‹ Apologie pour HérodoteChapitre 60 sur 223 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Comment aucuns poètes, au contraire des autres,

ONT PRÉFÉRÉ LEUR SIECLE AUX PRÉCÉDENS, COMME AYANT DES FAÇONS DE FAIRE PLUS GENTILES ET DE MEILLEURE GRACE.

ES souspirs d'Hésiode et de Tibulle qu'ils ont jettez pour le mescontentement qu'ils avoyent de la façon de vivre de leur siècle, nous ont esté ci-dessus tesmoignez par leurs vers : èsquels nous les oyons dire qu'au lieu qu'ils estoyent malheureux d'estre nez alors, ils eussent esté bien-heureux s'ils fussent nez es siècles précédens : et que dirons-nous de ceux qui au-contraire se res jouissent comme d'un grand heur, de ce que leur naissance s'est rencontrée en une si bonne saison, au pris que s'ils fussent nez quelques siècles auparavant? Car escoutons que dit Ovide (i) entr'autres :

Prisca juvent alios : ego nunc me denique natum Gratulor : hœc œtas moribus apta iteis.

(i) Artis amat., 1. TII, v. 121.

Il8 APOLOGIE POUR HERODOTE

C'est à dire,

Le temps passé aimera qui voudra :

Le temps présent convient et conviendra A mon esprit : et quoy qu'on me responde, Je suis venu à la bonne heure au monde.

Mais combien qu'Ovide contrarie aux poètes susdicts quant à leur souhait, il ne leur contrarie pas quant â la cause d'iceluy. Car ce qui leur faisoit souhaiter d'avoir esté nez en un autre siècle, c'estoit la grande meschanceté du leur : et ce qui fait au contraire Ovide se contenter du sien, voire le préférer à tous les précédens, n'est pas pourceque la meschanceté d'iceluy estoit moindre, mais pourceque la façon de vivre estoit plus gentile. Car il dit notamment :

Sed quia cultus adest, nec nostros mansit in annos Rusticitas prisais illa superstes avis.

Or si j'avois à déduire le propos de ce poëte, je monstrerois par le menu en combien de choses son siècle estoit plus poli que les précédens, et ceux principalement qui approchoyent le plus près du siècle de ce vieil resveur Saturne (pour parler selon les poètes) : et puis je pourrois, pour traiter encore plus généralement cest argument, monstrer comment de siècle en siècle les hommes ont eu Fesprit plus esveillé, et par ce moyen ont regardé de plus près à leurs affaires, et ont donné tousjours de plus en plus quelque polissement à leurs façons de faire : tellement que les anciennes estans rapportées à celles-ci, se trouveroyent fort lourdes et grossières : mais il me sufl&ra, selon que j'ay promis, de faire comparaison du siècle précédent avec le nostre, sans entrer plus avant en ceste matière, laquelle autrement seroit infinie. Et encore

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