ENTR'ACTE— L'IDÉE FIXE DE M. DE MEAU
Ceux qui s'intéressent uniquement aux magnifiques problèmes de psychologie et d'histoire que soulève la querelle entre Bossuet et Fénelon, feront bien de passer le présent chapitre où je propose timidement aux théologiens et aux philosophes quelques remarques sur l'orientation docirinale de la controverse. Du reste, il nous sera bon à tous de nous donner un peu de relâche et de reprendre notre sang-froid avant d'aborder la seconde phase de cette histoire.
J'avoue loyalement que les dernières pages qu'on vient de lire manquent un peu de sérénité. Cette trépidation a plusieurs excuses. Comment voir d'un cœur tranquille une pieuse femme, uniquement coupable de quelque excentricité de parole et de conduite, ainsi promenée de théologiens en théologiens dociles au caprice ou à la rancune d'une autre
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femme. C/cst pitié de voir de si bons clirëtiens se faire ainsi les complices inconscients d'une telle persécution. J'ajoute qu'à chaque ligne du présent livre je me débats contre une nuée d'erreurs historiques, de contresens, d'affirmations téméraires. Des écrivains plus ou moins considérables nous ont imposé une prétendue histoire du quiétisme fausse presque de tous points. Ensemble et détails, il me faut exterminer cette légende et cela, sans crier gare, pour ne pas distraire et fatiguer par des escarmouches sans fin les honnêtes gens qui me lisent. L'histoire des conférences d'Ivry renferme un nouveau ferment de trouble, histoire irritante, non pas qu'elle gêne le moins du monde le défenseur de Fénelon, mais au contraire parce qu'elle est trop simple, parce qu'elle nous présente huit mois de discussions presque vaines, du moins en ce qui concerne Fénelon^ parce que les trois juges et l'accusé, tout le temps piétinent sur place. Malentendus insignifiants, chasse aux fantômes, muck ado about nolhitig. L'occasion était si belle pourtant ; nous arrivions curieux, avides de suivre une joute serrée sur les secrets de la vie mystique. Le vrai problème en valait certes la peine. Il s'agissait de fixer le point précis 011 M""' Guyon et Fénelon s'écartent du sûr chemin tracé par les mystiques modernes. Ces deux élèves de François de Sales, de Jean de la Croix et des autres, oui ou non ont-ils insinué quelque greffe dangereuse sur la pure doctrine de ces maîtres, et, si oui, quelle est l'exacte nature de cette greffe? Voilà ce que M. Tronson, laissé à luimême, aurait pu nous dire, et ce que M. Tronson,
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adjoint et modérateur de Bossuet, ne nous a pas dit.
Qu'on me permette de parler sans ambages, appuyé que je crois être sur des textes et des considérations que je soumettrai au lecteur dans la seconde partie de ce livre. Bossuet a mal engagé la discussion et celle-ci jusqu'au bout se ressentira de ce mauvais départ. Bappelcz-vous les circonstances déjà passablement étranges qui avaient mis l'évoque de Meaux en campagne. M™' de Maintenon lui donnant mission de convertir Fénelon séduit par l'auteur du Moyen Court. Avant d'entreprendre cet apostolat, il fallait savoir si Fénelon avait besoin d'être converti, c'est-à-dire, il fallait se renseigner exactement sur l'existence et la nature de cette maladie dont on chercherait ensuite à la guérir. Le mal en question étant d'ordre mystique, il fallait déiinir l'oraison de Fénelon, la comparer à celle qu'a réglée saint François de Sales et que l'exemple des saints a autorisée, marquer ensuite en quoi elle s'écartait de cette règle et contredisait à ces exemples. Problème difficile, môme à Bossuet, lequel n'avait eu jusquelà (1693) que des vues très vagues sur la mystique.
De son propre aveu il n'avait pas encore lu le Traité de lamour de Dieu^ ni encore moins les œuvres de saint Jean de la Croix — livres excellents, d'une doctrine impeccable et qui sont aux « spirituels » ce qu'est aux théologiens la somme de saint Thomas. Le génie rend tout facile, mais il ne supplée pas à tout. Faute d'une initiation préalable, un juge moins prévenu et encore plus éminent que Bossuet aurait eu de la peine à porter un diagnosti équitable sur la prière de Fénelon. A certains mo
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ments, au début surtout, Bossuet a très vivement réalisé, mais par éclairs, les diflicultés de sa tâche. Les textes qu'on lui opposait lui ont donné beaucoup à réfléchir. 11 a déployé, pendant la période pacifique de la controverse, une puissance d'assimilation rapide et de synthèse véritablement prodigieuse. Mais ni la loyauté foncière ni la vigueur de ce grand esprit n'ont jamais corrigé les tâtonnements de ses premiers pas dans une carrière nouvelle pour lui, jamais redressé la déviation que dès le début il avait imprimée à tout le débat. Il a voulu vaincre trop vite, et satisfaire, sans plus attendre, à l'impatience de M""' de Maintenon.
Dès son premier bond, sa fougue Ta emporté audelà des limites du champ de bataille. Bon gré mal gré, M. Tronson et Fénelon ont dû le suivre et on s'est battu pour des riens.
Je note, sans images, ces premiers faux pas. 1° Il part de cet axiome que M""* de Maintenon ne s'est pas alarmée en vain et que d'étranges erreurs doivent se cacher sous les écrits soupçonnés par elle. Bien différent de M. Tronson qui voit le pour et le contre, qui trouve à la page 16 l'expUcation orthodoxe des exagérations apparentes de la page 15 et qui, par suite, reste hésitant, Bossuet n'hésite pas. Du moins les textes nombreux qui nous sont parvenus ne gardent-ils aucune trace d'indécision. Dès qu'il paraît sur la scène, il est prévenu. 2** Mais enfin, ces erreurs, comment les découvrir? C'est ici que la vivacité de M. de Meaux, jointe à sa prévention et à son peu d'expérience des auteurs mystiques, va faire dévier la controverse. Deux routes s'offraient à lui :
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l'une, sinueuse et patiente : examiner lentement roraison de M""" Guyon et colle de Fénelon à la lumière des mystiques autorisés; l'autre simple, unie, rapide : mettre les écrits des doux soupçonnés en contradiction avec les dogmes essentiels du christianisme. Ici encore, iln'hosite pas. Il laisse le problème compliqué de psychologie mystique et so jette sur le dogme qu'il possède mieux que personne*. Dès lors tout son efïort se porte à montrer les multiples hérésies, les absurdités sans nombre du Moyen courte des Torrents et de tout le reste. C'est la méthode de ses grandes guerres contre le protestantisme. Sur ce terrain il excelle, dans le cas présent ce n'était pas le bon terrain.
Pourquoi? Parce qu'il n'y a pas d'apparence que Fénelon ait accueilli pour de bon dans son esprit les principes ruineux qu'on lui prête. SoHde et pieux croyant, théologien très au-dessus du médiocre, sa plume a bien pu le trahir, mais sa foi est pure, au moins sur les grandes vérités du dogme et de la morale. Ainsi tout le débat se ramènera pour lui à préciser, à expliquer par quelque distinction élémentaire, le sens exact et orthodoxe de quelques phrases mal venues. D'oiJ, beaucoup de paroles pour rien. Fénelon ou M"*' Guyon ont-ils dit ou semblé dire que l'oraison excluait les actes des vertus chrétiennes ; ont-ils dit ou semblé dire qu'on pouvait arriver dès ici-bas à une habitude incessante de
1. Fénelon le lui rappellera plus tard : «Vous ne voulûtes jamais» Monseigneur, définir la passivité », F., IX, p. 126; condamnera toujours été plus facile que « définir ». Autre mot, et plus juste encore, Fénelon voulait « qu'on réalisât ». Ihid,
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Famour do Dieu, tous les actes restant de ce chef étornellement noués? Rien ne leur sera plus facile à tous deux, que d'atténuer par un mot la rigueur ridicule de ces phrases, que de montrer cent autres endroits de leurs écrits où ils conseillent énergiquement la mortification et la pratique des sacrements.
M. Tronson lui-même, sévère pourtant, reconnaît que les expressions de M"*' Guyon, dûment expliquées par elle, peuvent avoir un bon sens. A plus forte raison, les expressions, beaucoup moins risquées de Fénelon lui-même. Vous pensez les écraser tous deux sous le poids des abominations qu'ils enseignent ; en réalité vous leur donnez le moyen d'une victoire trop facile.
J'ajoute — et ceci n'est pas moins important ni moins clair -— j'ajoute que fatalement ce genre d'accusation envenimera la dispute. Suivons la marche des arguments dans la pensée de Bossuet et dans son imagination passionnée. Il veut d'abord montrer à ses adversaires que leurs principes mènent à l'hérésie et à l'absurde. Irrité par les protestations qu'il soulève, il en viendra naturellement à se persuader que ces conséquences absurdes, non seulement se déduisent, en rigueur de logique, des principes soutenus, mais encore que Fénelon et M""* Guyon les ont formellement voulues et que, par suite, ils mentent tous les deux quand ils rejettent ces erreurs comme contraires à leur véritable pensée. Vous voyez les trois étapes de cette exagération. 1° Fénelon se trompe. 2^ 11 se trompe, en enseignant une doctrine qui tend logiquement à ruiner le dogme et la morale. 3« Il accepte formellement les consé-
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quences ruineuses de cette doctrine. 1" 11 est inquiétant. 2^ Hérétique malgré lui, il est à plaindre. 3*^11 mérite Tanathème. M. Tronson, au contraire. 1° M"" Guyon m'inquiète, il faut donc que je l'examine et que je suspende mon jugement sur elle. 2^ Plusieurs paroles d'elle, détachées de leur contexte, semblent impliquer de graves erreurs, mais prenons garde avant delà condamner. La matière est délicate ; de bons auteurs semblent parfois s'exprimer comme celte femme. Enfin elle-même formule catégoriquement le sens orthodoxe qu'elle a prétendu donner aux passages soupçonnés. 3° Quoiqu'il en soit des erreurs de ses écrits, je ne me reconnais pas le droit de lui prêter, à elle, des intentions perfides. Nemo malus ?iisi probeiur. Respectons le secret de Dieu.
En parlant comme je fais, je n'ai nullement l'intention de disculper Fénelori — ni encore moins M"'° Guyon — sur toute la ligne. Je dis simplement qu'il est souverainement injuste de les traiter l'un et l'autre d'hérétiques déguisés. Je regrette ensuite qu'en irritant ainsi la discussion, on se soit condamné à ne plus enfoncer que des portes ouvertes. Trouvez- vous l'expression trop forte? c'est que vous aurez lu bien vite les articles d'Issy. Signer ces articles, cela ne pouvait aucunement gêner les deux accusés. Ils n'avaient jamais songé, ni l'un ni l'autre, à s'écarter de la doctrine trop évidente que les articles contiennent. Après tant et tant de pourparlers engagés pour les convertir et les terrasser, arriver à une entente si commode — à un non-lieu, pour M™* Guyon, à une victoire
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pour Fénelon — cela ne montre-t-il pas manifestement ou bien qu'ils sont tous deux dans le vrai, ou bien que Ton n'a pas su découvrir exactement leur erreur? A Dieu ne plaise que je mette en doute la sagesse — elle est trop éclatante — ni même l'opportunité des articles. J'ai déjà rappelé qu'il y avait en ce temps-là des quiétistes, pour la plupart bien intentionnés — je le crois du moins — mais par cela même plus dangereux. Leur rappeler à tous les conséquences désastreuses de leurs principes, cela était sans doute excellent. Quoiqu'il en soit de la véritable pensée de M""' Guyon, ses livres risquaient d'introduire une spiritualité oisive et de faire oublier la pratique des vertus chrétiennes. Les articles redressent ce qu'elle avait pu dire de travers, mais nous éclairent médiocrement sur la pensée profonde de M""' Guyon. Un oiseau subtil comme elle ne se prend pas aux mailles trop larges d'un tel filet. L'erreur de Fénelon, si erreur il y a, est encore moins épaisse et plus insaisissable. Cet homme-là veut être jugé par saint François de Sales, ou par sainte Térèse, à tout le moins par un tribunal de mystiques expérimentés. Bossuet ne suffisait pas à celte tâche. Il a cru qu'il pourrait triompher de Fénelon comme il avait fait de Jurieu, avec la même méthode et la même aisance. 11 s'est bien trompé. Pour le dogme, pour tout ce qui est théologie proprement dite, lui et Fénelon se valent. La doctrine du second n'est pas moins sûre que la doctrine du premier. Pour la théologie mystique, ils ne sont, l'un et Tautre, que de sublimes débutants. Ils ne savent encore ces choses que par le dehors, sco-
lastiques tous deux ou philosophes plutôt que mystiques proprement dits. Ils se sont initiés pendant la discussion elle-même, Fun cherchant à défendre sa fraîche doctrine, l'autre à triompher.
Ce malentendu initial ne fera que s'accuser davantage au cours de la désolante controverse qui va suivre, controverse plus irritante et plus décevante encore que les conférences dlssy. Bossuet, de plus en plus fougueux dans l'attaque, Fénelon d'abord trop pressé d'organiser une doctrine qui n'a pas eu le temps de mûrir, qu'il veut, qu'il sait orthodoxe mais que, dans la fièvre de la défensive, il formuler quelquefois sans assez de précautions, Et nous rêve rons la môme lutte ardente et vaine, d'un côté la môm agilité rectifiante, si je puis dire, de l'autre, la même chasse aux fantômes, que pendant les conférences d'Issy. Même conclusion dans les deux cas. A Issy, Fénelon signe les articles proposés par le vainqueur, mais avant de les signer, il les corrige et les complète à son gré. Après la grande querelle, il s'incline, d'esprit et de cœur, devant le bref d'Innocent XII ; il brûle son livre, mais il garde la doctrine de ses défenses et de sa prochaine lettre à Clément XI, sa vraie doctrine, celle qu'il avait mal expliquée dans les Maximes, celle que l'Église ne condamnera jamais*.
1. L'attitude de Bossuet — cette sorte d'idée fixe dont j'ai parlé — cette facilité à prêter à Fénelon les idées les plus absurdes, tout cela paraît d'abord invraisemblable, Fénelon y fut pris lui-même, et ne sentit pas d'abord la nécessité d'exorciser ce fantôme. 11 faut lire et méditer à ce sujet le très curieux mémoire publié par M. Levesque [Revue Bossuet, 25 juin 1900) : « Je déclare que cet acte unique et toujours subsistant... est une chimère extravagante dont M. de Meaux a raison d'être choqué. J'avoue que je n'aurais
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jamais cm qu'il m'eût jugé capable d'une si folle et si ridicule pensée... Je n'ai pas même cru que personne pût être sérieusement dans ce sentiment... J'ai raisonné plus- d'un an et J'ai beaucoup écrit sans m'aviser jamais qu'il fallût m' expliquer là-dessus. Je n'ai aperçu que J'avais besoin de me Justifier auprès de M. de Meaux sur cet article que depuis la fin de l'examen et la signature des trente^ quatre propositions », pp. 208-209. Gomme ces remarques ont une importance capitale, on voudra bien me permettre une comparaison ridicule, mais lumineuse. J'ai soumis à la censure de quelques amis une fantaisie littéraire où il est dit entre autres futilités que « j'adore les bêtes ». On dis.cute ma prose et notamment ce passage. La vanité se mêle au débat et l'envenime bientôt. Je prouve par vingt exemples que cette façon de parler est conforme à la tradition littéraire. Un de mes juges me tient tête et crie au scandale. Je lui réponds sans trop l'entendre. Ce n'est qu'après le débat que j'apprends l'étrange crime dont ce censeur me chargeait. 11 m'avait pris sérieusement pour idolâtre et tous ses arguments allaient à me démontrer l'existence d'un Dieu immatériel. Je ne force rien. C'est bien un malentendu de ce genre qui ouvre le débat entre Fénelon et Bossuet.