‹ Apologie pour FénelonChapitre 41 sur 250 · F., IX, 16, p · texte numérisé non relu

F., IX, 16, p

74 APOLO(ÎIE POUR FÉNKLON

bien qu'elle ait fait relier en maroquin roupie et fait lire partout, à propos et hors de propos, les manuscrits de l'abbé de Fénelon, elle n'a jamais vraiment pénétré cette doctrine. Elle le sentait bien confusément sans oser se l'avouer à elle-même. Elle voit enfin que la doctrine n'est pas bonne pour elle, ce qui est très vrai, et elle en conclut que la même doctrine est mauvaise à tous, ce qui est très faux.

D'où lui est venue la claire révélation de ce malentendu initial? De sa propre expérience, sans doute, mais stimulée, mais Rendue plus clairvoyante par les rumeurs anti-quiétistes que j'ai dites et par les innocents blasphèmes de M""' de La Maisonfort. Un mystère plus troublant m'arrête. Je voudrais savoir si cette défiance un peu tardive ne s'explique pas aussi par des causes moins avouables. M°" de Maintenon, qui n'avait pas l'âme grande, me semble avoir été quelque peu dévote au sens moins excellent de ce mot. Très pieuse, encore un coup, et profondément chrétienne, elle qui n'aurait pas voulu peut-être de la couronne royale et qui certainement l'aurait bientôt méprisée, n'a-t-elle pas convoité une autre couronne qui ne se donne ni au bon sens ni à la commune vertu? S'est-elle résignée de bonne grâce à paraître aux yeux de Fénelon moins haute que M"" Guyon, moins appelée à la sainteté que M"" de la Maisonfort? Je suis tenté de croire parfois qu*un sentiment de ce genre aiguisait ses ressentiments contre le Père de La Chaise, coupable, peutêtre, de ne pas la prendre comme sainte, aussi au sérieux qu'elle l'aurait voulu? Or qu'était le confesseur pour elle auprès de l'abbé de Fénelon ? Ah! s'il

MADAMK DK MAINTENON 75

Taxait admirée vraiment un peu comme il admirait M""" Guyon, si, au lieu de lui donner, à elle, tant de conseils, il lui en avait demandé quelques-uns sur les myst^^es de la vie intérieure : s'il lui avait fait les compliments, les seuls compliments qu'elle ambitionnât, et que son propre directeur, Godet des Marais, lui prodiguait avec une conviction si touchante". Je ne veux pas raffiner. Je cherche à voir clair. Rien n'est simple en ce bas monde et pas même un cœur de femme. Du reste, ces deux sentiments que je tâche de démêler «—hésitation très sage devant une doctrine qui ne lui convient pas; désir déçu d'excellence — tout cela se confond chez elle. Ecoutez Fénelon qui a de bons yeux.

Oh qu'il est bon, Madame, d'être privé de sa propre estime et de celle des honnêtes gens!... Vous ne tenez point aux biens ni aux honneurs grossiers, mais vous tenez, peut-être, sans le voir, à la bienséance, à la réputation des honnêtes gens, à l'amitié, et surtout à une certaine perfection de vertu

1. Pour voir comment M"""» de Maintenon aime à être traitée par son directeur, voici quelques phrases empruntées aux lettres que lui adressait l'évéque de Chartres : « Votre confesseur .. ne connaît pas encore assez votre simplicité et votre grandeur en J.-C. » « Vous, Madame, que l'amour divin remplit et fortifie depuis longtemps. » « Je vois croître (en vous), moi qui vous observe, la force de l'esprit de Dieu, et toutes les vertus » Quand vous sentez en vous-même de la peine contre le prochain, c'est souvent l'amour de son salut, le zèle pour l'Eglise... » «Je ne puis douter que vous n'aimiez Dieu par préférence à tous... Je vous sus un si bon gré dernièrement de ce que vous conseillant de réparer le matin le défaut de sommeil à cause de vos migraines, vous m'objectâtes d'abord vos pénitences de nécessité ! » Lettres de M P. Godet des Marais.., à M"* de Maintenon... recueillies par Vabbé lierthier... Bruxelles, 1745. Gomme le dit l'éditeur dé <.es lettres, Godet la «canonisait toute vivante » (Ib. p. vi). Je ne discute pas cette direction éblouie. Je dis simplement que la femme qui a supporté et savouré les louanges de Godet ne pouvn.it goûter longtemps la sévérité de Fénelon.

quon voudrait trouver en soi et qui tiendrait lieu de tous les autres biens : c'est le plus grand raffinement de l'amour-propre qui console de toute perte.

Elle en conclura, nous le savons, que Fénelon lui conseille de renoncer à la vertu !

Quand on a du courage, voilà de quoi on se nourrit int^ rieurement. Alors plus on parait parfait aux gens sans expe rience, et qui ne jugeât que par les actions, plus on est ir parfait : car on est plein de soi-même, comme Lucifer. Sol péché ne consiste que dans le plaisir de se voir parfait. J< dis parfait, pour l'amour de soi.

Elle en conclura qu'il faut renoncer à la perfection!

Vous serez, s'il plaît à Dieu, toujours très vertueuse ; mais Dieu veut, des âmes à qui il donne beaucoup, une désappropriation de ses dons, une petitesse, et une mort sans réserve qu'une infinité de personnes pénitentes et très vertueuses ne connaissent pas*.

Grave, grave faute, que celte lettre qui sera fatalement mal comprise. Je l'ai citée parce qu'elle est lumineuse, mais aussi parce qu'elle a eu des conséquences décisives. Elle n'a pas mis le feu aux poudres, puisque, à la date oij elle fut écrite (mai 1694), l'incendie couvait déjà, mais elle a éteint pour toujours le prestige de Fénelon dans l'esprit de M""* de Maintenon. Frôlement d'oiseau qui précipite la ruine d'une colonne ébranlée. Bien compris, tout ce qu'il lui dit, paraît juste et bienfaisant à un Chevreuse; à M"*" de La Maisonfort cette rigueur apparente n'aurait fait que du bien, mais M"" de Maintenon ne pouvait porter pareille leçon. Mauvais remède, puisqu'il envenime la plaie qu'il voudrait

\. F., VIII, p. 498.

uuorir. Fénelon s'est trompé dans cette tentative suprême qu'il a tentée pour élever au-dessus d'ellemême cette àme de bonne volonté qui ne sera jamais ITime d'une véritable sainte. Que si d'ailleurs vous reconnaissez dans celte lettre un peu de l'obstination ([u'il apportera plus tard à défendre les Maximes, je ne vous contredirai point. En tout cas, la lettre fut mal reçue et devait l'être. M'°' de Maintenon appelle au secours son directeur de tout repos, celui qui ne l'inquiète jamais, qui ne fouille pas si avant dans les dernières retraites de l'amour propre, celui qui Fexalte presque toujours. Godet des Marais, déjà mis en défiance par les petites histoires de Saint-Cyr, mais d'ailleurs convaincu, avec ou sans effort, de l'orthodoxie de Fénelon, étudie la lettre à la loupe comme il ferait d'un manifeste théologique. Dûment expliquée, distinguée, en somme il approuve cette doctrine. Mais le soupçon reste. Quand l'évêque de Chartres lira les Maximes» il se rappellera les alarmes de sa pénitente, il discutera le livre comme il a discuté la lettre, en se plaçant au point de vue de M°" de Maintenon.

Vous voyez comme tout s'explique et comment les divergences se creusent entre ces âmes qui ne veulent que le bien, qui ont chacune raison, pourvu qu'on les entende, mais qui, justement, sont prédestinées à ne pas s'entendre. Il suffit d'en revenir à ce vieil axiome de la scolastique : quidquid recipitur ad inodum recipientis recipitur-^ l'eau prend la forme et la couleur du cristal qui la reçoit. La même doctrine pacifiante, dilatante, stimulante pour un Chevreuse, pour un Fénelon, trouble, resserre, paralyse

78 APOLOGIE POUR PÊNELON

M""" (le Maintenon et par une suite naturelle, inquiète Godet des Marais qui voit dans sa pénitente le modèle des âmes saintes. Il y avait encore un moyen de régler paisiblement ce conflit de direction, mais pour arriver aune entente, il ne fallait pas mettre la cause entre les mains de M. de Meaux.

Bossuet en scène, le différend va s'amplifier peu à peu jusqu'à prendre les apparences d'un schisme. M"' de Maintenon n'avait certainement pas voulu ce fracas. 11 semble même qu'elle ait résisté, soit par modération et justice naturelle, soit par intérêt personnel. Fénelon, dénoncé publiquement comme suspect, la compromettait elle-même et c'était là précisément un des malheurs qu'elle comptait éviter. L' attitude de l'évêque de Chartres pendant le conflit, tantôt agressive et tantôt conciliante, nous révèle exactement les sentiments de M""' de Maintenon. Bref ce fut un étrange spectacle : Bossuet croyant de plus en plus qu'il y va de toute l'Église, et s'épouvantant lui-même de ses propres cris. M""' de Maintenon, Godet des Marais, Noailles et jusqu'à Fénelon, d'abord surpris, consternés par cette explosion imprévue, puis gagnés plus ou moins par la contagion de cette épouvante. La souris accouche d'une montagne et pour une simple divergence de vues en matière de direction, le monde chrétien est en feu.

Quoi qu'il en soit, M°" de Maintenon portera devant l'histoire, non pas la responsabihté de la tempête qu'elle a déchaînée sans l'avoir prévue, mais la honte d'avoir travaillé avec une allégresse sereine à la ruine de ses amis. Après tout, de quoi se mêle-t-

MADAMb: DU MAINTENON

I elle? Si la direction de Fénelon ne lui va pas, qu'elle I le quitte et se tienne en paix : si M°" Guyon révo- ! lulionne Saint-Cyr, qu'elle lui en ferme les portes et qu'elle mette M™' de La Maison fort aux arrêts. Elle a commmuniqué ses inquiétudes à son confesseur, ! un évéque, sage et puissant. A celui-ci de veiller sur l'intégrité de la doctrine, s'il la juge menacée. C'est son affaire à lui, et non pas à elle. On raille la maternité spirituelle de M"'" Guyon. Ridicule ou non, je la préfère à la maternité sèche, dominatrice, dénonciatrice et persécutrice de madame de Maintenon. Qu*avaitelle besoin d'armer M. deMeaux contre M. de Cambrai? Mais j'y consens : la femme de « Vévêque du dehors » peut, à la rigueur, se consi- ! dérer comme une mère de l'Église, et par suite, veil- I 1er sur le dogme et la discipline. Ce privilège ne lui I donne pas le droit de trahir, de poursuivre avec I acharnement ses amis de la veille qui lui ont livré leurs secrets. C'était le caractère de cette femme, qui I avait tant de goût pour l'amitié, et qui, peut-être, n'a ' jamais aimé personne. Un à un, elle a égrené presque tous ses amis, Bossuet comme les autres. « Ai- I sèment engouée, elle l'était à l'excès ; aussi facile- I ment déprise, elle se dégoûtait de même \ » Fénelon 1 ne lui avait fait que du bien. Encore si elle ne s'était vengée que do lui et de l'impitoyable clairvoyance qui avait lu dans son cœur de femme à elle dans un livre ouvert! Mais elle a mis tout en œuvre i pour perdre le duc de Beauvilliers, innocent, s'il en fut jamais. Impuissante sur ce point, car Louis XÏV,

1. Saint-Shnon, t. XII, 102. Cf. Geffroy, loc. cit., I, xliii, « on 1 trnnvp yf'« paroles bien diirf< <! «n nipliir^^ hion sèche ».

le

80 APOLOGIE POUR FKNELON

parfois fidèle, est toujours loyal, elle se tourne contre des victimes plus chétives, elle obtient qu'on chasse de la cour les sous-ordres, Langeron, Beaumont, Dupuy, trop fidèles à leur ami disgracié, et un jeune oflicier qui a pour tout crime d'être le neveu de M. de Cambrai. Si avant dans les con dences de M™' Guyon, elle suit d'un regard id différent, sinon hoslile, l'abominable procès qu pour lui plaire, à elle, on a intenté à cette femme très pure. Rancune basse et tranquille que tant d'injustes supplices n'assouviront pas. Le 29 mai 1701, longtemps après la disgrâce et la condamnation de Fénelon, elle écrit de sa plume froide : « J'ai vu ce matin M. l'évoque de Meaux, bien convaincu qu'il faut laisser madame Guyon en prison ^ » Elle aurait fait grâce peut-être. Elle n'avait qu'un mot à dire Bossuet ne veut pas. Qu'à cela ne tienne, l'inno" cents reste en prison !

Elle a son bataillon de fidèles, maîtresse glacée d'une foule d'esprits soi-disant modérés, qui adorent son bon sens, chose introuvable chez nous, diraiton. Qu'ils l'adorent donc! Pour moi, je reconnais l'excellence de cette institutrice, je rends hommage à la piété de cette dévote, aux bonnes intentions de cette mère de l'Église. Je dis simplement qu'elle n'eut pas une âme royale. Fénelon l'a jugée d'un mot terrible quoique indulgent.

Je ne crois point que madame de Maintenon agisse pai grâce, ni même avec une certaine force de prudence élevée. Mais que sait-on sur ce que Dieu veut faire? Il se sert quelquefois des plus faibles instruments au 7noins pour empêcher cer-

Page 1