‹ Apologie pour FénelonChapitre 180 sur 250 · II. — Les trois éléments du prestige de Bossurt · texte numérisé non relu

II. — Les trois éléments du prestige de Bossurt

<( Homme doux... qui veut être à lui pour faire des r.'flexions ». Celte petite ligne que nous rappelions j»liis haut vaut mieux que toutes les prosopopées hossuélisles. Dans ce témoignage d'un contemporain dort une image qu'on n'évoque pas souvent parce qu'on ne la trouve pas éblouissante et que nous ne regarderons jamais trop. C'est le Bossuet de presque toutes les heures, qui ne connaît ni Louis XIV ni le Dauphin, qui n'ai cure de M™^ de Maintenon ; ni prophète, ni Père de l'Eglise, ni même prélat, mais simple méditatif, comme il y en avait tant à cette époque oii les journées semblent avoir été si longues, et qui ne diffère de ses frères en méditation que par une certaine flamme de génie. Il faut, certes, que le sublime tende à s'échapper par toutes les fentes de cette image, comme disait Langeron, mais il n'est pas moins nécessaire de fixer Bossuet dans un cadre paisible, bonhomme et méditatif. Enlevez-lui, et cet invisible trépied que lui a donné Rigaud, et ce support qui ressemble à une ardoise et sans doute figure un livre — comme si Bossuet avait jamais tenu un livre de cette façon chère aux photographes ! — et cette pourpre aux plis tapageurs. Assis et non pas debout, de larges lunettes sur le nez, le front perdu sous une calotte à oreilles, une solide table de travail

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auprès d'un bon feu, la fenêtre donnant sur le croissant de la lune, paix, application^ science, prière, des livres partout, énormes pour la plupart mais dont aucun n'est là pour la forme, ce n'est pas à un peintre déclamateur, mais à quelque graveur flamand qu'il faut demander l'image la plus authentique de l'aigle de Meaux. Comme il s'applique à tout ce qu'il fait, comme il a la plus haute idée de la grandeur et de l'étendue de sa mission, il ne se refuse à aucune des corvées que l'on propose à son zèle. Tour à tour, il console M*"® de La Vallière et sermonne M""^ de Montespan, sans doute avec la même maladresse ingénue et touchante. Ne connaissant guère le monde que par les livres, chaque visite à la cour lui fait l'etîet d'une féerie. Du feu d'artifice qui salua lintronisation de la duchesse de Bourgogne, il n'a pas perdu une fusée. Hors de Versailles, il n'aurait même pas regardé ces merveilles dont il parle comme ferait un enfant, ou un provincial ébloui,. La méditation est sa province. Les hommes ne sont pour lui que des ombres, Louis XIV, un soleil sans tache, Arnauld, un prodige, Fénelon, l'hypocrisie, l'abbé Bossuet, le neveu en soi, toutes ses dirigées, des saintes, Ledieu, un confident de tragédie. Son imagination se passionne par moments à colorer quelqu'une de ses ombres. D'ordinaire il ne s'intéresse pas vraiment à elles, pas plus qu'il ne se regarde vivre, pas plus qu'il ne s'aime lui-même. Il n'aime que les belles idées. Jusque dans sa dévotion, il admire plus qu'il ne prie, il médite plus qu'il ne contemple, ou, si vous aimez mieux, il ne contemple que pour méditer. Visibles ou invisibles, tous les

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mystères de la foi, la crèche et la Trinité, lui insnirent les mêmes transports. Il aime les Pères, mais {Kis de la même façon que Newman. Avec eux, comme avec tout le monde, il s'attache aux idées [)lus qu'aux personnes. Le lecteur estompera de luimême cette esquisse rapide, mais qui doute que l'incomparable saint Augustin ne soit guère autre chose pour Bossuet qu'un manuel de méditations?

Nous avons un bon travail, quelque peu gris, sans divination, mais fort utile sur Bossuet et la Bible, On nous donnera quelque jour une thèse intelligente sur Bossuet et les Pères, une autre sur la prière de Bossuet, Il faudrait joindre une série d'images à ces études, une édition illustrée de Tabbé Ledieu. Est-ce à nous, féneloniens, à distribuer aux bossuétistes leur besogne, à leur rappeler qu'au lieu de perdre leur temps à se déchaîner contre Fénelon, ils seraient bien inspirés de nous présenter le vrai Bossuet et, par exemple, de nous apprendre comment ce grand homme faisait ses lectures? Tout cela est si curieux, si inconnu ! Bossuet avec ses in-folio qu'il traîne partout, qui font gémir les essieux de son carrosse et pester les serviteurs à chaque nouvelle promenade ; dont il ne veut pas se séparer, même quand il va chez M. Tronson où il trouvera pourtant une bibliothèque plus fournie que la sienne — c'est la seule faute, je crois, que M. Levcsque lui reproche — Bossuet chargeant ses livres de notes, les ouvrant souvent aux mêmes endroits, les laissant pour s'abandonner aux inspirations qu'ils lui donnent — c'est le Bossuet qu'il ne faut jamais oublier, même et surtout quand on veut étudier de près les contro-

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verses plus techniques auxquelles il ne semble pas que cette méthode de lecture l'ait suffisamment préparé. Retenons cette toile de fond qui nous rassérénera bientôt au moment le plus décourageant de notre étude, et venons à l'analyse du prestige de Bossuet.

C'est par attrait spontané que Bossuet médite ainsi, ruminant sans fin les mêmes splendides passages où se nourrit sa vie intérieure, lyrique et pieuse tout ensemble. C'est par devoir qu'il s'engage dans la mêlée des discussions et qu'il fait des livres à l'adresse des savants, car il est docteur de Sorbonne. Il ne l'oublie jamais, bien qu'on l'oublie presque toujours. Souple, du reste, à manier, si besoin est, de vastes éruditions, à exploiter les mémoires qu'on lui passe de Port-Royal ou d'ailleurs. M. Rébeliiau a montré avec quelle probité scientifique fut préparée. V Histoire des variations. Du point de vue métier, si l'on peut dire, Y Instruction sur les états cV oraison paraît une bien autre merveille. Ce livre où l'on croirait que se formulent les expériences et les réflexions d'une longue vie, est l'œuvre d'un vieillard qui ne s'était pas encore posé de pareils problèmes et qui, le plus souvent, met en œuvre les notes de Nicole, de M"^*^ Guyon et de Fénelon. Encore un de ces détails qu'on néglige, cette collaboration imprévue, encore un sujet de thèse dont les conclusions n'affligeraient pas les fénéloniens. Le seul génie de Bossuet n'exphque pas de tels miracles. En vérité, la vieille Sorbonne avait du bon. Dialectique, science

^ bon aloi, art de composer, ({u'on travaillait bien

1 cet heureux temps !

Celte part sorbonique est grande dans l'œuvre si , < u connue de Bossuet. Lui-môme pourtant en tirait plus d'honneur que des oraisons funèbres ou autres bagatelles sublimes. Quel n'eût pas été son étonneient, et peut-être sa colère, si quelque prophète l'avait . erti qu'un jour viendrait oiidè bons esprits, négligeant la DefensioQidiUires prouesses doctorales, attacheraient un prix infini aux Méditations su?' r Evangile et à ces brouillons oratoires, bons tout au plus à réduire le travail nocturne — dormi secure — du trop cher neveu. Qui se trompe, de lui ou de nous ? Je crois bien que ne n'est pas nous. Cette remarque incontestable me conduisant à mes fins perfides, on me permettra de l'amplifier.

M. Turmel, dans une série d'articles auxquels on ne peut reprocher qu'un certain air de malice, après avoir excellemment résumé l'activité théologique de Bossuet, se demande enfin ce qui reste aujourd'hui de tant de gros livres ^ La réponse n'est que trop simple. L'œuvre de Bossuet n'a pas laissé de traces lumineuses dans l'histoire, je ne dis pas de la pensée chrétienne, mais delà spéculation dogmatique. Bossuet, docteur de Sorbonne, ne mériterait pas plus de nous retenir que la foule dogmatisante, censurante et (( appelante » de ses innombrables collègues.

Que lui manque-t-il? je voudrais le dire, après M. Turmel, mais à ma manière. Sans doute ce qui a manqué dans un autre domaine à Victor Cousin,

1. Revue du clergé français, i"' mars, 1" mai, \*' et 15 juillet 1906.

l'originalité, le don créateur. Mais encore^ comment se fait-il qu'un pareil don ait été refusé à cette magnifique intelligence? On peut sonder, avec respect, un phénomène aussi singulier.

11 fut toujours docile. Né pour être maître, il a voulu rester disciple. 11 est, jusqu'au bout, Thomme de ses cahiers de Navarre. — C'est un peu pour cela, soit dit en passant, qu'on ne le convertira jamais aux cinq propositions. Son maître, Cornet, les a condamnées. Bossuetles condamnera sans la moindre hésitation, sauf à offrir quelques sacrifices expiatoires aux mânes augustiniens de Jansenius. Car Navarre lui a imposé saint Augustin. On exagère quand on nous présente l'auteur des écrits contre Simon comme rhomme de la Tradition tout court. Non, docile aux principaux oracles de son temps^ il est l'homme de saint Augustin et ce n'est pas, quoi qu'il dise et quoi qu'on dise, la même choses

Car enfin il y a d'autres Pères, saint Jean Chrysostome par exemple. Bossuet ne l'ignore certes

1. Je ne puis donner ici les précisions qu'appellerait cette ligue. Je dois dire pourtant que ma pensée n'est pas d'abandonner aux jansénistes que je n'aime guère, l'autorité du « docteur de la grâce ». C'était là, comme l'on sait, le bel expédient imaginé par Launoy pour trancher la controverse. Jansenius aurait traduit exactement la pensée d'Augustin, mais cette pensée serait plus ou moins hérétique. (Gf, la précieuse brochure du P. Daniel : Défense de Saint Augustin, Gh. Paris, Leclerc, 1704.) Mais je pense surtout aux magnifiques canons de Trente sur la grâce habituelle. 11 faut se crever les yeux pour ne pas voir dans ces articles de foi un progrès incontestable sur la doctrine d'Augustin Or, il est très certain que Bossuet n'a pas assez médité les canons de Trente. Mettez bout à bout tout — et c'est très peu — ce qu'il a écrit sur la grâce habituelle, et vous verrez bien... Gf. là-dessus les beaux travaux du R Toner, en cours de publication dans la Irish Théological Quarterly.

point, mais greffant le génie grec sur la lige romanoirthaginoise, il augustiniso Chrysostome comme il ti'ia tous les Pères. Ensemble et détail du dogme, lM)n gré mal gré, ils ne sont tous que les précurseurs l itonnants ou que les échos de saint Augustin. Si 1 aventure, ils nous semblent s'écarter de saint Augustin, eh bien ils se trompent, ou plutôt nous Us entendons de travers.

Voici <( l'Ecole », saint Anselme, saint Thomas, Duns Scot. Bossuet ne les regarde pas sans déHance. H ne goûte pas certaines familiarités qu'ils prennent parfois avec le texte du maître unique. Mais quatre siècles, ayant peu à peu atténué leur roture, il leur pardonnera pour leur antiquité relative et, le cas échéant, les défendra ou voudra se couvrir d'eux contre Fénelon. Toutefois, malgré la Schola in tuto^ gardezvous de prendre Bossuet pour un scolastique. Il ne 1 est pas et sans ses cahiers de Navarre, il le serait moins encore.

Vienne maintenant le siècle de fer, Molina, Suarez tl les autres. Bossuet se hérisse et gronde. H y a là de très beaux génies et plus près de la vérité délinitive que saint Augustin lui-même, puisque l'Esprit- Saint continue à illuminer l'Eglise et que le trésor de la tradition n'a pas cessé de s'enrichir. N'importe! Un même soupçon enveloppe tous ces docteurs, nés d'hier, qui se flattent d'ajouter quelque chose aux décisions d'Augustin et parfois de les corrigera Enfin voici François de Sales, unique en son genre, Père

l. a Je laisse les réflexions de ceux qui trouvent étrange que ces ilocteurs aient voulu pénétrer plus avant que Saint Augustin n'a '111 qu'on le pût ni qu'on le dût faire p. Défense de la Tradition

des Saints Pères, G., V, p. 304.

de l'Eglise celui-là, et au plein sens de ce mot. !• •< suet attendra quelque soixante ans avant de lire le Traité de Varnour de Dieu» Trop discipliné pour discuter une autorité qui déjà s'impose, trop habile polémiste pour abandonner à Fénelon un tel parrain, il le défend, il l'explique et le corrige avec un étrange respect mêlé d'indulgence. Une abondante tradition mystique achève de s'élaborer sous ses yeux, pénètre, attendrit et subjugue toute l'Eglise. Bossuet ne s'incline devant les nouveau-venus qu'avec une déférence contrainte. A quoi bon ces livres, tout n'est-il pas dans saint Augustin?

Docile, encore une fois, éternellement docile, à son professeur d'abord, puis au docteur suréminent auquel son professeur l'a conduit. Il faut de tels hommes dans l'Eglise, pour donner la chasse aux novateurs et pour rendre prudents les esprits téméraires. Mais une doctrine vivante et jeune comme la nôtre exige aussi des collaborations plus actives et plus confiantes. Saint Augustin a eu des maîtres, on admet communément qu'il ne s'est pas contenté de les répéter.

Docile, mais sans effort, sans la moindre velléité d'indépendance, il regarde naturellement comme un fléau l'inquiète curiosité des chercheurs. Il aurait exorcisé l'abbé deLonguerue, s'il avait entendu causer ce diable d'homme. L'hérétique n'est pas seulement pour lui, celui qui choisit, mais encore celui qui cherche, et, en revanche, l'esprit de recherche lui paraît un des châtiments de l'hérésie*.

1. Toute âme curieuse est légère. » Méditations sur VEvangile. G., Il, p. 573. « Le vrai catholique... a une sainte jalousie, un

I,es sectateurs des hérétiques sont tourmentés par leur

ait inquiet, par leur vaine et fatigante curiosité qui les

i-;age dans des études laborieuses et diîgoutantes, pleines de

I canes et destituées de bon sens '.

II parle manifestement de l'abondance du cœur. Du reste, n'espérez pas vous abriter de ses foudres en lui (lisant que vous soumettez votre travail au contrôle le l'Eglise. Plaisante illusion! Puisque vous cherchez,

«est apparemment que vous espérez trouver du nouveau, c'est donc que vous êtes, bon gré mal gré, (les novateurs. 11 n'est pas de pire injure sous la plume de Bossuet. Je simplifie ce grand simplifica- Icur, mais si peu, et sans altérer sa pensée profonde. Hérétiques avoués, critiques, molinistes, quiétistes,

les compare tous indistinctement à ces betes diaboliques, les sauterelles de l'Apocalypse « qui vont toujours comme en sautillant d'une question à une autre » et qui, par bonheur, « ne sont pas des animaux (jui vivent longtemps- ».

Il se définit lui-même, comme on fait toujours, en iiiaximant ainsi l'invincible répugnance que toutes K s formes de la curiosité lui inspirent. S'il n'est pas " urieux, ce n'est pas seulement que la curiosité lui semble un danger, mais encore parce qu'elle le contrarie dans ses plus chères habitudes. Les méditatifs lyriques ne sont pas curieux. Qu'il s'agisse de métaj»liysique, de théologie, d'exégèse ou de patristique, la recherche spéculative ou critique les gène, les

saint zd'le pour les sentiments de l'Kglise ; ce qui fait qu'il n'in- V nte rien et qu'il n'a jamais envie d'innover i». /'• instruction sur les PromesseSf G., IV, p. 190.

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