CHAPITRE XXIV
gentilhomme passa outre, sans appercevoir sa femme . mais le serviteur qui estoit avec luy,' lequel avoit tousjours accoustumé d'entretenir le compagnon du Cor-, délier, nomme frère Jan, commença à appeler sa maistresse, pensant que ce fust ce frère Jan. La povre femme, qui n'osoit tourner la teste du costé de son mari, ne luy respondit mot : mais son valet pour la voir au visage traversa le chemin : et sans respondre rien, la damoiselle luy lit signe de rœil,qu'eir avoit tout plein de larmes. Le valet s'en va après son maistre, et luy dit : — « Monsieur, en traversant le chemin j'ay avisé » le compagnon du Cordelier, qui n'est. point frère » Jan, mais resemble totalement à madamoiselle vostre » femme : qui avec un œil. plein de larmes, m'a jette » un piteui regard. » Le gentilhomme luy dict qu'il resvoit, et n'en tint conte. Mais le valet persistant le supplia luy donner congé d'aller après, et qu'il atten^; dist au chemin, pour voir si c'estoit ce qu'il pensoit. Le gentilhomme luy accorda, et demoura pour voir que son valet luy rapporteroit. Mais quand le Cordelier ouit derrière soy le valet qui appeloit frère Jan, se doutant que la damoiselle eust e^é congneue, vint avec un grand baston ferré qu'il tenoit, et en donna un si grand coup par le costé au valet, qu'il l'abattit du cheval à terre. Incontinent saillit sur son corps, et luy coupa la gorge. Le gentilhomme, qui de loirig vit trébucher son valet, pensant qu'il fust tombé par quelque fortune, courut après pour le relever. Mais sitost que le Cordelier le vit, il luy donna de son baston ferré comme il avoit faict à son valet, et le portant par terre, se jetta sur luy : mais le gentilhomme, qui estoit fort et puissant, embrassa le Cordelier de telle sorte, qu'il ne luy donna pouvoir de luy faire mal : et luy fit saillir le poignard des poings, lequel la femme incontinent alla prendre, et le bailla à son mari : puis de
toute sa force empoigna le Cordelier par le chaperon : et cependant le mari luy donna plusieurs coups de poignard : en sorte qu'il luy requit pardon, confessant toute la vérité de sa meschanceté. Le gentilhomme ne le voulut point achever de tuer, mais envoya sa femme en sa maison quérir ses gens. Qui y accoururent, et Tayans emmené en icelle, de là le firent conduire à la justice de l'empereur en Flandres. Où il confessa sa meschante volonté, et fut trouvé par sa confession et preuve faicte par commissaires sur le lieu, qu'un grand nombre de gentifemmes et autres belles filles avoyent esté menées en ce monastère par le mesme moyen que ce Cordelier y vouloit mener ceste damoiselle. Après donc avoir retiré de ce monastère les femmes qui y avoyent esté par eux détenues, il fut brûlé avec les moines enfermez dedans, pour perpétuelle mémoire (i).
Je feray suyvre après l'acte de ce moine, celuy d'un prestre de Limoges, qui pareillement commit plusieurs
(i) Cette histoire est prise presque textuellement de la Reine de Navarre, 4« journ., 3 1« nouvelle. La soixantième des Cent Nouvelles nouvelles n'a guère de commun avec celle de Marguerite que le fait du déguisement religieux. Il en est de même pour le Dit de Frère Denise, de Rutebeuf. Les Cordeliers de Catalogne, de La Fontaine, sont tirés de la 32* des Cent Nouvelles, mais la fin est conforme au récit de Marguerite et d'Estienne :
La penaille ensemble enfermée,
Fut en peu d'heures consumée,
Les maris sautant alentour,
Et dansant au son du tambour.
Dans les /lnna/f5 galantes dt Mnwde Villedieu, un frère quêteur brouille un ménage et profite de la vengeance de la femme. Elle laisse une lettre où elle avertit qu'elle va se noyer. On trouve effectivement ses habits sur le bord de Teau, mais elle en avait pris un du moine et l'avait suivi au couvent. Le secret ayant transpiré, le quêteur va trouver le mari et lui fait accroire que sa femme ressuscitera. II le conduit à la rivière où Ton voit tout à coup madame sortir de l'eau. Cette aventure n'a pas toujours été un conte : « En iSyy, »dit le Journal de Henri III, « fut prise et découverte dans le couvent des