CHAPITRE XXyiII l3l
trois paroices : car le corps estoit de demie ostade, le haut de manches, de cuir, et le bas, de velours. Bien est-il vray que le devant avoit aussi environ deux doits de velours. Et pource qu'il n'y en avoit aucunement à Fendroit du dos, on appeloit ceste sorte de pourpoint Nichil au dos. Duquel mot ont depuis use' plusieurs qui n'entendans son origine, ont prononcé Nichilodo : et a esté appliqué ce mot généralement à toutes choses qui avoyent une monstre en extérieur à laquelle Tintérieur ne respondoit point : mais principalement quant aux habits : comme encore pour le jourdhuy les cottes ou vasquines qui n'ont que le devant de quelque drap de soye et le reste de toile ou de quelque autre telle matière (telles que les portent aujourdhuy plusieurs damoiselles), selon ceste signification peuvent estre appelées cottes à la nichilodo. Mais comme il seroit à souhaiter que le plus mauvais mesnage des damoiselles de nostre temps, fust cestuy-ci, ainsi faut-il confesser qu'alors il n'y avoit grand mal en telle méchaniquerie. Et à dire la vérité, ce que j'en parle, n'est qu'en estendant mon propos aussi avant qu'Ovide estend le sien, au mesme passage où sont les vers alléguez ci-dessus. Car là il ne dit pas seulement que son siècle a apporté des façons de faire plus gentiles, mais aussi une magnificence et sumptuosité non accoustumée paravant : comme de faict ce sont ordinairement choses conjointes. Mais nous sçavons combien de maux proviennent de la sumptuosité, et au contraire combien est proufitable la frugalité. Et de faict nous lisons en un certain historien François que du temps du roy Charles sixième, la noblesse de France commit deux personnages pour luy aller faire remonstrance du changement qui estoit quant à Testât du royaume depuis le temps de son feu père Charries cinquième ; et entr'autres points,
l32 APOLOGIE POUR HERODOTE
quant à la despense de sa maison excédant de beaucoup celle de sondict père. Mais ils se plaignoyent spécialement de ce que le chancelier avoit pour un an despendu en habits deux cents francs fournis des deniers du roy (i). Et trouvoit-on ceste faute si grande que, craignant la punition, il abandonna le pays. Or maintenant je vous laisse penser^ lecteur, de combien le monde est plus misérable aujourd'hui avec sa sumptuosité (qui est si grande qu'un petit compagnon despendra bien cent francs ou à peu près, pour une seule paire de chausses) qu'il n'estoit lors avec sa frugalité. Toutesfois quand tout sera bien considéré, on doutera si ce que j'ay appelé méchaniquerie, se pourroit nommer honnestement frugalité : d'autant que cependant qu'ils n'osoyent porter des manches toutes entières de velours, ils osoyent bien faire des despenses beaucoup plus impertinentes et extraordinaires.
Si nous voulons considérer aussi Pentretènement du corps quant à l'extérieur, imaginons s'il y avoit pas grand plaisir à voir un homme ayant la barbe rase, et au demeurant avec sa grande perruque bien esperlucat {2). Car c'est le mot duquel ils usoyent alors : voire se trouve mesmement en Menot, au lieu (comme je croy) de ce que le Latin dit calamistratus. Aussi en
. (i) Le Duchat dit qu'il s*agit de Miles de I>ormans et renvoie à Monstrelet, vol. I, ch. 99, feuill. 128, b. de l'éd. de 1 5 12; il se trompe, il s'agit de Henri de Marie, fait chancelier le 8 août 141 3, et massacré le 12 juin 141 8 par des hommes du parti bourguignon. Monstrelet rapporte que le chancelier, pour éviter d'être poursuivi, promit de payer une grosse somme ; Cf. l'édition Buchon, p. 263.
(2) Noël dit : « experlucat, experrectus ante lucetn, éveillé avant le jour. Homme éveillé, fin, adroit, plus propre à tromper qu'à être trompé. Oudin, Dict. des trois^ langues^ marque ce mot d'un astérisque. » Espeflucat vient de perruque, qui vient de l'ital. perruca, transformation du sarde pilucca, touffe de cheveux, qui dérive du latin pilus.