III. — Les sortilèges
. Nous avons vu, a priori, qu'il devait se glisser quelque magie dans ce prestige. Or, tout magicien usant de sortilèges, il nous reste à voir si l'unique Bossuet fait exception à cette règle générale, s n'appelle pas, lui aussi, quelque « charme » au secou de ses arguments. Ce mot de « charme » ayant perd le sens qu'on lui donnait autrefois, — Bossuet q savait sa langue ne pense pas faire Téloge de Fenelon quand il l'accuse d'enchanter, de charmer, de séduire ou d'éblouir ses lecteurs — j'ai préféré le mot de « sortilège », moins ambigu et qui d'ailleurs ne sonne plus comme une injure dans notre siècle moins superstitieux et plus mou que le siècle de Yaugelas. Au surplus, qu'on se rassure. On ne trouvera pas trace de mélinite' dans mes petits alambics. NoLis ne faisons pas œuvre de destruction mais de discernement. Fervents admirateurs de Bossuet jusque dans les scènes d'incantation où nous Talions suivre, nous ne résisterons à ce magicien quelorsqu il prétendra nous imposer de force les idées et le sentiments que lui souffle parfois sa colère.
Les textes que nous allons interpréter et don l'anthologie formerait un précieux manuel de magi lyrique ou oratoire, seront pris exclusivement dan
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j; les ouvrages de Bossuet qu'aucune censure directe I ou indirecte de l'Eglise n'a rendus suspects. Je ne |! veux pas appuyer mes analyses sur des arguments il d'autorité. Mon premier dessein était de me cantont ner dans les écrits de Bossuet sur le quiétisme, I mine inépuisable de sortilèges. Mais si je m'en tenais I, à cette unique dispute, plusieurs penseraient que ma l propre prévention m'égare. Quoiqu'il en soit, les I rapprochements étant Tàme de la critique, nous feuiileterons aussi les écrits contre Simon.
En un sens trop vrai, on peut dire que Tévèque de Meaux a tué ce fameux critique, puisque aujourd'hui encore, aux yeux de ceux qui ne le connaissent que par Bossuet, parler de Richard Simon avec respect semble téméraire. Mais on peut dire aussi que cet homicide, commis par tout autre que Bossuet, serait une faute impardonnable ? Pour être signée d'une plume d'aigle, la calomnie n'en reste pas moins la calomnie. Lorsque Bossuet accuse Simon d'avoir fait le jeu des sociniens et voulu ruiner le dogme de la divinité du Christ, il n'a d'autre excuse que sa bonne foi manifeste, que l'excessive crédulité avec laquelle il a écouté les ennemis du critique et que rimpétuosité de son zèle.
Richard Simon n'est pas seulement un rare savant, il est encore un bon catholique. Les censures qui ont suspendu le cours de quelques-uns de ses livres ne jettent pas le discrédit sur toute son œuvre, ni encore moins sur son caractère. Aux critiques de juger sa critique, à laquelle je me suis laissé dire que sur plusieurs points et non des moins contestés par Bossuet, les plus conservateurs ont fini par se
rallier*. Je n'ai pas qualité pour parler ex pro/esso do Richard Simon. Je dirai pourtant que je Tairno bien, ayant beaucoup lu, non pas ses gros livres, mais ses Lettres et sa Bibliothèque critique^ bréviaires exquis de sérénilé et d'indépendance. Si j'avais des doutes sur la foi, ces ouvrages, si libres mais d'une si ferme confiance dans la divinité du catholicisme, me seraient plus réconfortants que la Défense de la tradition et des Saints Pères. On n'est pas hérétique pour parler ainsi.
Mais je Taime surtout pour deux raisons qui bi comprises n'en font qu'une. Simon, qui ne partage pas les vues trop lugubres de Saint-Gyran sur 15 ruine imminente de l'éghse, a cru avec tout l'enthousiasme dont sa froide nature était capable, à la vie du dogme chrétien, et il a professé, comme pas un peut-être dans ce siècle augustinion, le culte des modernes héros de la Tradition. Qu'au lendemain de la mort de Saint Augustin, le bras de Dieu ne se soit pas raccourci et que, soit avant soit après l'apparition de ce grand homme, TEglise ait eu des luminaires de première grandeur, quand môme Richard Simon n'aurait fait que rappeler énergiquement ces deux vérités que plusieurs bons esprits
1. On lit en effet dans le plus récent fascicule du Dictionnaire apologétique de la foi catlioligue, sous la plume du R. P. Durand, S. J. (article : Critique biblique) ce jugement d'ensemble sur l'œuvre de H. Simon : • Richard Simon a été le fondateur de la critique historique des Livres saints, au sens moderne du mot. On a prétendu... mais bien à tort que Richard Simon relevait des principes etdes travaux protestants... Si, à plus de deux cents ans de distance, on compare la position prise par R. Simon dans la question du Pentateuque avec la récente réponse de la Commission biblique, on constate qu'elle se trouve satisfaire aux exigences du décret du 27 juin 190fi. »
d'alors ne trouvaient pas évidentes, cela seul lui donnerait des titres à notre reconnaissance. Comment le remercier assez chaudement d avoir seul ou presque seul et contre une opposition sournoise ou passionnée, monté la garde auprès du monument des Petau et des MaldonatPIl a pieusement entretenu d'autres gloires plus oubliées. Je veux parler de ces contreréformateurs semi-libéraux que couvre l'amitié de plusieurs papes et qui jouèrent un si grand rôle dans les années fécondes qui ont immédiatement précédé ou suivi le Concile de Trente.
Enfin, ce personnage qui n'avait peut-être pas moins de bizarrerie que de science, cet ami de Malebranche, n'a pas manqué de courage. Il en fallait, en ce temps-là, à un fils de Bérulle pour se déclarer franchement moliniste ; il en fallait plus encore pour regarder en face nos amis de Port-Royal, et pour renvoyer à l'école ces infatigables traducteurs. Simon à dénoncé le bl... — il y a là un mot américain que je n'oserais pas écrire — les prétentions scientifiques de Port-Royal. Il a souri, longtemps avant Sainte-Beuve et avec moins de précautions, de ce qu'on peut appeler — d'un mot anglais — le humhug du grand Arnauld. De tels crimes se paient au moins en ce monde. Bossuet aurait trouvé Richard Simon moins téméraire, et certainement l'aurait traité avec plus de ménagements, si le grand initiateur n'avait pas touché à l'arche sainte, s'il n'avait pas critiqué en toute indépendance le Nouveau Testament de Port- Roy aP.
1. Simon le savait bien et c'est une des raisons pour lesquelles il montre si peu de passion contre son " 'i"-!'^ 'v-nseur ». Les pré-
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Ainsi, pour vingt raisons, nous avons le droit de rapprocher ces deux polémiques de Bossuet. Ici et là, si l'évoque tient la plume, une au moins dos inspirations qui le poussent vient du môme parti qui ne pardonne ni à Fénelon ni à Simon d'avoir sacrifié Jansénius à Molina; mômes reproches à l'un et à l'autre : Fénelon raffine sur la mystique, Simon sur la grammaire, chicanes et pointillés que tout cela; contre l'un et contre l'autre, le môme épouvantail d'une tradition unanime et immobile ; mêmes insinuations personnelles : Simon plaide sournoisement pour Socin, Fénelon pour Molinos ; môme violence, enfin mêmes sortilèges. Je ne dois démontrer que ce dernier point.
L'incantation lyrique, lorsqu'elle est prononcée par un homme grave qui veut nous imposer ses propres idées autrement que par une argumentation rigoureuse, renferme deux éléments. Il faut d'abord que la conclusion dont on essaie de nous enchanter contienne une dose suffisante de vraisemblance, et c'est là, comme l'on voit, l'essentiel de cette magie ; il faut ensuite, pour que rien ne gône l'action d|
cieuses lettres où il réfute, point pour point, les accusations Bossuet me paraissent un modèle de polémique paisible et coui toise. Sinron ne se fâche jamais. Puisque je suis sur ce sujet, j^ dois dire un mot du Simon de M. Margival qui serait un ouvra^ tout à fait excellent si l'auteur, manifestement trop désireux marquer les ressemblances entre son héros et un critique ph moderne, n'avait fait qu'œuvre d'historien. Pour ce qui concerne la polémique entre Bossuet et Simon, M. Margival n'exagère riei et tout au contraire. A sa place j'aurais sacrifié l'œuvre d'art l'œuvre de science et mis en tableau, point par point, les acci sations de Bossuet et les réponses de Simon. Ce rapprochemei aurait plus d'éloquence que tous nos discours.
>rtilège, maintenir de force Tesprit du lecteur sur i es vraisemblances, Tendormir, l'étourdir ou Tenfiévrer selon le cas, lui ôter enfin non-seulement le^ désir mais le moyen de contrôler par lui-même ce qu'on lui a donné pour vérité évidente. Sans compliquer davantage nos analyses, je n'examinerai dans l'œuvre de Bossuet que ces deux procédés de séduction ; le sortilège des idées simples et le sortilège des mandes figures. Tout citer me demanderait un volume, mieux vaut nous contenter de quelques beaux textes et les presser à loisir.
I 1. — Le sortilège des idées simples
L'opinion, reine du monde, est esclave des idées simples. Oui ou non, tout ou rien, foin des subtilités et des nuances, parlez ainsi, la foule vous suivra toujours. Le peuple le plus cultivé a trouvé décisives '3 bouffonneries d'Aristophane. Athènes a condamné >ocrate comme assembleur de nuages et négateur (les dieux. Or, tous nous sommes foule par quelque endroit et c'est par cet endroit que l'éloquence nous tient le plus souvent. Nous n'aimons pas la conversation de Socrate. Vive le justicier au ferme bon sens qui nous venge de ce questionneur !
Écoutez Désiré Nisard qui passe pour sage « Un jour, écrit-il, après avoir entendu discourir P.P., j'écrivis dans mon portefeuille : P.P. a trop de ressources dans l'esprit pour l'avoir droite » Plus abon-
l. D. NiSARD : ^gri iomnia.p. 26,
306 APOLOGIE POUR FÉNKLON
(lant en ressources de ce genre, il aurait vu qu'il venait de dire une sottise. Un esprit riche, sou[)le et divers n'est pas nécessairement sophistique. La boutade n'a pas d'importance, mais il est piquant de voir ce prince des bossuétistes célébrer dévotement les noces mystiques du bon sens et de l'indigence d'esprit.
Ce que dit Nisard, nous le disons tous dès que nous nous trouvons aux prises avec une intelligence qui, pour une raison ou une autre, nous embarrasse. Nous appelons captieux un argument que nous ne savons résoudre, paradoxal, sophiste, l'écrivain qui bouscule nos préjugés et dont l'esprit nous fait peur. Et ce faisant, nous avons raison quelquefois, mais pas toujours. Il y a des hommes plus intelligents que nous et qui voient plus loin. La chimère et le paradoxe d'aujourd'hui seront peut-être la réalité et le lieu commun d'après-demain. Newman pensait que beaucoup d'hérétiques n'eurent pas de pire tort que de manquer de patience, que de formuler trop vite, dans la fièvre de la découverte, des vues que la foule n'était pas encore en état de faire siennes et dont la sagesse de FÉglise dut retarder Téclosion. Qu'on se défie de ce que l'on entend mal, qu'on ne tienne pas pour insoluble une difficulté que soi-même on ne peut résoudre, rien de plus juste. Mais il n'est pas permis de jeter Tanathème à tout écrivain qui nous étonne. Dire que Fénelon est subtil, que Simon chicane sur la grammaire, en vérité, c'est ne rien dire. Plus Bossuet répète ces vagues reproches, essayant de leur donner par son insistance même une apparence formidable, plus nous devons nous mettre en
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rdo contre le sortilège qui tâche do paralyser notre tique.
I V'iielon est ingénieux, — je cite le Père de la Broise — il uvera mille moyens d'excuser les nouveautés des mysiios, d'interpréter leur langage étrange, de donner un bon is à leurs expressions les plus forcées *; mais Bossuot cou- I a court aux subtilités et déclarera que ces expressions et > exagérations sont à mettre avec les « profanes nouveautés langage que Saint Paul défend 2. n
Comment un écrivain aussi prudent ne voit-il pas que la sommaire sentence qu'il vient de porter se retourne contre Bossuet lui-même? Celui-ci n'a-t-il pas cherché, dans le Mystici in tuto par exemple, à interpréter dans un bon sens les « extravagances » des mystiques orthodoxes ; dans la Défense de la Tradition et des Saints Pères ne s'est-il pas acharné à concilier saint Augustin et saint Jean Chrysostome? Si c'est là raffiner, brûlons Petau et ne parlons plus de théologie positive. La tradition repose sur quelques centaines de volumes, anciens et modernes. A qui fera-t-on croire que, même sur les points essentiels, tant d'écrivains aient toujours parlé exactement de la même manière, que du choc de tant de textes ne résulte pas pour les théologiens une difficulté sérieuse? Pour ne pas tomber dans le péché de
1. Que tout cela est imprécis ! On ne croirait pas cpie l'auteur ait lu Fénelon. Celui-ci n'interpréta jamais que les mystiques authentiques, Catherine de Gênes, François de Sales et les autres. Dire que sa pensée de derrière la tète est de sauver les faux mystiques, c'est une autre question. Alors de quoi se plainton .' Tant de vague est curieux dans un livre si patient et d'une probité si évidente. La querelle du ([uiétisme n'intéressait pas directement le P. de la Broise et il a dû se contenter de reformuler les idées courantes.