M. ALBERT LOZEAU
Glorifiant l’espèce humaine, Lamartine avait dit, en songeant à nous tous: ‘‘L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.” Il raffnait sur la louange que, décemment, on peut faire de l’homme en général; il en présentait une figure sublime, oubliant que la majorité de ceux qui vivent ne sont que de malfaisants animaux plongés dans l’aveugle et sourde matière. Mais sa comparaison demeurait juste pour ceux qui, soumis au même despotisme de la chair que les autres, ont, cependant, remporté quelques victoires sur eux-mêmes et sauvé l’idéalisme dans le monde.
A l'encontre des autres hommes qui sont pétris d’argile grossière, M. Albert Lozeau est vraiment un dieu tombé, promu à la souveraineté de la poésie. Rappelant l’Olympe, un
firmament se tient dans ses bras épargnés par le malheur. Qu'il les soulève, et c’est le monde de la beauté qui se déroule avec son cortège de chants alternés, de déesses et d’élus harmonieux. De son cœur, encore frémissant de l'audition des musiques divines, s'échappe le soupir inextinguible de la terre vers les paradis désertés. Les muses ont nourri son âme, et infini comme les dieux déchus, il leur ressemble par l'élection et la douleur.
D’autres, et les plus nombreux, marchent sur cette terre et les miroirs du jour leur renvoient des figures repues, satisfaites. Le tragique n’enlace pas les instants de leur existence; l'ironie du destin n’a pas mis des bornes sur les routes enchantées. Ils servent leurs ambitions, leurs chimères avec plénitude et profit. Quelques rares artistes sont restés. eux, pensifs sur la montagne sainte, dédaignant de boire, selon le mot de Samain, ‘aux écuelles viles.” Plus bas, s’agite la masse grouillante des pantins dévoués aux crimes de la politique, qui, sous la futilité d’un verbe ignare, décèlent l’'emphase des attitudes. une vanité remuante et panachée. Quelque part, des justes, des esprits fins, des artistes, des curieux
d'idées et de sentiments, deux ou trois maîtres à penser qui se détachent sur le morne horizon. Et voilà le Canada intellectuel!
Fils du sol canadien, ébloui du soleil de Dieu, M. Lozeau se tient dans la vérité de son propre cœur. Il eût été beau de joindre les mains, résigné, sur son martyre. Ne taire n’est déjà pas si banal! Dans un jardin où l’orage a passé, quelle noblesse ont les lys renversés d’ajouter au jour revenu leur fraîcheur encore frémissante. Des vies existent comme des encensoirs brisés: elles répandent toujours un parfum.
M. Lozeau porte autour de son front la gloire de sa souffrance. Elle lui trace une auréole. Insatisfait d’être une noble victime, il joue avec les mots et des mots tire un sens, une loi, une création. Son Ame Solitaire nous avait initié à son rêve de poète: quelques touffes de roses, un pan de ciel bleu, un idéal imprécis allant aux choses, le regret de ce qui ne sera jamais, voilà bien ce petit livre résumé et dont la sensibilité émue nous avait attendris. Le don de l’émotion, qui est une des principales qualités de la poésie, se présentait à chaque page. Nous étions loin de Fréchette et de Chapman, ces frères ennemis,
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pourtant gras du même lait et opulents de santé prosaïque.
Après la sarabande de nos romantiques orgiaques et sans génie, M. Lozeau nous apportait une nouveauté d'émotion d’une qualité louable: la décence se joignait à la force de sentir. Rien d’un poète orateur qui se perd dans le flux des métaphores et pour qui l’image banale semble le fin du fin. Un filon venait d’être découvert!
Il est vrai qu'Emile Nelligan, ce bel Apollon enivré de Baudelaire, était apparu tel un astre nouveau. On avait salué en lui l’homme prédestiné qui ferait surgir l’œuvre longtemps attendue. La fatalité en décida autrement; et un jour, ployé, brisé, on releva l’enfant des Muses. Sur ses lèvres closes, la musique s'était éteinte. Chantre inspiré, le silence le murait, vivant, de ses inexorables parois, et la folie déifiait ce front, à jamais adorable, d’où les pensées et les images, enfantées par l’amour et la vie, s'étaient élancées vers la gloire.
Vint donc Albert Lozeau et nous connûmes des accents sincères, dépouillés d'artifice. Le culte de la rime riche qu'avait prêché un Théodore de Banville, abusé de perfection matérielle, n’en-
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trait pas comme préoccupation essentielle dans la manière du jeune artiste. Nous saisissions une âme, nous lisions en elle, nous écoutions son battement. Un poète était né. Et ce poète n’oubliait pas le passé et ne s’y enfermait pas non plus. Il utilisait les rythmes conquis et la versification courante. Sous des formes consacrées, il exprimait son rêve d'aujourd'hui. Autour de cette apparition, aucun éclat bruyant: l'espoir d’une transformation de notre monde poétique ne l’avait pas hanté. Et, à une certaine époque de fougue juvénile, manifestée par de plus jeunes poètes, son attitude de farouche classique n'allait pas sans quelque intransigeance détestable. Il serait juste, en effet, de reprocher à M. Lozeau de n’avoir pas senti l’opportunité de telle ou telle intervention. L'initiative de Delahaye, qui causa un si aimable scandale, venait à son heure. Merveilleuse secousse dans l’empire des matamores et des chevaux fondus! La gravité de certaines gens, qui se croient intelligents et le sont à leur manière, empêcha de comprendre les délices qu’éprouvèrent quelques jeunes gens à foncer avec furie sur la muraille de l’optimisme béat. Avaientils tort ou raison? (C’est sans importance, puis-
qu'ils voulaient s'affirmer par la plus noble des choses: la vie.
La bataille pour le mot préludait: la vieille beauté dut s’émouvoir des gestes fous ct désintéressés qu’en terre barbare on déploya en son honneur et sous l'audace — mot doux — de ces vers, un poète avait surgi, dont les qualités vraiment rares de concision eussent fait de son livre une belle chose, à condition de sacrifices impossibles à une jeunesse affamée de tapage. On s’avisa ensuite de songer que l'effort le plus modeste méritait d’être tenté. Des ouvriers s’avancèrent. Nous eûmes assez d’esprit pour nous en réjouir.
Mais c’est déjà trop faire l’histoire d’un temps qui n’a pas épuisé toute sa course et dont les œuvres promises invitent à la plus religieuse des attentes. Les esprits en fermentation, l'espérance d’un jeune pays, vont peut-être aboutir. Ne voilà-t-il pas que, sur les bords du noble fleuve d'Amérique, des poètes nouveaux suspendent à l’érable sacrée des luths où frémit le chant de la réalité universelle ?
Le Miroir des Jours ne trahit pas les ambitions poétiques de ce poète des intimités. S'il ne
détermine sensiblement un aspect inconnu du talent de M. Lozeau, sa facture est d’une clégance plus certaine. Les tours s’arrondissent : la phrase coule plus nette; le rythme se précise dans la ferveur. Et les puérilités, les banalités, les mièvreries ne manquent pas: ce sont déchets de tout talent encore jeune.
La réclusion du poète de L'Ame Solitaire, il faut le dire, constitue sa force en même temps que sa faiblesse. Tout un monde se répand hors de ses doigts; il ne peut le capter, il le conçoit pour le réfléchir dans son imagination. La fantaisie y trouve son bien, mais l'essence vraie des choses en est idéalisée.
Par l'absence du réel dans son esthétique, ies objets revêtent les caractères d’un songe il ‘né. Nous n’assistons pas à une véritable vic 401 de la vérité de l’univers, mais des voiles flottent sur la barbare nature et en cachent les âpres
certitudes. L’enthousiasme fleurit des apparences et des simulacres. C’est la danse sous des masques autour d’un jardin de mystères, et la féerie va s’abîmer dans l’inconnaissable.
Jolis fragments de la poésie universelle, sans
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doute, mais l’harmonie supérieure nous semble être un dosage élégant de l’audace de l'esprit, de visions concrètes et des réalités de l’âme.
C'est le poème de la vie intérieure qu'’écrira M. Lozeau. Il nous le dit:
Ecoute de ton cœur monter la voir suprême.
Ta musique est en lui, c’est là qu'est ton poème.
Se penchant sur son âme, ses rêveries, il en entend les murmures, qui lui forment un orchestre invisible. Il associe les poètes aimés à ce concert; il les sent plus présents, de mêler leurs soupirs, leurs cris et'leurs larmes au gémissement de sa propre misère. Réseau de sympathies intellectuelles et de nuances d’âmes! La fine toile se tisse, s'agrandit; elle devient une nappe où apparaissent des profils, des visages effacés, des statues .ux yeux clos, l'ombre des regrets et des heures.
Il est bien chez nous, le poète des demi-jours et des teintes fanées, une sorte de Rodenbach, moins l’hallucination et le délire. Ce qui dans la nature est la légèreté même, danse, s’éparpille et se détend au milieu de la noblesse des SOiTS, les herbes droites, comme autant de petits poignards verts dont la plaine est hérissée, le vol de