CHAPITRE XXIV
estoit allé. Elle luy fit response qu'il estoît allé à une sienne terre où il devoit demeurer deux ou trois jours : mais s'il avoit à-faire à luy, elle y envoiroit un homme exprès. Il dict que non, et commença à aller et venir par la maison, comme celuy qui avoit quelque affaire d^importance en son entendement. Ce que considérant la damoiselle, et qu'il avoit k visage d'un homme qui n'estoit pas content, envoya l'une de ses femmes après luy pour sçavoir s'il vouloit rien. Ce beau père qui se promenoit en la 'cour, luy respondit qu'ouy : et la tirant en un coin, prit un poignard qu41 avoit en sa manche, et le luy mit dedans la gorge. Sur ces entrefaites arriva en la mesme cour un serviteur du gentilhomme estant à cheval, lequel apportoit la rente d'une ferme. Incontineat qu'il fut à pied, salua le Corddier, qui en l'embrassant luy mit par derrière le poignard en la gorge, et ferma la porte du chasteau sur luy. La damoiselle, voyant que sa chambrière demouroit tant, envoya son autre chambrière sçavoir à quoy il tenoit que sa compagne ne revenoit point. La chambrière, s'y en va, et sitost qu'elle fut descendue, et que le beau père la vit, il la tira à part en un coin, et en fît comme de l'autre. Quand il se vit seul, en la maison, s'en vint à la damoiselle, et luy diot qu'il y avoit long temps qu'il estoît amoureux d'elle, et que l'heure estoit venue qu'il faloit qu'elle luy obéist. Elle, qui ne s'en fust jamais doutée, luy dict : — « Mon père, je croy que si » j'avois une volonté si malheureuse, vous me voudriez » lapider le premier. » Le Cordelier luy dict : — « Sortez en ceste cour, et vous verrez ce que j'ay » faict. » Quand elle vit ses deux chambrières et son valet morts, elle fut si eârayée qu'elle demeura là comme une statue sans sonner mot. A l'heure le meschant (qui ne faisoit son conte de jouir d'elle pour une fois) ne la voulut prendre par forcé, mais luy dict : —
« Ma damoîselle, n'ayez peur, vous estes entre les mains » de rhomme du monde qui plus vous aime. » Disant cela, il despouilla son grand habit, dessous lequel il en avoit un plus petit, qu'il présenta à la damoiselle : en luy disant que si elle ne le prenoit, il la mettroit au reng des trespassez qu'elle voyoit devant ses yeux. La damoiselle, plus morte que vive, délibéra de feindre luy vouloir obéyr, tant pour sauver sa vie que pour gangner le temps auquel elPespéroit que son mari reviendroit. Et par le commandement dudict Cordelier, commança à se descoefifer, et demoura le plus long temps à ce faire qu'elle put. Mais en fin quand elle fut en cheveux, le Cordelier ne regarda à la beauté qu'ils avoyent, mais les coupa hastivement : et ce faict la fit despouilier toute en chemise, et luy vestit le petit habit qu'il portoit, reprenant le sien accoustumé : et le plustost qu'il put, partit de léans, menant avec soy son petit cordelier que si long temps il. avoit désiré. Mais Dieu voulut que le mari, ayant faict ses affaires plustost qu'il ne cuidoit, retournoit en la maison par un mesme chemin que sa femme s'en alloit. Quand donc le Cordelier l'apperceut de Iping, il dict à la damoiselle : — « Voicy vostre mary que je voy venir. Je » sçay que si vous le regardez, il vous voudra tirer » hors de mes mains : parquoy marchez devant moy, » et ne tournez nullement la teste du costé où il ira : » car si vous faites un seul signe, j'auray plustost mon » poignard en vostre gorge, qu'il ne vous aura délivrée » de ma main. » En ce disant le gentilhomme approcha, et luy demanda dont (i) il venoit. Il luy dict : — « De vostre maison, où j'ay lotisse ma damoiselle vostre » femme, qui se porte très-bien, et vous attend. » Le
(t) Dont (de unde) a conservé son sens étymologique dans C. Marot et jusque dans Corneille, Nie, V, 2.