‹ Apologie pour HérodoteChapitre 3 sur 223 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

ment ce qu'il avoit voulu, par le grand crédit qu'il avoit. Le mari venant puis à l'heure de l'assignation, la femme qui pensoit que c'estoit luy qui un peu auparavant estoit parti d'auprès d'elle, ne se put tenir de luy user de language par lequel il congnut en fin le mauvais tour qu'on leur avoit joué : et d'autant qu'en ce corps de logis ne couchoit que le frère d'elle et le Cordelicr, le gentilhomme se doutant du Cordelier, alla hastivement en sa chambre, laquelle il trouva vuide : ce qui luy augmenta le souspeçon. Mais quand il eut parlé au portier, il s'en tint pour asseuré, et en vint porter les nouvelles à sa femme. Lesquelles la troublèrent si fort, et mirent en tel désespoir,, qu'estant demeurée seule (car son mari l'avoit laissée pour aller poursuyvre le Cordelier) s'estrangla de ses propres mains. Et en se remuant, ainsi qu'elle estoit en l'agonie de cette cruelle mort, tua d'un coup de pied son petit enfant. Mais en mourant il jetta un cri, qui esveilla une femme couchée en la mesme chambre : laquelle ayant veu ce piteux spectacle, alla toute effrayée quérir le frère de sa maistresse. Luy Payant veue en tel estât, ensemble son petit enfant, et après plusieurs cris et ' profonds soupirs ayant demandé à la chambrière qui avoit commis un tel crime, quand elle luy eut respondu qu'elle ne sçavoit, mais qu'elle sçavoit bien qu'autre que son maistre n'estoit entré en la chambre : y alla pour le trouver en icelle. Où ne le trouvant point, et d'autant plus s'asseurant qu'il avoit commis ce cas, monta à cheval, et courut après luy : et l'ayant attendu en. un chemin, ainsi qu'il retournoit de poursuyvre son Cordelier (lequel il n'avoit peu attrapper), si tost qu'il l'apperceut, l'appelant lasche et meschant, mit la main à l'espée : luy, n'ayant loisir de s'enquérir de l'occasion de tel assaut, se mit en défense : et ne cessèrent de charger l'un sur l'autre, jusques à ce que le sang perdu

et la lasseté (i) les contraignit de se rendre. Alors ayant entendu le frère de la femme que son beau-frère estoit innocent et mesmes ignorant de ce faict, ayant d'autre part entendu l'acte du Cordelier, et que pendant qu'il l'alloit poursuyvre, cest autre malheur estoit avenu, luy demanda pardon de ce qu'il l'avoit ainsi navré : et l'ayant remonté à cheval le mieux qu'il avoit pu, le remena en sa maison, où le lendemain il trespassa : confessant en présence de ses parens et amis que luymesme estoit cause de sa mort. Toutesfois pour satisfaire à justice, fut conseillé le beau-frère d'aller demander sa grâce au roy François premier de ce nom : laquelle il obtint. Par ceste histoire nous voyons le plaisir désordonné d'un moine couster la vie à trois personnes : toutesfois encore verrons-nous ci-après un acte beaucoup plus horrible d'un autre moine de ceste mesme religion, commettant trois meurdres de ses propres mains pour parvenir à sa maudite intention d'avoir la jouissance de la damoiselle de la maison, et pour cest effet la voulant emmener en son convent. Mais je garderay ce conte pour le chapitre où il sera parlé des homicides. Cependant je diray ce mot, qu'il a esté un temps qu'ils faisoyent un ordinaire d'emmener ainsi les damoiselles en leurs convens, les desrobbans ou dedans^4'église (quand la dévotion les y faisoit demourer plus tard que les autres), ou en autre lieu où ils pouvoyent avoir la commodité de ce faire : comme mesme c'est un conte assez vulgaire de la damoiselle qui fut recouvrée par son mari alors qu'elle passoit pardevant sa maison, venant d'un convent des Cordeliers ( dans lequel ell' avoit esté long temps pri-

(i) « Lasseté, entièrement hors d'usage aujourd'hui, était si usité du temps de Nicot, qu'on ne trouve point celui de lassitude dans son dictionnaire, i Note de Coste sur Montaigne, I, 35. Le Roman de la Rose donne lassesse.

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