CHAPITRE XXVIII
quant à ceci, il le nous faudra- dire de plusieurs nations de nostre temps. Car à Venise mesmement j'ay ouy dire à quelques seigneurs qu'ils avoyent appris des ambassadeurs du Roy de France à eux envoyez, que les perdreaux et les levraux estoyent bons à manger. Et à ce mesme propos me souvient de ce qui m'a esté raconté touchant le seigneur Conrad Resch : qu'estant à Basle il respondit à certains Suysses qui luy demandoyent qu'il vouloit faire de quelques petis levraux qui lui avoyent esté apportez, que c'estoit pour faire de Teaii distillée pour ses gouttes : et leur persuada. Je parlerois aussi de ceux qui jettoyent les oreilles et la coine des petis cochons, les extrémitez des oyes (ce qu'on appelle aujourdhuy la petite oye) (i), qui jettoyent les pieds de veau et de mouton et d'autres, voire jettoyent jusques aux foyes de chappon : et se faisoyent tort en plusieurs autres telles choses ; mais je crain d'une part qu'on ne m'ajouste point foy, d'autre part, que ce discours ne soit trouvé trop vil. et abject, tellement qu'il dérogue aux matières graves du présent livre.
Je viendray donc à la lourderie que nos prédécesseurs ont monstrée en leurs vestemens, de laquelle les tableaux et les statues nous rendent certain tesmoignage. Imaginons un peu s'il faisoit pas beau voir un homme coefFé d'un grand chaperon (dont l'usage n'est encore du tout perdu) ou d'un haut bonnet (2), ou d'un
(i) Petite oie se dit encore des rubans qui ornent un habit, et des moindres faveurs qu'on peut obtenir d'une femme quand on ne peut en avoir les dernières ; voy. Trévoux. •
(a) c En ce temps aussi les hommes se prindrent à vestir plus court qu'ils n'eurent oncques fait : tellement que l'on veoit la façon de leurs culs et de leurs geoitoires, ainsi comme l'on souloit vestir les singes, qui estoit chose tresmal honneste et impudique : et si faisoient les manches fendre de leurs robbes et de leurs pourpoints, pour monstrer leurs chemises déliées, larges et blanches : portoient aussi
l3o APOLOGIE POUR HERODOTE
bonnet à la coquarde, ou d'un bonnet à Tarbaleste, ou approchant de celuy des Suysses, mais si grand que maintenant d'autant de drap on en pourroit faire trois ou quatre. Ne faisoit-il pas bon voir le gent corps de monsieur le muguet quand il avoit vestu sa jaquette qui luy passoit les genoux de quatre grans doits, de laquelle on feroit maintenant un casaquin et un robbon, ou une cappe à l'Espagnole ? Et puis ne faisoit-il pas beau voir non seulement tout le col descouvert, mais souvent tout le haut* des espaules aussi, pareillement tout le sein, par le moyen des habillemens eschancrez en demi rond? Et quant aux femmes, madame à la grand'gorrc (i) (comme parlent les prescheurs d'alors) n'avoit-elle pas bonne grâce quand ell'avoit vestu sa robbe, les manches de laquelle estoyent si larges qu'elles sufRroyent maintenant à en faire une entière? Ne les faisoit-il pas bon voir quand elles avoyent le$ grandes queues troussées, ou quand d'icelles traînantes elles balioyent les églises? Et s'il faut aussi parler de la méchaniquerie, faisoit»il pas bon voir un grand seigneur, voire un roy, portant des manches de deux paroiçes (2) ? c'est à dire, dont la moitié estoit d'ostade, et l'autre moitié de velours? Voire quelquesfois un pourpoint de
leurs cheveux si longs qu'ils leur empeschoient leurs visages, mesmemeat leurs yeurs et sur leurs testes portoient bonnets de drap hauts et longs d'un quartier ou plus. » Monstrelet, sous Tannée 1467, vol. III, feuill, i3o b. de l'éd. de 1572, Paris, Chaudière.
(i) Voy. plus bas, note.
(3) Le Duchat dit que cette expression proverbiale est une allusion à ce qu'autrefois chaque paroisse habillait de ses couleurs les pionmers qu'elle fournissait pour l'armée, et il renvoie à Monluc, Commentaires, 1. II, an. 1544, à Bouchet, Serée 25, à d'Aubigné, Hist. univ., t. n, 1. I, ch. 10, et Fœneste, 1. IV, ch. 7 et 14. Ces exemples ne sont pas concluants. Nous préférons nous en tenir à Trévoux : K On dit de deux choses dépariées qu'on porte ensemble, qu'elles sont de deux parroisses, comme deux bas, deux souliers, deux gants, un pourpoint et un haut de chausses de différente parure. >