CHAPITRE IV
Un archevêque dirigé par une femme! Laissons rire les professeurs, rire et déclamer lout ensemble^ car ils n'aiment pas le purbadinage. Le thème est connu. Depuis la conférence d'Arnolphe^ il n'a pas changé.
Votre sexe n'est là que pour la dépendance ; Du côté de la barbe est la toute-puissance. Bien qu'on soit deux moitiés de la société Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité...
Ont-ils fini? Commençons. C'est un beau sujet, noble, pur et d'une simplicité extrême, mais qu'ils n'entendront jamais.
Tout se réduit en effet à réaliser, par l'esprit et par le cœur, quelques mots de l'Evangile. « Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume de Dieu ». A qui tache de vivre en petit enfant, une femme — serait-elle, infiniment moins haute et sainte que madame Guyon — peut montrer le chemin du ciel.
Mais celle-ci est visionnaire? Oui, par moments. Qu'importe, puisqu'elle n'est pas que cela. Aux visions de son amie, Fénelon n'a jamais attaché d'importance. Les paperasses qu'elle lui a confiées et que Bossuet examinera consciencieusement un jour, comme il aurait fait pour V Institution de Calvin, Fénelon ne les a même pas lues. * Ces rêveries pieuses, délayées par une plume intarissable, il dit simplement qu'elles le « dépassent », trop bien élevé pour avouer qu'elles Tennuient. Même détachement au sujet des croisades spirituelles ou autres candides intrigues dont s'occupait madame Guyon. On ne le répétera jamais trop. Fénelon est une abeille gourmande et tout ensemble dédaigneuse. Amitiés, livres profanes ou chrétiens, conseils qu'on lui donne, il choisit, choisit toujours, retenant l'exquis, négligeant le reste. « Pas simple», oh! que vous avez raison, mais quelle louange sous ce reproche î Personne moins que lui n'a pratiqué la méthode épaisse et stérile du tout ou rien. Il reste fidèle à ses amis dont il sait par le menu toutes les misères, fidèle à
1. Il écrivait là-dessus à M"« de Maintenon trop vite gagnée à l'indignation de Bossuet : « Je nai jamais ouï parler de ce grand et de ce petit Lit, mais je suis bien assuré quelle M™» Guyon) n'est pas assez extravagante et assez impie pour se comparer à la Sainte Vierge. Je parierais ma tête que tout cela ne veut rien dire de précis et que M. de M eaux est inexcusable de vous avoir donné comme une doctrine de madame Guyon ce qui n'est qu'un songe, ou quelque expression figurée. » F., IX, p. 82. — Quant au fameux songe, j'avoue simplement ne pas comprendre que Bossuet ait fait tant de bruit pour si peu de chose ; « l'expression figurée », qui lui semble une infamie, est non seulement, si l'on peut dire, dans la logique des métaphores qu'il emploie lui-môme en commentant le Cantique, mais encore dans le texte du livre commenté. Voltaire ('•videmment y trouve matière à plaisanterie, mais Bossuet?
M"' Giiyon dont les extravagances l'irritent ^ Sur tels et tels points qu'il a nettement définis, elle lui est d'un grand secours. Ridicule ou non sur d'autres points, mais en tout cas bien intentionnée et sainte, il ne l'abandonnera jamais '^
Vienne la persécution et la guerre, viennent les moqueries de Bossuet. Fénelon est gentilbomme. Plutôt sacrifier sa propre réputation que de l'abriter sous les distinctions queje viens de dire. Mais quand il n'a pas à cramdre de trahir son amie, quand il lui
1 I L'erreur des directeurs de Sainte Térèse qui lui firent tant de mal est... qu'ils voulaient quelle fût sans défaut dans son oraison; et que son oraison fût trompeuse puisqu'elle demeurait imparfaite. Dieu laisse dans les âmes qu'il élève le plus certaines imperfections qui ne viennent que de faiblesses qui ne sont pas incompatibles avec la sincérité du pur amour, et que Dieu laisse tout «exprès dans l'âme pour l'humilier, l'éprouver, l'anéantir et cacher ses dons aux yeux des autres hommes. » J'emprunte cette citation à l'admirable inédit, si peu connu, qu'a publié M. Griselle {Etudes, oct. 1903), et à qui j'ai fait déjà d'autres emprunts C'est un texte capital. — On trouvera d'excellentes considérations sur ce môme sujet dans le livre, inégal mais très sérieux, de Matter, Le mysticisme au temps de Fénelon, (v. g p. 118). « Jamais, dit cet écrivain, Fénelon ne parle de ces prétendus mystères de la plus sublime dévotion et... il ne parle jamais le langage mystique de madame de la Mothe-Guyon. Sa raison excusait, mais son goût délicat et sûr repoussait pour son compte le style épithalamique de cette dame. S'il aima ses principes ou du moins ses aspirations, (vous disiez bien, ses principes beaucoup plus que ses aspirations), ce fut en dépit du langage dont elle se servait : sa propre piété était trop droite pour ne pas faire abstraction de la forme partout où il approuvait le fond. » Que de sagesse dans ces quelques mots !
2. Gomment faut-il entendre ce : jamais? Fénelon n'a certainement jamais renié le pur amour, mais est-il resté en communication plus ou moins directe avec M™- Guyon? Pour moi, j'on suis presque sûr. Quand il a eu à s'expliquer là-dessus, il me semble souvent parler en homme qui ne dit que ce qu'il veut dire et pèse ses mots. Restriction mentale, si vous voulez. Le mot ne me fait pas peur. Quel droit avait-on de l'interroger là-dessus? H y avait là un double secret qu'il avait le droit et le devoir de garder.
parle à elle-même, par exemple, qui lui reproche de manquer de foi, écoulez comme il s'explique.
Je n'ai jamais douté un seul instant de la pureté et de la parfaite droiture de vos intentions. Je suis persuadé que vous avez une grâce éminente avec une lumière d'expérience pour les voies intérieures, qui sont extraordinaires, et je suis très convaincu de la vérité de la voie de pure foi et d'abandon où vous marchez et faites marcher ceux que Dieu vous donne.
Voilà nettement formulée la juridiction spirituelle qu'il lui concède sur lui-même et qu'il n'a jamais secouée. Pour le reste, nous allons voir.
Pour les mouvements particuliers ou les vues que Dieu vous donne sur les personnes et sur les événements, je ne suis pas pire que vous-même.
Pire, c'est-à-dire, moins curieux, plus indifférent, plus détaché.
Vous m'avez dit vous-même que vous outrepassiez ces choses sans les juger. .. Voilà comme je fais, je ne crois rien, ni vrai, ni faux. Je ne doute pas même, car je ne juge point du tout, mais,j'outrepasse simplement, respectant ce que je ne connais pas.
Et dire qu'on a mis deux siècles avant de reconnaître l'authenticité de ces lettres ! Celui qui a écrit cela est encore plus Fénelonque Fénelon.
Aussi n'est-ce point du tout par ces choses — non pas même pas celles qui sont déjà vérifiées - que je tiens a vous. J'y tiens
PAR LA voie de PURE FOI, TRES CONFORME A TOUS LES PRINCIPES LES PLUS EXACTS DE LA DOCTRINE ÉVANGÉLIQUE, par la simplicité
que je trouve en vous, et par l'expérience de mort à soi-même et de souplesse dans les mains de Dieu, qu'on tire de cette conduite. Tout le reste est au dessus de moi et regarde des états dont je suis bien éloigné *.
i. Masson, Fénelon et madame Guyon, p. 293, 294. Et c'est ce livre pourtant qui a failli mettre le désarroi dans le camp fénélonien,
iO APOI.OGUi POUR FKiNELON
Ohî que Fénelon est donc facile à défendre, quand on part de ce principe — un axiome après tout — que deux ou trois fois dans sa longue carrière, Bossuet a pu se tromper.
Mais vous flairez sans doute, sous ces mots de « pure foi » et de « pur amour » ou du galimatias ou quelque monstre d'erreur. Pour vous rassurer pleinement, il me faudrait vous décrire en détail la vie intérieure de Fénelon, ce qui nous mènerait loin. Je crois pourtant que quelques simples remarques éclairciront la matière.
Fénelon veut vivre en bon et pieux chrétien. Je suppose cette évidence. Or, dès qu'il se met en route vers la sainteté, il rencontre en lui-même deux obstacles. Un lyrique, Bossuet, par exemple, va de Favant, presque sans difficulté. Les belles images dont il se nourrit et s'échauffe, lui viennent sans effort, l'occupent, l'enchantent et, qui plus est, le rassurent. Que cette voie plus facile ne soit pas exempte d'illusion, que celte verve pieuse confonde souvent un simple attrait naturel avec les mouvements de la grâce, la chose est claire : mais un lyrique ne s'embarrasse pas dans ces analyses. Il chante, donc il est vivant. Fénelon ne chante pas. Chez lui, ni transports
qui a déconcerté les plus fidèles. En vérité, c'est à n'y rien comprendre. Ces lettres, mais rien n'a été écrit de plus fort pour justifier Fénelon. Visiblement, on s'en épouvante ou on s'en amuse, sans les avoir lues. Je ferai plus tard mes réserves sur l'introduction de M. Masson où j'admire tant d'excellentes choses, et de laquelle j'ai fait mon profit. Je regrette seulement deux choses : !• que M. Masson ait écrit son livre surtout en homme d'esprit; 2» que sur tous les points où il n'a pas mené une enquête personnelle, il suive presque aveuglément les préjugés bossuétistes. Trop fin, trop féneloniea lui-même, il ne prend pas assez garde à l'épaisseur d'un certain public.
— « ah ! gène et enfer de Tamour! », criait Bossuet \
— ni « délectations » — le mot vient à chaque instant sous la plume de Bossuet, — ni élévations extatiques, et, je le répète à dessein, rassurantes. Il est ainsi fait et ne se changera pas. D'un autre côté, la surface de cette àme très vive frémit toujours. Bossuet, méditatif, abstrait, n'a pas de peine à fermer sur lui les portes de sa cellule. Fénelon, au contraire. Regardez plutôt ses yeux qui voient tout et de part en part. Les enfants, les hommes, les animaux, le paysage, le marbre d'une cheminée, tout l'intéresse, l'occupe, le distrait, l'amuse. Bref, de quelque côté qu'on le prenne, ce qu'on appelle dévotion sensible n'est pas pour lui^. Lui faudra-t-il