‹ Apologie pour HérodoteChapitre 59 sur 223 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

I E vien à la secondé partie du présent traité. Car ayant proposé deux points au commancement d'iceluy, Tun de Thonneur et révérence qu'aucuns portoyent à l'antiquité, Tautre du mespris et deshonneur qu'elle recevoit par aucuns; et ayant déclaré que ceux qui Thonoroyent et révéroyent, avoyent esgard à la preudhommie des' anciens : ceux qui au contreire la mesprisoyent , considéroyent leur lourderie : il m'a semblé que le plus expédient estoit, pour rendre les lecteurs satisfaicts, de leur alléguer des exemples, par lesquels je leur feroye comme toucher au doigt ce que je prétendois prouver. Dequoy pensant m'estre aquitté à leur contentement quant au premier point

(car j'ay, selon mon avis, monstre assez par le menu en iceux de combien de degrez la meschanceté de nostre siècle estoit montée plus haut que celle mesmement du précédent), il reste que je m'eiforce de faire le pareil du second. Ce qu'ayant faict,.il me semble que j'auray un très-bon préparatif pour l'Apologie d'Hérodote. Et comment (dira quelcun) ces allégations pourront-elles servir pour donner crédit et autorité à l'histoire d'Hérodote , veu que vous ne prenez vos exemples que du siècle préciédent et du nostre? Voici donc que je di pour response, et pour donner à congnoistre le but où je preten. Comm' ainsi soit qu'es histoires d'Hérodote nous trouvions des faicts ou dicts incroyables, les uns pourceque nous ne croyons les hommes avoir esté si meschans, les autres, pourautant que nous ne pouvons croire qu'ils ayent esté si lourds et grossiers, il me semble qu'ayant monstre en premier lieu quelles sont les meschancetez de nostre siècle et combien estranges à comparaison de celles du précédent, j'auray occasion de dire que tout ainsi que nous en voyons au nostre qui jamais n'ont esté au précédent, et encore moins es autres qui ont . esté devant luy, et toutesfois nos yeux et nps oreilles, ou tous les deux ensemble, nous contraignent d'y ajouster foy (car autrement nous leur ferions tort en nous desfiant d'eux), ainsi devons-nous penser que le siècle d'Hérodote et le précédent en peuvent avoir eu des péculières, qui semblablement ne nous eussent point esté incroyables si nous eussions vescu alors. J'en di autant de l'autre point : c'est que je m'asseure que quand j'auray monstre combien les hommes du siècle précédent le nostre ont esté non seulement simples, mais lourds et grossiers au pris de nous, toutes personnes de bon jugement m'accorderont volontiers que comme les certains tesmoignages de la lourderie de nos prochains

PRÉFACE DE LA SECONDE PARTIE Il5

prédécesseurs ne nous laissent point douter d^icelle, combienqu'autrement elle surpasçeroit la foy : pareillement il est à présumer que les siècles qui précèdent le nostre de tant de centaines d'ans, ayent eu leur lourderie propre et péculière : laquelle ne nous eust esté incroyable (comme eirest à présent) si nous leur eussions esté prochains successeurs : d'autant qu'ils nous en eussent laissé semblablement des certains tesmorgnages. Lequel arguriient sera traité ainsi généralement pour servir comme de préparatif à l'Apologie d'Hérodote : en attendant que j'aye le loisir et le moyen de le traiter particulièrement et par le menu, et de trouver des faicts de nostre temps. correspondans et sortables à ceux qui nous semblent si estranges en Hérodote.

Et comment donc? (pourra dire le lecteur) estimez vous que tous les actes descrits par Hérodote, auquels nous ne pouvons ajouster foy, ne nous soyent incroyables que pour les deux raisons sukiictes? à-sçavoir ou pour la trop grande meschanceté, ou pour la trop gran4e sotise que nous y trouvons? Certainement mon opinion n'est point telle : ains recongnoy très-bien que rincrédulité de plusieurs en cest endroit provient aussi d'un* autre troisième raison : c'est que plusieurs n'ont aucun esgard au grand changement qui est presque en toutes choses entre ce temps-là* et le nostre, ains veulent que le naturel et manière de vivre des hommes d'alors se rapporte tellement aux nostres qu'ils ayent pris plaisir aux» choses. qui nous sont plaisantes, et aucontraire aussi que tout ce qui nous desplaist leur ait despieu. Qui plus est,' veulent ^trouver convenance entre Testât des républiques et des royaumes d'alors et autres gouvernemens de peuples, avec ceux que nous voyons aujourd'huy estre establis. Voire sont aucuns si inconsidérez en lisant les anciennes histoires, qu'ils

Il6 APOLOGIE POUR HERODOTE

veulent. mesurer le climat des pays à lointains à la mesure du nostre. Or ne se faut esbahir si trouvans au contraire un grand discord entre ces choses, ils esti* ment les histoires anciennes estre autant eslongnées de vérité que ce qu'ils y lisent est eslongné de ce qu'ils ont accoustumé de voir et ouyr. Congnoissant donc ceste troisième cause de l'incrédulité de plusieurs, je luy gardois la troisième partie du présent traité : mais je prieray le lecteur qu'il me permette laisser pour le présent ce que mes occupations ne me permettent d'ajouster.* Il est vray que j'ay espérance de donner comme un eschantillon de ceste troisième partie en la préface que je mettray au devant de cest œuvre.

Page 1