Lettres, G., XI, p
LA REVAiSCHE DU PLH A310LH 4(i3
ans amour » que vous condamnez chez les mysiques? Vous nous enseignez que les « cliastes élices » suivent « naturellement » la bonne volonté. $ien loin de m' « accoutumer au vide », comme aurait ait M. de Cambrai, vous m'avez prêché le plein. Je este vide pourtant. Les « saintes délectations », je le les connais que par vos livres, ces beaux livres ui me tantalisent. De la terre promise je n'ai jamais u que les grappes somptueuses que vous en avez apportées. Mais, sans que ma conscience me eproche de bien grands crimes, je n'ai jamais fait 'expérience de tant de choses splendides. Suis-je un aonstre? Suis-je une damnée?
Pour décider, non, pour choisir, entre la direction e Bossuet et celle de Fénelon, que chacun se emande s'il ressemble ou non à M™« du Mans. i elle est une créature d'exception, brûlez les lettres le Fénelon. Mais j'en appelle à l'expérience quotiienne des directeurs. La détresse dont nous venons Tentendre un aveu si touchant, combien de lois ne avons-nous pas rencontrée et si nous mettons Féne- &n si haut, n'est-ce pas parce qu'il nous aide — lui,
despote et le bourreau — à rassurer, à pacilîer les «nés qui ne savent pas ce que c'est que de goûter >ieu? Et si enfin, nous nous défions invinciblement e l'éloquence, n'est-ce pas parce que nous avons vu 6 nos yeux, touché de nos mains les blessures que 3 lyrisme fait souvent aux âmes simples, parce que DUS avons entendu la même plainte, re(;u la même onfidence : ces belles choses ne sont pas pour moi :
Iuis-je un monstre? suis-je une damnée?
spirituels les plus accrédités dans l'Eglise. Négligez les différences de forme^ sur le fond ils parlent tous comme Fénelon. Bossuetle savait bien et c'est là une des raisons pour lesquelles il se montre toujours si méprisant pour cette admirable littérature qui, répondant, non pas aux besoins de siècles plus simples et plus rudes comme l'époque des Pères, mais aux besoins du xvii' et du xviii® siècle, a élevé la France moderne à des hauteurs de sainteté que l'église primitive ne dépasse point. Cet incomparable trésor n'est pour Bossuet qu'un vain raffinement qui trouble les âmes. L'écriture suffit et les Pères. Il ne fait guère d'exception que pour sainte Térèse. Quant à saint François de Sales, il le tolère, mais très visiblement il le goûte peu. S'il osait dire librement ce qu'il pense, il proscrirait, je crois, tous les autres. « Je ne comprends plus rien aux directeurs », sous une forme ou sous une autre, cette phrase revient souvent dans ses lettres et dans ses écrits. Il ne les comprend pas, parce qu'il ne sait pas à quelles souffrances précises ils tâchent d'apporter remède, et sur quelle abondance d'observations ils fondent leurs analyses. Qu'on me permette de donner un exemple pittoresque de cette opposition entre son esprit et leur esprit. De son temps, on lisait encore beaucoup, malgré l'odieuse campagne de Nicole, un livre admirable du P. Guilloré, livre dont le titre seul mettait M. de Meaux en colère : Les secrets de la vie spirituelle qui en découvrent les illusions! Pourquoi tant se défier des illusions? Il y avait là, en particulier, un chapitre encore plus irritant que les autres : Des illusions des douceurs intérieures^ des soupirs
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et des larmes. Que le pudique lecteur me pardonne de lui présenter cet écrivain que Port-Royal trouvait obscène.
Il serait bien superflu de m'étendre à vous montrer combien les larmes sont précieuses, car on sait qu'elles sont d'elles-mêmes si recommandables que c'est assez la coutume de faire de grands vœux pour les obtenir.
Il y a des larmes de contrition... et telle personne en voudrait avoir volontiers perdu les yeux...
Il y a des larmes de consolation... quand le cœur est tout liquéfié de douceurs...
Il y a des larmes d'amour...
Ce que je viens de dire montre bien comme les larmes sont d'un prix tout à fait rare dans les voies delà sainteté. Pleurez donc, Théonée, car vous ne le ferez jamais assez.
Bossuet qui ne voit jamais que ce qu'il veut voir, naturellement n'a pas vu ce préambule. Mais voici qui commence à l'inquiéter :
Mais pensez-vous qu'il n'y ait point de larmes trompeuses qu'on prend quelquefois pour de saintes larmes.. . ? N'en voit-on pas qui à une seule parole de Dieu... fondent aussitôt en larmes.. ? Non, ce n'est pas la force de l'objet qui leur tire ainsi les larmes des yeux. Ce n'est qu'une certaine facilité de nature à s'attendrir ; car à ces personnes, pleurer et parler est presque tout une même chose... Il y a des personnes dont le cerveau est tellement humide que les larmes leur sortent des yeux quand elles veulent; quelque dévotes que vous paraissent celles du sexe, vous ne devez jamais faire si grand fond sur toutes leurs larmes pour juger de la sainteté de leur intérieur; car comme leur tempérament est fort humide, c'est aussi comme une propriété de leur sexe de savoir pleurer...
Cela vient, chez plusieurs, de ce qu'ils sont naturellement pitoyables.
Cette àme compassive qu'ils ont les ferait souvent aussi bien répandre des larmes pour les misères de quelque grand criminel que pour celles d'un Dieu souffrant.
D'autres passent trop brusquement des larmes au rire, pour qu'on puisse les prendre au sérieux.
Dites pour lors que ces larmes ont bien de l'enfance.
Et puis, il arrive que « le cœur ne pleure point avec les yeux », auquel cas « les yeux sont des trompeurs ».
Et à ce propos vous remarquerez que très souvent ceux don les yeux ne disent rien, les ayant toujours secs, sont pressé intérieurement d'une contrition bien plus forte... C'est que le larmes sont un soulagement à la nature, qui partage ou qui fait ainsi en partie couler au del;iors sa douleur; et, au contraire, ceux qui n'ont pas cette facilité à pleurer, ramassent toute leur amertume en eux-mêmes.
Bref
tous ces témoignages doux et parlants qu'on est bien ne font d'ordinaire qu'entretenir l'amour-propre K
On peut suivre, ligne à ligne, les résistances de Bossuet à cette lecture. Le chapitre fini, il le balaie d'un coup d'aile.
Il semble qu'on ne s'étudie qu'à trouver des subtilités pour faire qu'on se défie de Dieu 2...
Je ne comprends plus rien aux directeurs et à force de raffiner sur les goûts, sur les sensibilités, sur les larmes, on met tellement les âmes à l'étroit qu'elles n'osent plus recevoir ■aucun don de Dieu ; celui des larmes est à chaque page dans saint Augustin, mais dans David, mais dans saint Paul, mais dans Jésus-Christ. Pleurez, pleurez, fondez en larmes quand Dieu frappeà la pierre... Et si vous avez trop de ces larmes, envoyez-en moi 3.
Il a raison dans ce cas particulier et le Père Guilloré,
1. Je me sers de l'édition qui se trouve à la fin du deuxième volume du Dictionnaire d'ascétisme de Migne, p. 1440-1445.
s'il n'avait eu en vue que madame d'Albert, aurait parlé comme Hossuet « Pleurez donc, Théonéo, car vous ne le ferez jamais assez ». Mais il s'adresse à des milliers de lecteurs, et notamment à toutes les variétés du « sexe humide », et qui ne voit que sur (0 chapitre, il est mieux informé que M. de Meaux? Je ne répéterai point que celui-ci s'acharne, comme toujours, et le plus naïvement du monde, à déformer la pensée d'autrui. Mais j'insiste sur le revers bienfaisant de la doctrine qu'il condamne. Ce n'est pas mettre les âmes à l'étroit que de consoler ceux qui ne pleurent pas et que d'apprendre aux cerveaux humides que « tout n'est pas perdu », comme dit Fénelon, lorsqu'il leur arrive de ne pleurer plus.
Bossuet ne l'ignore point. Eh! sans doute, mais ce que nous voulons ici, c'est découvrir la tendance profonde et spontanée de son esprit, c'est mettre en lumière la part principale qu'il fait aux « saintes délectations », soit pour se conduire lui-même, soit pour conduire les autres. Et tout cela va beaucoup plus loin qu'on ne pense. Ce menu problème de vie intérieure se rattache, de part et d'autre, à toute une théologie : d'une part à l'hellénisme chrétien de Fénelon, de l'autre, à l'augustinisme rigoureux de Bossuet. Ce n'est pas pour se venger de Noailles que Fénelon attaque le jansénisme. Les mêmes idées maîtresses animent la Dissertatio de amore puro et les Instructions en forme de dialogue sur le jansénisme. Dans ces deux hvres, il s'oppose — lui aussi, d'une façon spontanée et de toute son àme — à la delectatio de Jansénius, laquelle se trouve à la base non seulement de la théologie, mais aussi de la mys-
tique janséniste. La psychologie surnaturelle de Bossuet est identiquement semblable, quant aux principes, à la psychologie de Nicole. Avant Bossuet, le Traité de V oraison a condamné « Famour sans amour ». M. Rébelliau nous signalait, l'autre jour lai « sainteté singulièrement égoïste >•>, de Port-Royal K Cet égoïsme pieux ne goûtera jamais la « foi nue » de Fénelon, le « vide », l'apparente sécheresse de la doctrine du pur amour. Il lui faut les « chastes délices » de la solitude chantée par M. Hamon. Je l'ai déjà dit : la campagne de Nicole contre le Père Guilloré continue les Provinciales et la querelle du quiétisme n'est qu'un épisode dans ce conflit éternel. ^
Mais Bossuet est trop grand, trop bon, et, si l'on peut dire, d'un génie trop vaste et trop instinctif, pour ne pas faire éclater le cadre toujours mesquin des disputes d'école et des guerres de parti. J ai déjà dit,