CHAPITRE IX
(mars 1695 à mars 1696).
La campagne continue : ces trois mots bien simples, cette affirmation que l'on peut aisément contrôler, sont, à mes yeux, d'une importance capitale. Tout le procès de Fénelon s'explique parla. Pour mieux dire, il n'y aurait pas de procès Fénelon, si les historiens, renonçant enfin à une routine obstinée, se décidaient une bonne fois à écrire, et surtout à réaliser, cette courte phrase : au lendemain des conférences dTssy, la campagne contre Fénelon continue.
Ils ne veulent pas. Ils aiment mieux multiplier les ténèbres complaisantes du sein desquelles ils feront jaillir, à point donné, une lumière de leur façon. Regardez-les en effet. Au lendemain du traité d'Issy, ils s'arrêtent méditatifs, oppressés, comme un homme qui se trouve soudain devant les portes du mystère. Jusque-là tout leur était si limpide ! Nul complot.
L\ CAMPAGNE CONTINUK i'2l)
nulle cabale, aucune passion en mouvement, sinon rinexplicahle attachement que l'abbé de Fénelon a \ oué à une folle. Encore le secret de cette dangereuse séduction est-il rigoureusement gardé par hi tendresse des quelques intimes qui déplorent l'égarement d'un si noble esprit. M"'" Guyon compromise et par sa faute, le précepteur du duc de Bourgogne ne passe pas encore pour suspect. Une autre femme veille sur lui. Sur un signe discret de M"" de Maintenon, trois théologiens se réunissent dans l'ombre d'une maison de campagne. Ils condescendent à écouter les justifications de leur malheureux ami. Ils le rappellent, ils le fixent dans le chemin de l'orthodoxie. C'est fait. On respire. Fénelon a signé les articles. Il est archevêque. S'il consent à rester sage, son bonheur, sa gloire, sa fortune sont assurés.
Mais il ne sera pas sage. On le sait trop et c'est là le mystère qui s'offre à la divination de nos historiens. En effet, dans quelques mois, M. de Cambrai déclarera la guerre à M. de Meaux. Ils parlent ainsi, laissons-les faire. Or, comme rien n'est venu troubler la paix de ces mois critiques, il suit manifestement que nous devons chercher dans l'àme de Fénelon lui-même, le nœud du drame qui se prépare. On isole donc cette période fatale, on porte toute son attention sur les mouvements de cette nature déconcertante, on lâche d'illuminer la nuit tristement féconde pendant laquelle a couvé le coup de tête qui décidera la ruine de Fénelon.
Voici ce qu'ils ont trouvé :
1» L'archevêque de Cambrai brûle de venger Tin-
126 APOLOGIE POUR PKNELON
jure de Tabbé de Fénelon. 11 a plié, il a dissimulé pendant les conférences dlssy. 11 guettait alors une mitre que cette soumission apparente pouvait seule lui obtenir. Parvenu à l'objet de son ambition, il lève le masque et s'oppose énergiquement à la condamnation de son amie. Bossuet résiste et la guerre est allumée.
2o ]y|aie Guyon sera mise en prison au commencement de 1696. Second fait nouveau qui explique presque tout. Plus attaché que jamais à cette femme, Fénelon rôde mélancolique et exaspéré autour du donjon où on la lui cache. Désespérant de la délivrer, il venge leur honneur à tous deux en publiant les Maximes.
3*^ Une pointe de jalousie avive son zèle quiétiste. Troisième et dernier fait nouveau. Sur le désir de M""' de Maintenon, Bossuet est venu évangéliser Saint-Cyr. Madame de La Maisonfort, enjeu principal de cette mission, accepte allègrement la direction de M. de Meaux. « Evidemment, déclare M. Levesque avec une subtile élégance, l'ancien directeur spirituel de Saint-Cyr est froissé de cette intervention de Bossuet dans un champ où il avait été longtemps seul (?) à semer et où l'on se permet de remettre au point certaines maximes qui lui étaient chères : nouvelle circonstance qui lui fit