‹ Apologie pour FénelonChapitre 178 sur 250 · I. — Premiers scrupules · texte numérisé non relu

I. — Premiers scrupules

Le prestige de Bossuetest indiscutable. Cet homme fait de nous tout ce qu'il lui plaît. Si Ion s'imagine que je suis insensible à cette séduction foudroyante, on se trompe bien. Les pages de lui qui me paraissent les plus injustes me causent un plaisir pervers que l'austérité bossuétiste a'a jamais goûté. Auprès de Bossuet, les modernes magiciens des lettres françaises, si bien qu'ils écrivent, font presque figure de charlatans. Avec Tâge, je me suis à peu près guéri de la fascination de Renan, mais qui adore notre langue, restejusquàla mort esclave de Tartiste prodigieux qui a écrit le Traité de la concupiscence alhis Elévatioîis sur les mystères. Il n'est pas le maître souverain qu'on dit quelquefois. Pascal le domine et d'autres, chez qui l'on sent bien que la forme la plus splendide n'épuise jamais les richesses de la pensée, mais parmi ceux qui pensent moins somptueusement qu'ils n'écrivent, Cicéron peut-être excepté, Bossuet n'a pas d'égal. Nous ne cherchons pas à lui résister — autant lutter contre le vertige — mais à démêler exactement le trouble où il nous met malgré nous. Est-il bien de céder d'esprit autant que de cœur à la séduction qu'il exerce; enivrés ou endormis par lui, ne convient-il pas, le charme une fois tombé, d'analyser le mystérieux breuvage que ce poète nous présente et que, de ses mains, nous boirons toujours? Est-ce notre raison seule qui se rend à ce magnifique

LE PRESTIGii: DE BOSSU ET 331

«iompteur, n'est-ce pas aussi parfois notre chair et notre sang qu'il subjugue d'abord, étourdissant lutMitôt, grâce à ce douteux mais puissant renfort, notre raison elle-même? C'est tout le problème que i' me suis promis de résoudre. Je veux savoir s'il n entre pas quelque magie dans le prestige de llossuet.

Qu'on me permette d'éviter par des lacets innonis une ascension trop scabreuse. Et la nature de m esprit et la difficulté du sujet m'imposent cette 'thode un peu ondoyante, mais qui n'accuse rien (le ténébreux et qui ne déplaisait pas à notre maître inte-Beuve. Bossuet d'ailleurs, pour simple qu'il us paraisse, n'est pas cependant une abstraction, nomme le moins compliqué tient plusieurs rôles et toute vie intérieure ne présente pas moins de contradictions que de surprises. Il y a deux, trois Bossuet, peut-èlre davantage. Imaginez un instant qu'il ait vécu dans les premiers siècles de l'Eglise, que rien de lui ne nous soit connu que ses livres et dans une mauvaise traduction. En présence de cette étrange mosaïque, la critique interne n'hésiterait pas. Je ne le dis point pour la railler. En somme, le aurait raison de ne pas croire à l'existence d'un ul Bossuet. Les lettres de direction et la corres- [)ondance avec l'abbé Bossuet ne peuvent être de la même main. L'homme qui a déployé tant de condescendance envers ses « frères errants » et dessiné avec tant de sympathie respectueuse l'image d'un hérétique notoire, n'a certainement pas essayé de l'dre d'honneur un prélat soumis au Saint-Siège. ' théologien qui a péniblement travaillé à mettre

les mystiques in tuto et qui a trouvé un sens orth doxe à leurs « extravagances amoureuses », n'a p livrer à la réprobation de TEglise un écrivain pieux, tout au plus coupable des mêmes excès. L'apologiste des Réflexions morales du P. Quesnel n'a pas dénoncé les J/a^/m^5 de M. de Cambrai; l'hébraïsant laborieux qui préférait le texte original des Écritures aux chefs-d'œuvre de l'antiquité païenne, n'a pas raillé impitoyablement, chez un autre critique, le goût des langues orientales. Que d'autres contrastes singuliers je pourrais marquer! Le commentaire sur l'Apocalypse renferme des interpolations flagrantes : tel chapitre révèle l'ingénuité d'un moine médiéval, tel autre rappelle la Cité de Dieu, Montrons par quelques exemples que nous ne parlons pas en l'air. Bossu et étant mort avant la bulle Unigenitus, on n'a pas le droit de lui faire un crime d'avoir tenté le sauvetage du livre que cette bulle a condamné, mais enfm, cet écrit étant bien de lui, il n'y a pas d'impertinence à le rapprocher des écrits contre Fénelon.

Il faut prendre équitablement et sainement les expressionî assez ordinaires où un auteur occupé du mérite de la chï rite qui est l'âme des vertus et la seule méritoire d'un méril proprement dit, semblerait, en comparaison de la charité ôter aux autres vertus, même chrétiennes et même théoh gales, comme à la foi et à l'espérance, le nom de vertu... Qi peut penser qu'un acte de foi et d'espérance... puisse êti appelé péché par un chrétien sous prétexte que ces actes sont pas encore véritablement rapportés à la fin de la chî rite ^ ?

« Qui peut penser » qu'un auteur catholique pousf Fabsurdité jusqu'à ce comble, qui, mais vous-mêm(

1. Avertissement sur le livre des Réflexions morales, G., p. 379.

iih>nseigneur, dans les nombreux passaj^es où vous !( prochez à M. de Cambrai de détruire l'espérance rlirétienne. S'il faut, d'après vous, quand il s'agit (1 lui auteur déjà passablement suspect, comme le IN ro Quesnel, éviter de « pousser trop loin le scruj.ule », s' « il ne faut pas apporter aux lectures spiri- Uielles un esprit contentieux », s'il faut enfin épuiser les interprétations bénignes avant d'admettre que iiMS frères aient contredit la foi de TEglise, à qui {RTsuaderez-vous que les mêmes dispositions bienveillantes apportées à la lecture de Fénelon, supl><)sent, chez ceux qui les prennent, une sorte de complicité avec Tantéchrist?

Vutre exemple et sur une question non moins

ve. 11 est peu de noms plus chers à l'Eglise et à

ia science que le nom de Maldonat. Comparée à

1< ouvre exégétique de ce grand homme, on peut

'lire que celle de Bôssuet ne compte pas. Ecoutez

pourtant cette déclaration d'ostracisme :

• Maldonat avoue que le sentiment qu'il ne suit pas « est celui de tous les auteurs qu'il a lus »... Ainsi il se reconnaît le premier et le seul auteur de son interprétation, ce qui lui donnk l'exclusion parmi les catholiques, selon la règle -du Concile qui oblige d'interpréter 1 Ecriture selon la tradition et le consentement des saints Pères *.

Passe pour le sans-façon de l'anathème qui d'ailleurs atteint du même coup celui qui le lance. En des temps plus sereins, Bossuet n'avait-il pas en effet écrit exactement le contraire de ce que nous venons de lire? Richard Simon le rappelle avec son calme

1. Première inslruclion sur la version du N. T. de R. Simon. G., V, p. 15.

ordinaire et fort à propos. Quant à l'orthodoxie de Maldonat qui connaissait assurément les règles du Concile, le lecteur ne me demande pas de le rassurer sur ce point.

Monsieur de Meaux (dans le commentaire sur l'Apocalypse) voulant répondre par avance à ceux qui pourraient lui objecte que quelques-unes de ses explications même sur des point importants à la religion ont été inconnues aux saints Père dit sagement (après avoir distingué la substance de la religioi et les acce!<soires...) Sur ces sujets, il est permis d'aller pou ainsi parler à la découverte; persatine n'en doute : on peut dir que les Pères ne s'y sont pas appliqués ou n'ont pas tout vu e qu'on peut même aller plus loin qu'ils nont fait. Cela étan une fois supposé, pourquoi lorsqu'il ne s'agit point de la subs tance de la religion, mais seulement des accessoiies, n'aura t-il pas été permis à Maldonat et à quelques aulres commen tateurs de l'Ecriture, d'aller à la découverte avec M. l'évêqu de Meaux ^ ?

Ces quelques observations suffisent déjà à comjdi quer notre problème. S'il y a deux Bossuet, leque des deux mérite-t-il de nous imposer son prestige' Ce n'est rien encore, et notre embarras redouble à b vue des contradictions que nous croyons rencontrer non plus seulement dans son œuvre, mais dans sa vie Tantôt nous le supposions inconnu. Aucune notici biographique n'accompagnait les reliques disparate^ de ses livres. Or voici qu'on découvre, au mon Athos, l'histoire ou la légende de cet écrivain Évêque de Smyrne, par exemple, il aurait fait d< fréquents séjours à la cour de Byzance, joué un rôb dans les affaires de son époque. Au manuscrit hagiographique serait ajouté une sorte de journal minu-

1. R. Simon, Lettres choisies, III, pp. 238, 239. On sait du reste que Bossuet faisait le plus grand cas de Maldonat.

LM)ient rédigé par le secrétaire de ce person- . Nouvelle détresse dans le camp des critiques. V, ;rs tant d'obscurités, c'est trop de lumière. Tous rs détails semblent bien incohérents. Quebjue il i 1)6 artiKcieux aura sans doute cousu page à page double série de légendes, confondu en une perle deux évéqiies assez différents. Ici encore,, deux ^uet : l'un toute bonhomie, toute fermeté, toute Kiiilé; l'autre vif, emporté même, faible en face des liissances. « M. Bossuet, est-il dit en un chapitre de i h'gende, est un homme doux qui parle toujours vec réflexion, en écoutant la. vérité, qui veut faire on devoir, qui veut être à lui pour faire des réexions... qui, dans la religion, ne se conduit point ar des vues humaines ^ ». Soit dit en passant ce émoignage, peu utilisé par les bossuétistes, est de remière importance. Mais plusieurs scènes, prises ourtant dans la même vie, semblent inviter à des onclusions moins admiratives. Cet homme doux est montré souvent très dur contre les orthodoxes et arfois même contre les hérétiques. Demandez, par xemple, non à Fénelon ou aux protestants, mais à es moines inofïensifs qu*il sut mortifier de maltreaie lain à la grande tristesse de Mabillon^ Religieux srtes, pieux jusque dans les moelles, je trouve éanmoins une singulière remarque dans les lettres 'une grande dame assez renseignée sur la chroique de Byzance. Voulant obtenir une grâce de empereur, « je lui redis, écrit-elle, tout ce que [. de M. m'en avait dit le matin. Je voulus citer

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