DEUXIÈME PARTIE
FENELON ET LES BOSSUETISTES
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J appelle « bossuétiste » non pas celui qui préfère Bossuet à Fénelon, mais celui qui fait siennes les préventions de Bossuet à l'endroit de Fénelon et qui, pour mieux exalter le premier, croit nécessaire d'humilier le second. Le bossuétiste trouve des alliés naturels chez tous ceux qui ont d'autres raisons de ne pas aimer Fénelon, les jansénistes par exemple, ou bien encore ceux qui ne pardonnent pas à l'auteur du Télémaqiie d'avoir été encensé par les philosophes du xviii'' siècle — comme si, il" le dire en passant, Luther n'avait pas prétendu accaparer . -,jjotre saint Paul et Jansénius, saint Augustin. Voici, en deux mots, les dates principales de cette guerre plus que séculaire.
En 1732 paraît la Relation du Quiétisme, ouvrage posthume de l'abbé Phélipeaux. C'est le parfait manuel du bossuétiste. Le livre fut supprimé par ordre du roi, mais on le trouve aujourd'hui encore sans beaucoup de peine. L'abbé de la Bletterie le réfuta sur l'heure ^. Du reste, on ne voit pas que cette première campagne ait beaucoup ému les esprits. L'attention était ailleurs 2.
Dans ses histoires* de Fénelon et de Bossuet, le cardinal de Bausset fait en sorte de mettre tout le monde d'accord, avec autant d'onction que de magnificence Son œuvre, vraiment belle et que le noble vieillard a corrigée jusqu'en 1817, n'a pas encore été remplacée. En 1809 Tabaraud avait vainement essayé d'en arrêter le succès par deux lettres imprimées, lesquelles dûment complétées sont devenues le supplément aux histoires de Bossuet et de Fénelon composées par M. le cardinal de Bausset. Tabaraud est un chat fourré très intelligent et très habile. Il dose, comme il convient, les calomnies de Phélipeaux. Son livre ne me semble pas avoir eu grand effet. Entre autres défauts, beaucoup plus graves, il avait celui de venir au mauvais moment.
C'est en effet de 1820 à 1830 que M. Gosselin — dont le nom
1. Les lettres de cet abbé ont été rééditées dans la grande édition de Fénelon, t. X, p. 64 sq.
2. La guerre se poursuit très violente dans les notes de l'édition bénédictine de Bossuet. Ces éditeurs montrent le bout de l'oreille assez souvent, comme l'on sait, et notamment lorsqu'ils exaltent la sœur Rose, « très célèbre... par les prodiges de grâce dont Dieu la rendit l'instrument ». Cf. L., XXVIII, p. 619. Inutile de rappeler le bossuétisme aigu et has du très vulgaire Lâchât.
doit ôtre éternellement cher aux lettres françaises — fait paraître l'édition complète de Fénelon, en trente-quatre volumes. Ce fut un éblouissement d'inédits, tous plus merveilleux les uns que les autres. 11 est inutile de rappeler que Sainte-Beuve en fit ses délices. Que n'a-t-il vécu trente et quarante ans de plus et qui, jamais, le remplacera?
Lui vivant, et Sylvestre de Sacy et d'autres encore, on pouvait laisser dire à Désiré Nisard tout ce qu'il lui plairait. Cet excellent homme fit paraître sa fameuse dissertation tripartite sur les chimères de Fénelon, dans la Revue des Deux-Mondes (15 juillet 1845, 15 mars 1846). Pendant quelque quarante ans tous les bacheliers de France ont mis en mauvais français ce morceau de choix. C'est derrière Nisard que s'est formé lentement le bataillon bossuétiste, c'est par cette brèche que le torrent a passé.
Cependant, un brave homme, mais héroïquement borné, Algar Griveau,ultramontain militant et qui, on ne saura jamais pourquoi, était allé demander au janséniste Tabaraud des leçons de théologie mystique, travaillait avec une conscience inouïe, dans les Annales de philosophie chrétienne (1863-1867), à embrouiller l'histoire du quiétisme. Enfin en 1878 il publiait son étude — minutieuse, indispensable, mais illisible — sur la condamnation du livre des maximes des Saints dans ses rapports, etc. K Homme de désir, il avait fini par se persuader que Bossuet sur ses vieux jours avait accepté, avec allégresse, le concile du Vatican. Un tel esprit était visiblement prédestiné à ne pas goûter Fénelon. Il le fait bien voir. J'insiste sur Algai Griveau parce que son livre me paraît avoir eu quelque influence sur le bossuétisme de Brunetière. Si celui-ci, vers 1880, hésitait encore à se déclarer contre Fénelon, l'honnêteté et la science également indiscutables d'Algar Griveau l'auraient décidé.
Ici se place la plus invraisemblable des aventures. En 1881, M. Guerrier présentait à la Sorbonne une thèse non pas parfaite mais très remarquable sur M™« Guyon. Ce fut un scandale. L'apologie d'Escobar ou des dragonnades aurait causé moins de fracas. Je ne sais pas si l'auteur de ce crime impardonnable languit encore dans quelque in-pace, mais il est trop certait qu'on a tué son livre 2.