Correspondance, II f, pp. 461-4G
LES CONFÉRENCES d'iSSY iOl
>eul l'instruction de l'affaire, tout se serait dénoué sans le moindre scandale? Qui ne voit ou qui ne verra que l'attitude de M. Tronson est contraire de point en point à l'attitude de Bossuet* ?
F. — Madame Guyon demande des juges.
Ce fut un coup de théâtre. Lasse de s'entendre diffamer partout, énervée aussi, je crois, de ce chassécroisé d'enquêtes, M"" Guyon veut qu'on en finisse une bonne fois. Elle écrit à M"""* de Maintenon, demandant qu'il lui soit permis de comparaître devant un tribunal mixte, formé de prêtres et de laïques, chargé de juger sa doctrine et sa personne. Il faut entendre, à ce sujet, les beaux cris d'indignation que poussent les bossuétistes. Ces calomnies, qui donc les prend au sérieux? Qui met en question les mœurs de la visionnaire? C'est une rusée. Elle veut donner le change et « faire abandonner l'examen de sa doctrine pour passer à celui de sa vie ». Ainsi parlent les bénédictins, éditeurs de Bossuet, et après eux, beaucoup de critiques^. Soit, deux calomnies de
1. Écrivant, le 27 novembre 1695, à l'évèque de Chartres au moment où celui-ci se préparait à condamner madame Guyon, Tronson lui disait : « Je crois que vous n'y aurez rien mis qui puisse taxer l'intention de ceux qui ont avancé les propositions que vous condamnez ». Ibid., III, p. 495. Sagesse, justice, charité, madame Guyon ne se serait pas si fort débattue si on n'avait pas trop souvent « taxé » ses intentions.
2. L., XXVIil, p. 615. Note très significative, puisque Lâchât la fait sienne, étalant ainsi une fols de plus sa propre vulgarité passionnée. Citons un autre mot des bénédictins en question, et n'oublions pas qu'ils touchent eux aussi à Port-Royal. « Une preuve qu'on n'a point songé à inculper ses mœurs c'est qu'on a toujours refusé de l'examiner sur ce point ». Ibid. Ce sont des érudits qui parlent ainsi. Que ne pardonnera-t-on pas aux ignorants !
plus au compte des ennemis de Fénelon. M"' Guyon accepte et demande qu'on examine sa doctrine. Le fait est constant, et il est encore plus certain qu'elle avait le droit de défendre son honneur de femme, publiquement discuté par des personnages dont l'autorité devait être grande, puisqu'ils ont réussi à ébranler le plus grave et le plus loyal des hommes, M. Tronson K
Sur les mœurs de M"** Guyon, M"'° de Maintenon savait à quoi s'en tenir. Des doutes lui viendront plus tard et elle s'exprimera à ce sujet avec une crudité indifférente et cruelle qui fait mal à entendre. Mais pour l'instant, elle ne veut qu'une chose : la condamnation de la doctrine. Elle refuse donc à ]y|me (^uyon le tribunal que celle-ci demande et l'autorise seulement à justifier ses écrits.
Ce n'est pas, je crois, qu'elle garde la moindre crainte sur l'issue de celte nouvelle enquête. Bossuet sera là, parmi les juges, Bossuet dont elle connaît l'opinion déjà très arrêtée et dont elle escompte le prestige. Mais elle a saisi, avec sa vive intelligence, le parti qu'elle pourra tirer de cet incident imprévu, pour mènera bien l'unique but que désormais elle se propose, la conversion de Fénelon. Les théologiens convoqués ne pouvant pas, espère-t-elle, ne pas découvrir nombre d'erreurs graves dans les écrits de M*"' Guyon, force sera bien à l'abbé de Fénelon de se soumettre à leur jugement et d'abandonner
1. J'en ai donné plusieurs tc^-moignages. En voici un encore : « Si vous pouviez me mander le sentiment de Monseigneur de Genève sur madame Guyon, et ce qu'il croit de sa doctrine et db 8K8 MOEUKB, VOUS m obligeriez »» Correspondance de M. Tronson^ m, p. 459.