Paris, Poussielgue
2. Sur la soutenance de cette thèse, On trouvera des détaili intéressants dans un article d'Henri Michel. {Revue inteniationah de renseignement, juillet-décembre 1881).
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Ou'avait-il fait cependant que de raconter des histoires trop .HTtaines? Quiconque a fureté dans les inédits de la police ' oyale au xvii" siècle sait bien que M. Guerrier est plutôt resté
!î dessous de l'exacte vérité. iMalheureusement il lui manquait leux choses : 1° l'art tout moderne de paraître grand érudit en étalant un minutieux appareil critique — art qui s'apprend en trois leçons et qui est à la portée des plus ignorants; 2° et puis, et surtout Guerrier n'entendait rien aux faciles mystères de l'argumentation. 11 se laissa étourdir par une diversion qu'il crut accablante, qu'il aurait du prévoir et à laquelle il aurait |iu couper court. Il ne vit pas qu'on le faisait sortir de son sujet et trop vite convaincu des crimes de Fénelon, il ne sut )ias opposer à ses juges ce transeat que la logique d'Aristote nous fait dire en de pareils cas. Fénelon fourbe, menteur et pire encore, tout cela ne faisait rien à la chose. Accordez même qu'il a empoisonné le grand Dauphin, reste à savoir si la conduite que l'on a tenue envers M™*' Guyon est défendable. Et sur ce point, dès 1881, personne ne pouvait hésiter. Renfermé dans cette forteresse, Guerrier était inexpugnable. Sa thèse une fois victorieuse, tout le reste s'en suivait et le procès de Fénelon ne devenait plus qu'un jeu d'enfant. La Sorbonne sentait cela confusément, et Brunetière. Si M. Guerrier a dit vrai, la légende de Bossuet croule. Au Bossuet mythique de Brunetière et de Crouslé, il faut substituer le Bossuet de M. Rébelliau, splendide toujours, mais accessible à l'infirmité et aux petitesses humaines. On voit ce qui donne à la soutenance de M. Guerrier quelque chose de dramatique. Les bossuétistes triomphent, mais ils ont découvert leur point vulnérable. La salle les a vus rougir et trembler. M. Guerrier est sur le carreau, mais d'autres viendront qu'il sera moins facile de désarmer. Que dis -je? Ils sont venus, enfonçant à leur tour, il le fallait bien, une porte qui n'avait jamais été fermée. Mais longtemps encore le grand public ne connaîtra le pauvre Guerrier que par l'article étincelant de verve et d'injustice que Brunetière lui a consacré.
Cet article (li> août 1881) est une date capitale dans Thistoire qui nous occupe. Brunetière reviendra à Fénelon, et avec plus d'acharnement, mais dès lors ses positions sont prises. Les bossuétistes ont un chef qui force l'estime de tous. Si l'éloquence pouvait gagner de telles batailles, les fénéloniens seraient perdus. Il m'en coûte, plus que je ne saurais le dire, de me séparer nettement sur ce point d'un homme que j'ai beaucoup aimé et admiré plus encore. Formé par Sainte-Beuve.
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je résiste* invmciblement à la méthode critique de Brunetière, mais je m'incline avec autant de respect que de tristesse devant cette belle force éloquente, devant le noble caractère de cet homme de bien. Je dois dire pourtant que de son article contre M. Guerrier, il n'y a presque pas une ligne qui n'appelle une critique.
Les principes les plus élémentaires de la méthode historique sont en déroute. Tout se ramène à de magnifiques panoramas sur la marche des idées dans le monde, vues trop générales qui, prises en soi, ne me semblent pas justes et qui ne s'appliquent pas au cas particulier qu'il s'agissait d'éclaircir. Le dernier chapitre du présent livre est une réponse ces pages « séduisantes ». Pour Texamen des faits, Brunetière s'en tient aux affirmations de Bossuet et il les aggrave. Voulez-vous voir jusqu'où il pousse le paradoxe? Pour excuseï ceux qui ont tenu M^e Guyon si longtemps enfermée à Vincenne ou à la Bastille, il veut nous faire croire que si cette femme eût vécu de nos jours, on l'eût mise à la Salpêtrière-, Comme si la Salpêtrière datait de 1880. On savait, dès h temps de Bossuet, où placer les folles. M™^ Guyon, si elh vivait aujourd'hui, pourrait faire le tour du monde en distribuant le Moyen court et si son frère essayait de la séquestrer, il passerait en cour d'assises. Ce n'est pas aux médecins -- il yen avait dès lors — c'est au jxFge d'instruction, c'est au préfet de police qu'on a livré cette femme innocente. Page lamentable dans la vie de Bossuet, mais elle y est, écrite de sa main propre, comme nous verrons bientôt. Plus que personne je voudrais la déchirer, mais je ne peux pas. En 1881, Brunetière ne connaissait pas l'histoire du quiétisme. Il inclinait déjà fortement à regarder Fénelon comme un malhonnête homme et devait, bientôt, s'en expliquer sans réticences. Je crois, néanmoins, loyal comme il l'était, que s'il en avait eu le temps, il se serait insensiblement rendu à certaines évidences, et qu'il aurait regretté, non seulement l'article qui a pulvérisé Guerrier, mais d'antres encore.
L'élan est donné. Les coups vont pleuvoir. La 1''® édition du Bossuet de M. Lanson est de 1891. G est un maître livre efc qui restera. On sait que depuis, l'auteur a changé de méthode, vouant imprudemment, selon moi, la jeune Sorbonne à une sorte de culte fanatique pour cette érudition minutieuse qui ne mène à rien quand une lumineuse intelligence — celle de M. Lanson, par exemple — n'est pas là pour ordonner ce
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chaos. Mais, telle (pielle, cette méthode, s'il plaisait au savant professeur de l'appliquer à l'histoire du quiétisme, amènerait à des résultats qui contrediraient la plupjut d«s jugements de iM. Lanson sur Bossuet et sur Fénelon.
Vers ce même temps, un second (iriveau polissait, avec une conscience et une application pathétiques, la plus énorme des massues que l'on ait jamais brandies contre Fénelon. Les deux volumes de M. Crouslé, Fénelon et Bossuet, études morales et littéraires, sont de 1894. On me verra bientôt taquiner ce lourd géant en qui s'incarne, selon moi, l'esprit bossuétiste et qui garde, aujourd'hui encore, un incontestable prestige. Hier encore M. Jules Lemaître déclarait ce livre « excellent ». Renan et Sainte-Beuve, les deux parrains de M. Lemaître, en auraient, je crois, jugé autrement.
Au livre de M. Crouslé, le R. P. Boutié opposa une réfutation tiède et grise. En de telles matières, il ne suffît pas davoir raison. Je préfère de beaucoup les beaux chapitres du R. P Longhaye dans son Histoire de la littérature française au XYIl*^ siècle. Ma ferveur fénélonienne regimbe souvent contre certains bossuétismes de ce critique éminent, mais sur les points qAii vraiment importent — l'orthodoxie, la noblesse et la piété de Fénelon — il me paraît ditficile de mieux parler que n'a fait le P. Longhaye. L'abbé Urbain, d'une érudition, et malheureusement, d'une modestie admirable, a caché dans la Revue d'Histoire littéraire de la France (15 avril 1895) un article qui montre surabondamment combien est fragile l'édifice de M. Crouslé.
Puis ce furent les apothéoses du centenaire, au lendemain de l'édition presque définitive des sermons. Toute la France bossuétisa, les fénéloniens comme les autres. La Revue Bossuet garde les belles trouvailles qui furent faites, mais, chose miraculeuse, des mille inédits qui parurent alors, je n'en vois presque pas un qui puisse faire la moindre peine aux amis de Fénelon. On verra bientôt qu'aux moments décisifs de la controverse, je fais appel à la Revue Bossuet. Je dois pourtant remarquer ici un événement considérable. Depuis quelque temps, le vieux et cher Saint-Sulpice, que Fénelon avait tant aimé et qui avait tant travaillé pour la gloire de Fénelon, la sainte et savante maison que nous autres, fénéloniens candides, nous regardions comme notre citadelle, hélasl hélas! nouait de secrètes intelligences avec l'ennemi. Qu'on ait montré tous les secrets à M. Crouslé, c'était justice. Mais on est
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allé plus loin. Le cœur de M. Levesque n'est plus entier à regard de Fénelon. Il faudra bien — ce qui me désole ■ que je m'explique sur ce point.
Des autres bossuétistes, je n'ai rien à dire. Les uns sont trop débiles, les autres, bruyants, brouillons, trop ignorants pour nous occuper. J'arrêterai donc là cette histoire de batailles, s'il ne me fallait citer un jeune écrivain qui n'est ni débile, certes, ni brouillon, ni même bossuétiste, et dont le livre a fait beaucoup de mal à la gloire de Fénelon. C'est M. Maurice Masson que je veux dire. Nous l'avons déjà rencontré et nous le rencontrerons encore.
Mon plan de campagne est des plus simples. Je compte aller, de rempart en rempart, au cœur de la place. Il y a d'abord, contre Fénelon, un vague brouillard de préjugés, d'objections confuses. Je tâche de dissiper cette atmosphère dans le chapitre sur M. Crouslé. Puis viennent les dillicultés précises, fondamentales, la question de savoir si Fénelon est un menteur. Je prouve que non, mais rien n'est fait encore. Restait cette redoutable infanterie... reste Bossuet qui nous accable de son prestige. N'est-ce pas contre Fénelon un préjugé décisif que d'avoir eu Bossuet pour adversaire ? Un si grand homme, même quand il se trompe, n'a-t-il pas toujours raison? Enfin, s'il fallait, par malheur, choisir entre ces deux génies, sacrifier l'un à l'autre, quelle ne serait pas notre détresse ? Je montre qu'il faut distinguer et non pas choisir et que le prestige du vrai Bossuet n'offusque en rien le prestige de Fénelon. C'est la matière du troisième chapitre et de la conclusion du présent livre. Si je ne suis pas né sous la plus moqueuse des étoiles, il n'y a rien de plus intéressant pour un chrétien et pour un lettré de France, que la promenade un peu sinueuse et peut-être parfois, quoique bien malgré moi, un peu rude, où je vous invite à me suivre.
Il ne faut donc pas s'étonner qu'un homme qui croit avoir été au sabbat, et qui, par conséquent, en parle d'un ton ferme et avec une contenance assurée, persuade facilement quelques personnes qui lécoutent avec respect, de toutes les circonstances qu'il décrit (Malebranche, fiec/icrc/ie, II, 3^ VI.)
Quoique l'entreprise ne semble nous promettre, au lecteur et à moi, qu'un maigre plaisir, ilfaut bien commencer par exterminer M. Crouslé. Je cherche vainement à l'oublier, à le fuir. Il revient et parle toujours. Toge universitaire, soutane noire ou piquée de violet, il ne fait que changer d'habit. Ses deux énormes volumes, comme deux blocs roulés du haut de la montagne de Sainte-Geneviève, masquent l'entrée de la chapelle que deux siècles d'admiration confiante avaient élevée à Fénelon. La statue n'est pas
1. Fénelon et Bossuel. Etudes morales et littéraires, par L. Crouslé, Paris. Champion, 189 i. Le quart du premier volume et tout le second sont consacrés à l'histoire du quiétisme. Je ne m'occupe ici que de cette partie de l'ouvrage.
renversée, vierge comme au premier jour et plus belle encore d'avoir bravé tant d'assauts. Mais les deux blocs, plantés sur le seuil, cachent à plusieurs, cette image bienfaisante. Le sérieux et la probité de] l'auteur, ses titres officiels, la masse môme de soi livre, tout lui prête un semblant d'autorité qui noui oblige à le discuter avec autant de vigueur que d( franchise ; je regrette qu'il ne soit plus là pour s( défendre, mais enfin son livre reste, imposant, docui mente aux bonnes sources, redoutable comme tous les livres qu'on ne lit pas.
Il est infiniment long, — neuf cents pages in-8°, sui la querelle du quiétisme. Je tâcherai d'être court e( de ne toucher que la cime des questions. Pour nous reposer de l'ennui de détruire, j'indiquerai, chemin faisant, quelques aperçus qui me semblent donner un peu de jour à cette histoire invraisemblable et en atténuer le scandale. S'il est des lecteurs que le sujet laisse indifi'érents, j'ose les prier de ne pas m'abandonner trop vite. Il n'est pas sans profit d'étudier sur un bel exemple une des plus curieuses maladies de l'esprit humain. Malebranche, Bacon et les autres, dans tous les livres sur la recherche de la vérité, rien ne vaut le chapitre sur nos idoles et sur les sources cachées de nos erreurs. Or, à qui veut observer un cas surprenant de phobie intellectuelle, la Sorbonne présente un milieu plus intéressant que la Salpêtrière. Voici donc un homme paisible, laborieux, de beaucoup de sens, d'une riche culture et d'une honnêteté invincible. On ne peut le ranger dans la catégorie des imaginations fortes. Lisez-le plutôt. C'est un bourgeois de Paris ou d'ailleurs, moyen en tout. Et cepen-
(huit une maladie le travaille, une prévention dont il n'a jamais eu la moindre conscience, lui dérobe los vérités les plus simples, les faits les plus évidents. La sincérité de M. Grouslé, nous le verrons, louche à l'héroïsme. Devant le plus rigide tribunal,
a parole ferait foi, elle achèverait la condamnation lui l'acquittement d'an accusé. Et néanmoins, dans un seul procès, par suite de la mystérieuse maladie (|ui l'aveugle, son intelligence s'embarrasse, ses facultés vacillent, son témoignage perd tout son poids. Dès qu'il rencontre Fénelon, ce professeur inoffensif qui ne hait rien tant que le fanatisme, se montre fanatique, et au dernier point.
Pour comble d'intérêt, il se trouve que la maladie de M. Grouslé tire son origine d'une surprenante communication entre son àme et celle de Bo&suet. Un spirite nous a donné une nouvelle édition du théâtre de Racine, dûment corrigée et complétée par l'ombre de ce poète. Ainsi fait M. Grouslé. !1 continue, prolonge, amplifie démesurément la sainte colère de Bossuet contre Fénelon. Nous verrons, en le lisant, qu'on peut être violent, injuste, persécuteur, calomniateur avec la meilleure foi du monde. Bossuet compare Fénelon à Montan ; M. Grouslé en fait un Tartufe. Le coup porté, ils jureraient tous deux, mais en toute sérénité de conscience, qu'ils l'aiment, l'estiment et ne lai veulent que du bien. A le contempler sans passion, un tel spectacle est plus réconfortant que douloureux. Pour ma part, si je goûte fort
t'tte histoire du quiétisme, c'est qu'elle m'inspire une sorte de confiance respectueuse et tendre dans la bonté de notre nature. Que tant de lignes mé-
chantes aient été écrites de part et d'autre, sans que' jamais peut-être une faute mortelle ait été commise, quelle sublime leçon d'optimisme! Les guerres de doctrine entre gens d'une même religion ne finiront sans doute qu'avec le monde lui-même. Qui peut se flatter de vivre cinquante ans et d'éviter toutes les balles qui s'échangent dans ces combats éternels ? Qu'importe la blessure, si la main aveugle qui nous frappe croit et veut défendre la seule cause de Dieu?