‹ Apologie pour FénelonChapitre 54 sur 250 · F., IX, p · texte numérisé non relu

F., IX, p

LES CONFKRENCKS d'iSSY lOtl

Emphase et mensonge de soumission, direz-vous^ il sait, trop que rien de pareil ne le menace. Mais comprenez donc les choses les plus évidentes. Parler ainsi à Bossuet, c'est jeter de l'huile sur*le feu, c'est donner un corps, une précision et une force nouvelles aux propres alarmes de ce grand imaginatif. [ji ruse eût été, au contraire, de prendre un air

iiriant, paisible, détaché; de ramener le calme dans l'esprit du juge, en faisant rougir celui-ci de tant s'inquiéter pour une bêtise. Ruse d'autant plus efficace qu'elle n'aurait couvert, en réalité, aucun mensonge. Et puis, y aurait-il eu encore plus d'erreurs dans les livres de M'°" Guyon, quoi de plus facile à Fénelon que de dégonfler cet épouvantail, d'expliquer dédaigneusement le sens orthodoxe qu'il avait donné aux phrases suspectes, mieux encore, lui qui ment toujours, comme vous savez, de faire bon marché des livres et de la personne de M"** Guyon, et de se tirer d'affaire en haussant les épaules et en plaisantant. On ne le dit jamais, c'est pourtant bien clair. Fénelon, les bras croisés, silencieux, doucement ironique — entre 1693 et 1697 — était imprenable et les eut bientôt découragés tous. Il n'avait rien imprimé sur les choses mystiques. Son crime unique était d'avoir aimé M""" Guyon, mais c'était aussi le crime de M"" de Maintenon. Pour tout arrêter, il n'avait qu'à laisser dire. Que fait-il, au contraire, ce politique consommé? 11 demande qu'on le tire d'erreur, s'il est le jouet d'une illusion. 11 tremble avec ses juges sur son propre sort. Il fait plus, et pour bien montrer que la circonstance est infiniment grave, il verse au dossier le récit de toute

sa vie, l'aveu de ses fautes les plus intimes, V « écrit » do sa confession.

Lo naïf et le maladroit I II a renoncé à toute prudence. Il se'livre lui-même à ses ennemis. Contemplez ce triste naufrage. L'abbé de Fénelon est perdu.

Non, jamais I Dans ce désarroi de tout son être, son intelligence surnage, froide, subtile, aiguë, lumineuse. Il vient, no l'oubliez pas, de ce beau midi frémissant et clairvoyant qui se possède toujours, môme lorsqu'il paraît le plus troublé. Cela aussi fait un rare spectacle. ^Contemplez la première victoire de Fénelon sur Bossuet. Ce ne sera pas la dernière. L'histoire en serait trop longue et entraînerait trop de minuties techniques, je la résume en deux mots.

On s'était mis d'accord sur la conclusion que l'on donnerait à ces discussions interminables. Une série d'articles positifs énoncerait les principes essentiels de la vie mystique, opposant par là une barrière solide à Tenvahissement du nouveau quiétisme. Idée excellente;, mais dont l'exécution réservait plus d'une surprise à M. de Meaux. Trente articles sont arrêtés que l'on propose à la signature de Fénelon. Il les accepte, mais comme il ne les trouve ni assez complets, ni assez clairs — entendez, comme il trouve qu'ils ne lui donnent pas assez raison — il demande qu'on les modifie et qu'on les étende. M. de Meaux s'impatiente, se fâche, mais il n'est pas seul et il doit céder. Fénelon tient sa victoire. Après une dis cussion assez longue, certes, et très loyale, on lui concède tout ce qu'il a voulu. Le fait est indiscu table. Nous le défendrons plus tard contre les bos

LES CONFÉRENCES d'iSSY Hl

Isuétistes, si, ce qu'à Dieu ne plaise, la fantaisie leur venait d'ébranler cette certitude ^

Vous me demanderez peut-être comment Bossuet [s'est laissé vaincre, et comment, vaincu, il s'est dit vainqueur. Rien n'est plus simple. D'un côté, en ; effet, il a dû capituler, pied à pied, devant le torrent ides mystiques modernes que lui opposait Fénelon-, de l'autre, persuadé comme il l'était que soit M^'Guyon soit Fénelon professaient avec une pleine conviction des monstres d'erreur, il a cru les écraser tous deux en leur faisant accepter les vérités les iplus simples et les plus essentielles de la morale et du dogme.

1. J'indique aux curieux le moyen de contrôler cette affirmation. Prenez les articles un à un, en face de chacun, mettez les textes de Bossuet et de Fénelon qui les confirment ou les contredisent. Utilisez notamment les lettres de Bossuet à madame Guyon. Alors vous n'aurez pas de peine à savoir quels sont ceux de ces articles qui ont dû faire hésiter les deux combattants. La retraite de Bos-

■• ! sur certains points, auxquels il tenait beaucoup, est manifeste- .0 vois pas un seul point devant lequel on puisse dire que Ion ait capitulé. Il ne faut pas dire : Bossuet triomphe sur rente de la première liste, Fénelon sur les quatre qu'il fit ajoutées trente en question n'enfoncent la plupart du temps que portes ouvertes. Lisez aussi la très curieuse lettre de Bossuet il ami La Broue (L. XXVIII, 643-645;. La Broue est visiblement surpris des concessions que l'on a arrachées à Bossuet et celui-ci est obligé de justifier son attitude. Cette lettre est un document capital que vous trouverez rarement cité par les ennemis de Fénelon. Cf. aussi la lettre de Fénelon sur les articles, IX, pp 56, 57; celle de madame Guy un, IX, p. 58; celle du P. La Combe, IX, pp. 65, 66.

2. Fénelon lui écrira plus tard, en lui rappelant toute l'histoire d'Issy : « Quand vous entrâtes dans cette atl'aire, vous m'avouâtes ingénument que vous n'aviez jamais lu ni saint François de Sales ni le bienheureux Jean de la Croix. Il me parut que les autres livres du même genre vous étaient aussi nouveaux, etc. », F., IX, p. 124. Toute cette lettre est à lire, bien entendu avec les réserves de droit; je n'ai du reste rien trouvé, ni chez Bossuet ni parmi les documents contemporains, qui fût en contradiction avec les faits que rapporte Fénelon.

Prenez, par exemple, l'article III.

Tout chrétien est pareillement obligé à la foi explicite en Dieu, Père, Fils et baint-Esprit et à faire des actes de cette foi en tout état, quoique non à tout moment.

Comment voulez-vous que soit Fénelon, soit M""' Guyon — laquelle a fait un petit livre sur l'enfance du Christ et vingt volumes de commentaires sur l'Évangile — éprouvent la moindre peine à contresigner une pareille proposition ? Écoutez M""' Guyon, qui s'emporte pour la première fois de sa vie.

Le premier article est qu'il faut croire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Qui a jamais douté de cela? Et n'est-ce pas pour rendre l'oraison odieuse et persuader à toute la terre que ceux qui la font ne croient point en Dieu Père, Fils et Saint-Esprit ^

Ils signent donc des deux mains, et cet article, et tous les autres. Bossuet se croit vainqueur, parce qu'il est déjà plus ou moins persuadé que Fénelon et M""" Guyon voulaient imposer aux fidèles une prière toute passive, constamment passive et sans acte d'aucune sorte.

Pour mes mémoires, lui écrit plus tard Fénelon, vous crûtes y trouver toutes sortes d'erreurs folles et monstrueuses. Je voulais, selon votre pensée, que le contemplatif quittât tout culte de Jésus-Christ, toute foi explicite, toute vertu distincte... Je disais que sa contemplation n'était jamais interrompue même en dormant... J'avoue, monseigneur, qu'il est bien humiliant pour moi, qu'un prélat aussi éclairé que vous ait une si grande facilité à me croire capable de ces extravagances 2.

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