‹ Apologie pour FénelonChapitre 53 sur 250 · I.KS CONFÉRENCKS u'iSSY 1 O'i · texte numérisé non relu

I.KS CONFÉRENCKS u'iSSY 1 O'i

b.i trop chère sainte. Les conférences cl'Issy vont s'ouvrir.

G. — Les conférences d'Issy.

Retenons le caractère strictement privé de ces conférences fameuses, que l'imagination de Bossuet a presque transformées en un concile. Conseil de Icunille plutôt, réunion d'experts non jurés, commission tliéologique un peu singulière puisque une femme Tautorise et la présidera de loin, les commissaires n'ont aucun mandat officiel, aucune juridiction ni sur Fénelon, ni sur M""" Guyon. Us doivent môme se cacher un peu pour ne pas offusquer M. de Paris, sur les terres duquel ils tiennent leurs séances et qui s'apprête, Nicole aidant, à censurer les ouvrages de sa diocésaine.

Sur le conseil de Fénelon et de Chevreuse, celle-ci avait indiqué trois juges, M. de Meaux, M. de Noailles, alors évêque de Châlons, et M. Tronson. Madame de Maintenon condescend à ce choix. Bossuet accepte. Noailles ne peut rien refuser à sa protectrice. M. Tronson s'effondre d'abord, à la pensée de siéger entre deux prélats, puis il se soumet par devoir. Les ans et la goutte le clouant dans son fauteuil à Issy, M. de Meaux et M. de Chàlons daigneront venir jusqu'à lui, ce qui met à de nouvelles épreuves la modestie du saint homme. Les conférences, forcément intermittentes, ne prirent pas moins de neuf mois (juillet 1G94 — mars 1695).

L'histoire de ces réunions abonde en traits pittoresques : les ombrages d'Issy, M. Tronson qui se

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refait petit à chaque visite nouvelle, Bossuet, le front en feu, traînant toute une bibliothèque dans son carrosse, Noailles avec son grand air noble et doux, plein de déférence affectueuse envers son ancien maître, M. Tronson ; de gentillesse pour Fénelon, son condisciple; de ménagements pour M. de Meaux, déjà frémissant; M'"" Guyon toujours la même ; Fénelon dans la coulisse, mais plus agissant à lui tout seul que les quatre autres; M'"*^ de Maintenon surveillant tout de Versailles avec une impatience croissante, elle qui pensait que tout serait fini en trois jours; rien de tragique, aucune noirceur de part ni d'autre, beaucoup d'application, de bonne volonté, de piété, et, de temps en temps, quelques scènes de comédie*.

Les cinq premiers mois furent surtout consacrés à l'examen de M""' Guyon. L'aigle, à cette fois, ne se trouvait plus seul en face de la colombe -.

1. On trouvera dans Ledieu, 1, p. 227, un extraordinaire résumé de cette histoire. C'est Bossuet qui a tout préparé, tout décidé, tout rédigé. Même les célèbres extraits de Gassien et des mystiques qu'on sait bien que Fénelon lui a fait passer, c'est lui, Bossuet, qui les a fournis. Sans bruit, M. Tronson travailla davantage. Avec Fénelon qu'il aime certes beaucoup, mais auquel il n'obéit pas toujours, c'est lui, semble-t-il, qui a fait le plus de besogne. Noailles n'était là que pour la forme et pour servir de tampon, si j'ose parler ainsi. « Car vous savez qu'il ne peut ni creuser, ni suivre, ni embrasser une difficulté ». F., IX, p. 202. Il « ne voulait pas — écrit Fénelon — maboucher avec M. de Meaux à cause de sa vivacité et de sa hauteur excessive». Ibid. 11 portait les commissions de l'un à l'autre et empêchait les éclats.

2. Je rapporte ici, à titre d'indication intéressante, quelques souvenirs de madame Guyon. Je les crois exacts, pour le fond bien que peut-être plus ou moins outrés. Du reste ils s'accordent avec les autres documents et nous aident à comprendre comment la consigne à lui donnée par M™» de Maintenon était devenue pour Bossuet une idée fixe. 11 fallait que cette femme fût coupable,

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L'indulgent Noailles et le juste Tronson étaient là pour contenir l'impétuosité de M. de Meaux, pour passer outre à ses décisions précipitées et pour écouter jusqu'au bout les justifications de Taccusée. Conclusion : on se soumet à la récente ordonnance de l'archevêque de Paris qui censure les écrits de M""" Guyon (octobre 1694), mais on reconnaît l'orthodoxie personnelle de cette dame, au moins pour l'ensemble de la doctrine et sur les points essentiels. Telle est la décision des trois juges, ainsi formulée par M. Tronson qui visiblement ne parlerait pas de la sorte s'il ne se savait pas d'accord avec ses collègues.

non pas seulement d'avoir formulé, mais d'avoir pensé et voulu les principes du quiétisme. « Rien n'entrait, écrit madame Guyon, parce qu'il voulait condamner et j'appris du Duc (de Chevreuse) qu'il rebattait toujours les mômes difficultés ». {Vie, III, 199). « Dans les emportements de M. de Meaux, il (Noailles) abaissait les coups le plus qu'il pouvait. Tout ce qu'il put faire, ce fut d'écrire quelques réponses que je lui faisais, m'adressant à lui parce que M. de Meaux dans la chaleur de sa préveution m'injuriait sans vouloir m'entendre ». (111, 207). « Il (Bossuet) tâchait d'obscurcir et rendre galimatias tout ce que je disais, surtout lorsqu'il voyait M. de Ghalons, touché, pénétré et entrant dans ce que je lui disais ». (III, 204). — 11 va sans dire que M"" Guyon se trompe si elle prête à Bossuet la moindre injustice consciente. Il ne tâchait pas d'obscurcir, il obscurcissait spontanément, comme font les gens prévenus. A l'en croire, Bossuet aurait montré plus de patience, pendant la première enquête, lorsqu il discutait seul à seul avec elle. Cela aussi me semble vrai et s'adapte exactement à la courbe de ses outrances, telle que nous pourrions aisément la dessiner. « 11 n'était plus le même qu'il avait été six ou sept mois auparavant dans le premier examen... (Alors) il ne laissait pas, malgré son extrême vivacité, de revenir sur beaucoup de choses que sa prévention lui faisait d'abord rejeter. Il paraissait même quelquefois touché de certaines vérités et respecter des choses qui le frappaient, quoiqu'il n'en eût pas l'expérience. (N'est-ce pas bien vu?) Mais ce n'était plus ici la même chose. Il

AVAIT UX POINT FIXE DONT IL NE S'ÉCARTAIT PAS ». {Vie, III, 192).

Elle a depuis peu expliqué sa doctrine d'une manière qu( je ne sais pas si l'on trouvera beaucoup à redire *.

Pour la personne, à n'en juger que sur ce que Ton a vu d'elle pendant les conférences, « on a peine » « d'en avoir d'autre sentiment » que ceux qui la tiennent « pour une très grande dévote ». Une seule hésitation reste. Que faut-il croire des accusations répandues contre elle? Les trois juges n'avaient pas mission d'instruire cette partie du procès. Bref c'est un acquittement, un peu trouble, un peu honteux, mais enfin un acquittement.' La peur de heurter de front M""' de Maintenon, d'obhger Bossuet à dire solennellement en bloc ce qu'il a concédé sans entrain et par bribes, le caractère incertain et tâtonnant de cette procédure officieuse, toutes ces circonstances nous expliquent pourquoi M"*' Guyon, reconnue innocente, du moins en tout ce qui relève de la compétence de ce tribunal, n'est pas purement et simplement renvoyée en paix.

Mais il était écrit que toute cette histoire serait menée en dépit du bon sens, de la commune justice I et de la vraisemblance. Nemo malus tiisi probetur. , Personne n'est réputé criminel si l'on n'a pas fait la j preuve de son crime. C'est un axiome. Or on n'a | certainement rien prouvé contre les mœurs de | M""" Guyon. JVl""' de Maintenon n'a pas môme permis î que Ton enquêtât sur ce point. D'un autre côté Tac- «j cusée se soumet à Tordonnance qui condamne ses '| livres et elle justifie son orthodoxie personnelle d'une façon qui paraît suffisante aux commissaires

1. Correipondanc/;s, III, 479. La lettre est du 22 décembre 1694. Le procès Guyon venait de finir devant les commissaires dlssy. ^

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sy. Qu'attendez-vous, sinon qu'on lui rende sa rté ? Il s'agit bien de cela. Il importe au salut du /aume et aux scrupules de M"" de Maintenon que i Guyon reste au secret. Une prison, pas encore : ela ferait trop de bruit. Que M. de Meaux la prenne dans son diocèse, qu'il la cache dans quelque couvent. Cela fera toujours plusieurs nnois de gagnés. M. de Meaux, M™" Guyon, tout le monde accepte. Je vous dis que nous vivons en plein rêve. L'acquittée s'installe paisiblement à la Visitation de Meaux (janr 1695). Fénelon reste seul sur la sellette devant juges d'issy.

Ici encore, le rêve, l'incohérence. Je ne reconnais plus Fénelon. Ses ennemis vont répétant qu'il a déployé toutes ses ruses pendant les conférences d'issy. Pauvre système î Non, jamais de ruse. A la fin, une énergie et une souplesse merveilleuses; au début, une crise extraordinaire qu'un enfant môme aurait constatée et que les plus graves historiens n'ont pas su voir. Enlevez donc votre bandeau, regardez ce miracle, Fénelon qui s'abandonne, plusieurs semaines durant, à l'esprit d'imprudence, de maladresse et d'affolement.

^i je voulais avoir de l'art — écrivait-il à Bossuet, le 10 décembre 1694 — je le tournerais à d'autres choses et nous n'en serions pas où nous sommes.

C'est trop évident. Ce renard — car vous lui faites celte figure — ce renard se tend à lui-même des pièges. Encore un coup, Fénelon est aifolé. Il ressemble à un homme bien portant qui, gagné par Tinquiétude de sa famille, se persuaderait qu'il est malade. Sous des prétextes ridicules, on le présente

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aux plus illustres médecins Tant pis du voisinage. On lui demande adroitement de ses nouvelles, on lui tàte le pouls en feignant de lui serrer la main, on glisse des drogues dans sa boisson, on chuchote, on soupire dans l'antichambre. Il suit le manège et finit par se croire fou. Ainsi de l'abbé de Fénelon, pendant la seconde moitié de 1694. Les rumeurs insaisissables et terribles qui compromettent son amie aux yeux de tous, la mutinerie de Saint-Cyr qui a pris dans l'esprit de M""' de Maintenon l'apparence d'une révolution quiétiste, les craintes sublimes, le silence oppressé, orageux de M. de Meaux, enfin et surtout la perplexité de M. Tronson, tout le déconcerte, l'émeut, l'épouvante K II se demande s'il n'est pas la proie d'un cauchemar diabolique, la victime d'une folle. Il voit sa réputation perdue et, ce qui lui importe davantage, son âme en péril. Il songe à donner sa démission, à se retirer pour la vie dans quelque désert. Il écrit à Bossuet, à son juge.

Je ne tiens point à ma place et je suis prêt à la quitter, si je m'en suis rendu indigne par mes erreurs. Je vous somme, au nom de Dieu, et par l'amour que vous devez à la vérité, de me la dire en toute rigueur. J'irai me cacher et faire pénitence le reste de mes jours, après avoir abjuré et rétracté publiquement la doctrine égarée qui ma séduit 2.

1. Il écrira plus tard à Bossuet en lui rappelant ses propres transes de 1694 : « Vous me laissiez parler et écrire sans me dire un seul mot. Ma confiance et votre réserve étaient égales : vous disiez seulement que vous vous réserviez de juger de tout à la fin », IX. p. 125. Bossuet ne tenait pas à le rencontrer « Je comprends — lui écrivait Fénelon (8 mars 1695J — que vous ne comp-l tez pas que j'aille aujourd'hui à Issy et que vous ne souhaitez quel je n'y aille que jeudi pour la conclusion », iX, p. 55.

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