve le projet sur lequel Fénelon l'avait consulté.

Je crois, Monsieur, que Ton peut montrer cet écrit au prélat (à Bossuet), puisque l'on n'y a point de répugnance. Il connaîtra par là le détachement, l'ouverture du cœur et la soumission sincère de la personne qui y a le plus d'intt'rêt, et il semble que par l'exposé qu'elle fait de ses dispositions passées et présentes et des diflerents mouvements de la nature et de la grâce qu'elle a éprouvés, il sera plus en état de discerner ce

308 APOLOGIE POUR FKNELON

que Dieu demande d'elle et de juger avec plus de sûreté de son état ^.

Est-il besoin maintenant que j'explique au lecteur laïque en quoi une communication de ce genre diffère de la confession proprement dite, en quoi elle lui ressemble? Entre hommes d'honneur, tout secret est un secret et Ton n'y cherche pas tant de façons, mais enfin voici une sorte d'échelle, puisqu'on ei veut une : tout en haut, le secret de la confessioi sacramentelle, tout en bas celui d'une simple confidence, entre les deux, mais plus près du premier qu< du second, le secret de la direction.

Direction ou confession, le contenu de ces confidences est souvent identique. Celui qui veut qu'on le dirige révèle tout bonnement ses fautes, parle librement de toute sa vie, non pour être absous, la chose est faite, mais pour qu'on le guide avec plus de précision. Confesseur et directeur, en réalité les deux rôles se croisent sans cesse. C'est à peine s'ils se distinguent. Où qu'on lui parle, un triple sceau ferme les lèvres du prêtre qui a reçu une confidence. Vous trouverez peu de casuisles qui poussent les coussins sous les coudes du directeur indiscret. Qu'on ne s'alarme pas. Bossuet n'aura presque pas besoin qu'on lui rende ce service. Si, comme j'en suis convaincu, il a commis une indélicatesse et une grave imprudence, il ne mérite aucun anathème. Continuons paisiblement notre Iiistoire et défions-nous, plus que jamais, de l'éloquence ; elle va sévir d'étrange façon.

Page 1