CHAPITRE XXXI
Quelle sorte de paraphrase et de commentaire ces
PRESCHEURS FAISOYENT SUR LE TEXTE DE l'EsCRITURE, et principalement où il CONTENOIT quelque HISTOIRE.
^ YANT déclaré au précédent chapitre comment les docteurs défendoyent expresseement la lecture des sainctes lettres en language vulgaire, sinon qu'elles fussent avec leur glose telle que j'ay dicte, et avec rinterprétation si cauteleuse qu'elle gardoit que le pot aux roses ne fust descouvert: j'ay maintenant à monstrer en combien d'autres façons ils abusoyent desdictes sainctes lettres en leurs prédications. Et prermièrement je monstreray comment ils uspyent d'une sorte de paraphrase par laquelle ils faisoyent le mesme que les farceurs, ou plustost convertissoyent en vrayes farces les sacrées paroles de la bible. Comme pour exemple, nous ne lisons autre chose au nouveau Testajnent {Luc, chap. 7.) touchant la femme pécheresse qui vint trouver nostre Seigneur estant à table, sinon ce qui s'ensuit : Que nostre Seigneur estant à table chez un Pharisien, une femme de la ville (dicte Naim) qui avoit esté pécheresse (ou, de mauvaise vie) le vint trouver là : et se mit à arrouser les pieds d'iceluy de ses larmes, et les essuyer de ses cheveux, et à les baiser et
l56 APOLOGIE POUR HÉRODOTE
frotter d'oignement(i) : et qu'il monstra par une similitude comment on ne se devoit esbahir de ce qu'il remettoit les péchez à ceste femme : et qu'après luy avoir dict, Tes péchez te sont remis, il luy dict encore, Ta foy t'a sauvée : va-t'en en paix. Voilà ce que nous trouvons en révangile quant à ceste histoire : voyons maintenant combien plus avant passent ces prescheurs, et entr'autres Menot, que j'ay allégué souventesfois parcidevant. Premièrement ils sçavent le nom de ceste femme, encore que l'évangeliste ne l'ait point déclaré : et non seulement cela, mais sçavent de quelle parenté ell'estoit. Puis sçavent qu'ell'avoit esté au sermon que nostre Seigneur avoit faict devant le disner. Et non seulement cela, mais sçavent quelles remonstrances luy avoient esté faictes, voire en quels termes. Et qui est bien d'avantage, il en parle comme celuy qui Fa veue pourtraicte au vif. Car voici qu'il escrit au fueillet i6o : Quo ad primutriy Magdalena (car il présuppose comme tout asseuré qu'il est parlé d'elle) erat domina terrena de Castro Magdalon, tant sapiens quod erat mirum audire loqui de sapientia ejus et prudentia. Oergo, Magdalena^ quomodo venistis ad tantum inconveniens quod vocemini magna peccatrix ? Et non sine causa : quod fuistis -maie consiliata. Data est tribus consiliariis qui eam posuerunt in tali statu : scilicet primus, corporalis elegantia : secundus, temporalis substantia : tertius fuit libertas nimia. De primo, Proverb. ult. etc, Primum ergo quid fuit causœ hujus mulieris perditionis? Fuit elegantia corporalis. { C'est à dire, qui a esté cause de la perdition de ceste femme? Une grande beauté de
(i) Oignement est ici une drogue aromatique, tandis que plus bas, ch. XXXIV, il signifie simplement onguent médical. II est employé dans le premier sens par l'Inventaire de la reine Clémence de Hongrie (Douet d'Arcq, Nouveau recueil de comptes de l'argenterie, p. 85), dans le second, par Pasquier, éd. Feugère, lettre II.