Gaussade, p
442 APOLOGIE POUR PÉNELON
a) Le fait
Voici quatre textes contemporains de la querelle. Je pourrais en apporter cent autres de même force.
L'amour était si bien son occupation et sa vie qu'il disai^ souvent à ses confidents qu'il ne craignait point l'enfer e1 qu'il ne désirait point le paradis, mais qu'il craignait et qu'il aimait le Dieu du paradis et de l'enfer ; que l'enfer lui serait un paradis s'il y avait de l'amour ; que le paradis lui serait un enfer si l'amour en était banni K
Elle était si enflammée de Tamour divin et si accoutumée à la pureté de l'amour que les pensées du purgatoire, de la mort, de l'enfer, de l'éternité ne la touchaient point ; le seul et pur amour triomphait de son cœur 2.
Dans tout ce qu il faisait, il n'avait rien en vue que le bon plaisir de Dieu : ses propres intérêts ne le faisaient point agir ; il n'avait pas même pensée de l'enfer ni du paradis. Quelqu'un lui demandant un jour comment cela se faisait, il répondit qu'il croyait que c'était par une particulière providence de Dieu qui, en cela, se servait du ministère des anges pour ôter ces objets de devant les yeux de son esprit 3.
Il y avait encore un pas à faire, c'était d'aimer Dieu uniquement pour lui et sans aucun retour sur soi-même, c'est ce que Boudon s'efforçait de faire. Aussi, quand il vij quelques théologiens disputer à l'occasion du livre de M. d< Cambrai si on pouvait avoir égard à la récompense : je n< sais, dit-il, comment ces messieurs l'entendent, mais ji sais bien que j'aime Dieu purement pour l'amour de lu! même *.
1. Panégyriques des Saints^ par le R. F. J.-F. Senault. 2« édi( Paris, Petit, p. 192.
2. Recueil des vertus et des écrits de madaihe M baronne de Ncttvii lette, par le R. F. Cyprien de la Nativité. Paris. Bechet, 1660.
3. Im vie de Mgr. Alain de Sohninihac, evesque baron et comte Caors, par le R. P. Léonard Chastenet. Caors. Bonnel, 1662.
4. La vie de M. Henri Marie Boudon (édit. de Hérissant Paris, 17o3), 11,215.
L\ îvkvancur du pur amour 113
d) La description de ce fait
De cette expérience indéniable, on ne peut contesrexcellence. Aimer nos amis sans réfléchir aux rvices qu'ils nous rendront, aimer Dieu sans penser iqucment au ciel qu'il nous prépare, c'est la défini- >a même de Tamitié eldeTamoùr. On comprend, dès lors, qu'une âme généreuse, comme celle de Fénelon el (les mystiques, négligeant par une abstraction toute naturelle les degrés inférieurs de la charité, exalte le degré suprême. On comprend qu'il leur arrive à tous il(^ paraître, ou oublier ou même mépriser la bonté ' ncière de ces degrés inférieurs. Ainsi nous disons : issuet est l'éloquence faite homme, Shakespeare, poésie, sans craindre qu'un chicaneur nous jecte : il y a Bourdaloue, il y a M. Rostand. S'il rive donc à Fénelon de traiter la vertu d'espérance^ non pas avec mépris — ■ il ne Ta jamais fait — mais en termes moins enthousiastes, nous saurons ce qu'il voudra dire. Celte simple remarque suffit à répondre à la plupart des objections de Bossuet. Ce sont là des questions de mots qu'avec un peu de bienveillance, ou ne poserait même pas. Mais enfin si on les pose et qu'on demande à l'Éghse son avis, l'Eglise ne peut que répondre : Tespérance est une vertu.
Et de môme on entend aisément ce que Fénelon et les mystiques veulent dire quand ils se proposent, comme idéal d'une vie parfaite, d'arriver à un « état » 011 ces actes d*amour désintéressé deviennent de plus en plus nombreux et faciles. Prendre à la
iii APOLOCilK POUR FÉNELON
lettre ce mot d' « élat », imaginer une personne qui ferait constamment des actes de pur amour, excluant délibérément, soit les actes des autres vertus chrétiennes, soit le sommeil et les diverses fonctions de la vie commune, si Fénelon a soutenu cette sottise, eh bien, nous l'abandonnons à son délire et au « gémissement » de Bossuet. L'Eglise, consultée sur ce point, ne peut que répondre : ni la tradition, ni le bon sens, n'admettent la possibilité d'un pareil état. La plume de l'auteur des Maximes a pu laisser échapper à ce sujet quelque, expression malheureuse que l'Église a cru devoir relever pour des raisons d'opportunité dont elle est juge, mais le vrai Fénelon, celui que Rome connaît bien et que Bossuet ne veut pas comprendre, n exclut pas les actes des autres vertus pas plus qu'il ne les méprise. Telles sont en deux mots les équivoques qui embrouillent tout ce débat.
Pour entendre et pratiquer ce pur amour qu'on vient de dire, il n'est pas besoin d'être mystique, mais l'expérience plus élevée des vrais mystiques] et notamment tout ce qui se passe dans ce qu'oi appelle les « dernières épreuves », confirme d'ui façon éclatante la doctrine commune du pur amoui Ainsi V inspiration d'un petit chansonnier se rattacha à l'enthousiasme de Pindare. C'est pour cette uniqu( raison, et non pas du tout pour entraîner ses lecteurs vers les voies extraordinaires, que Fénelon fait appel aux ravissements et aux épreuves des grands mystiques, le pur amour de ceux-ci n'étant que l'épaî nouissement du pur amour que Ton peut atteindra sans quitter les voies communes. A quoi se ramèn(
en eli'et, le mystérieux travail de la grâce dans les âmes privilégiées, sinon à la purification graduelle de l'amour, à la ruine graduelle de l'amour-propre que les dernières épreuves poussent dans ses derniers retranchements ?
La dernière purification de l'amoui' se fait par l'abandon de Dieu même. L'amour-propre persécuté semblait avoir encore cet asile. Dieu le lui ote. En même temps qu'il livre l'àme aux apparences du péché et à des humiliations très réelles de la part des hommes, il la traite lui-même en juge sévère... elle croit sa perte assurée et sans retour. Quel état ! Qu'il est affreux, qu'il est désespérant pour l'amour-propre! Mais enfin il faut céder. Dieu est le plus fort, et, par un dernier sacrifice, qui est le fruit de l'amour le plus pur, l'amour-propre est arraché de l'àme jusqu'à la moindre racine. Par ce sacrifice^ l'amour de Dieu est absolument débarrassé de tout mélange, et il règne seul dans le cœur dont il a banni son ennemi '.
Ce n'est pas Fénelon qui parle. On pourrait aisément s'y tromper. C'est le Père Grou, un des classiques de la vie intérieure, aussi bien que le P. de Caussade. Tout n'est pas d'une exactitude matliématique dans cette page que Nicole aurait trouvée impudique, et Bossuet, quiétiste. Mais les âmes auxquelles de tels livres sont destinés n'en concluront pas que le pur amour permet la débauche et nous fait mépriser le ciel.
c) Explication métaphysique de ce faif
L'expérience des saints étant infaillible, comme toute expérience, il reste certain qu'on peut faire
1. Manuel des limes inU'vieures, (édit. Lecotfre, p. 281, 282). C'est même P. Grou qui a appris le grec à M. Cousin.
un acte d'amour désintéressé, cerlain aussi, par la description que Ton vient de lire, que cet acte s'h-nmonise sans peine avec les exigences de la viecliii'tienne. Mais, d'un autre cùté, la philosophie nous assure que nous ne nous désintéressons jamais |)l('i nement de nous-mêmes, et que, bon gré, mal gré, nou tendons toujours à notre propre bien. A résoudr cette antinomie apparente, les métaphysiciens tr, vaillent. Nous les laisserons faire, car ce problème passionnant n'intéresse pas du tout la querelle entr Bossuet etFénelon. Ce n'est pas qu'ils n'en aient to deux beaucoup parlé, mais ni l'un ni l'autre n' résolu la difficulté d'une façon définitive. Bornon nous donc à ce qui regarde le pur amour, et tr assurés que l'axiome des mystiques ne contredit p l'axiome des philosophes, n'essayons pas de conci lier ces deux vérités nécessaires*.
1. C'est la question qui occupe Malebranche dans son Traité l'amour d<i Dieu et dans ses Lettres au P. Lamy. Un scolastiqi éminent, le P. Massoulié, traite et épuise le même problème dru son Traité de Vamoiir de Dieu, merveille de clarté et de dévotioi Il est très regrettable que Fénelon n'ait abordé le sujet que biais, lui qui illumine tout ce qu'il touche. (Il insiste notammei sur la distinction entre frui Qibeari.) Quant à 'Bossuet, qu'il me soi permis de dire que je trouve sur ce point sa métaphysique décoi certante. Il y a chez lui, à ciiaque page, (notamment dans splendide traité publié par M. Levesque), des éclairs d'inUiitioi allumés, pour ainsi parler, par les beaux textes qu'il manie conti Fénelon et dont il tâche héroïquement d'atténuer la portée, ouvre soudain des perspectives lumineuses qu'il referme soudai avec la même impétuosité, l'aigle déployant brusquement s< grandes ailes et les repliant aussi vite, impuissant et découragé W.-G. Ward, reproche à Fénelon une erreur métaphysique, à Bos suet une erreur psychologique. Il trouve telle des thèses de Bos suet so manifestly, so monstruously at variance with f'acts! Il ajoi It is difficiUt to imagine what he did mean. W.-G. Ward On natur and ffrace^ p. 406, 407. La solution un peu hésitante que Wi propose est intéressante, mais, encore une fois, je n'ai rien troui
On voit dès maintenant ce qu'il faut penser des ilirologiens universitaires qui déclament, depui» "'sard, sur les chimères mystiques de Fénelon. La
imère, pour eux, c'est le pur amour. Puisqu'ils veulent parler de ces choses, que ne lisent-ils — je ne dis pas Caussade, jésuite, mystique et fcnélonion — mais le père Massoulié, adversaire déclaré de Fénelon, et l'un de ses juges? A chaque page de son Traité de Vamour de Dieu, ce scolastique, lequel ne fait grâce aux mystiques que lorsque saint Thomas leur donne raison, ne se montre pas moins aftîrmatif que Fénelon sur la doctrine du pur amour.
« Même dans l'amitié humaine, dit saint Thomas, on cherche plutôt le bien de l'ami que le contentement que l'on reçoit de le voir. » Mais cette belle, cette sainte loi est encoFe plus inviolable dans l'amitié divine et surnaturelle qui est la charité...
Elles lui disent (à Dieu) que, le connaissant aussi aimable qu'il est, elles l'aiment et le veulent aimer pendant toute l'éternité, quand même il ne leur aurait jamais fait aucun bien...
Nous devons aimer noire béatitude infiniment moins que la gloire de Dieu en lui-même.
Si une épouse n'aimait son époux que pour iee bagues et les joyaux qu'elle en a reçus, il est constant que ce serait... un renversement de toute la nature... Le même désordre arriverait si une àme n'aimait Dieu que pour elle-même et seulement parce qu'il la doit rendre heureuse...
de plu6 satisfaisant que le livre du P. Massoulié. Sur lauteur — qui est un personnage fort curieux — on trouvera des indications dans les lettres de Chantérac, notamment, F., IX, p. 600 et p. 732; X, p. 36.
448 APOLOGIE POUR FÉNKLON
(Le pur amour) est l'acte le plus parfait de tous et qui a le plus de mérite ^
Voilà sur le fond des choses. Sur le détail, sur le mille précisions qu'exige une matière aussi délicate il ne m'en coûte pas de reconnaître que le traité du Père Massoulié est beaucoup plus exact que les Maximes. A la vérité, je ne trouve à cet auteur qu'un défaut, celui d'aimer la chasse aux fantômes. Pas un instant, on ne le voit essayer de réaliser la controverse, c'est-à-dire, se demander si Fénelon admet vraiment les absurdités qu'on lui prête. Il écrit par exemple :
Qui aurait le courage de penser que la pratique des conseils évangéliques affaiblît l'ardeur de l'amour et qu'elle en diminuât la pureté?
Suit un beau développement sur les pères du désert^. Je crois bien que cette phrase vise l'auteur des Maximes. Et moi, je demande à mon tour : qui aurait le courage de penser qu'un homme raisonnable et qu'un pieux évêque ait eu le courage de penser d( telles sottises? N'aimez- vous pas mieux le père d Caussade repoussant d'un mot « l'espèce de folie ou (( l'extrême malice » du quiétisme, et se refu sant à ranger M. de Cambrai parmi les pervers oi parmi les fous?
Les bossuétistes trouveront que j'en prends à moi aise avec les interprétations conciliantes. Mais quoij n'ont-ils pas besoin, autant que nous, plus que nous peut-être, d'y avoir recours? Il n'est pas moins grav(