‹ Apologies [microforme]Chapitre 5 sur 9 · RS · texte numérisé non relu

RS

déesse au rire ironique et amer, nous accueille sans pitié. Il adorait un démon, “croyant aimer un ange.” Roman vécu que réclame la vanité orgueilleuse de l’homme, heureux quand même de s’être paré d’un sentiment dont il est trahi.

Et c’est le fantôme, dans une chevauchée d'imagination, des milles formes qu’adoptait l’aveugle amour: descente sur les courtines du lit de la déesse amoureuse qui pétrit, avec ses chaudes mains, la tête de l’homme endonni, et à travers l’ombre propice aux désirs, à la joie des naïves possessions, la fantasmagorie répétée des âmes qui s'unissent en un baiser de fièvre. Puis les lassitudes qui délient, peu à peu, les êtres de leurs promesses, les rejetent, dépouillés et sanglants, sur le sol de le réalité, et, pour finir le drame, une couronne de pleurs, jetée à l’oubli, mais accusant les divines et constantes faiblesses du cœur humain.

Je sollicite, peut-être un peu plus qu’il ne convient, un Albert Lozeau en voulant établir un parallèle entre lui et le poète de Bruges-la- Morte. On voudra, qui sait? me faire reproche de le noyer dans des ressemblances trop voulues. Je veux bien me reprendre.

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ri à RS

S’enfermer avec une chevelure de morte, la couvrir de baisers et de larmes, c'était là un jeu désespéré, favori de Rodenbach. Il s’emplissait de la volupté des pleurs et du néant. Il était le maître appliqué de cette escrime. Ce belge cherchait là ses ivresses qui prolongaient, pour lui, des réalités absentes, ressuscitaient le corps de ses bien-aimées. Ce débauché d'âme s’affinait en des analyses minutieuses, exaspérées, maladives. Et des chefs-d’œuvre de nuances naissaient dans l’enchantement des amoureuses hallucinations.

Chez Lozeau, moins subtil, moins fiévreux, plus sain, la psychologie ne s’aventure pas sur des confins aussi périlleux. Nous savons que le Miroir des Jours n’est pas l’Aquarium Mental ou le Voyage dans les Yeux. Rien d'aussi poussé dans l'analyse. Il dit la tendresse, l’espoir et l'amour: il se plaint de son cœur blessé. Il ne plonge pas dans l’abîme des nuances pour nous en repporter des perles très fines. Mais, pour être inoins savante, sa recherche à du prix. C’est qu’il possède des réserves d’équilibre qui le sauvent de l’hypéresthésie et qui déjà, le travaillent pour des poèmes de circonstances, certaines bana-

DOS RME Rare

lités prosaïques, des chants du terroir, privés de génie, voire de talent. Tel qu'il est, voilà un Lozeau bien près de nous, notre ami, notre frère, pour tout ce que cette argile de poète hospitalisa dans son être, de souffrances, d'amour, de vérités profondes, et à qui nous avons répondu, avant ou après l'avoir lu, chacun à notre manière.

Ailleurs, je vous goûte bien, Lozeau, lorsque vous nous conduisez respirer le printemps, le printemps canadien si beau après son dégel, et contempler dans la forêt des arbres, l’ascension lente et féconde des sèves. Sur l'herbe jeune, votre rêve s’ébat; vous le baignez de rayons et de fraîcheur et il semble être:

Comme un grand papillon sur des fleurs éternelles Qui du haut de son vol capricieux, croit voir Frémir au vent d'été les œillets et les roses, Cependant que le jour s'éteint en reflets roses,

Et que tous les parfums s’exhalent vers le soir.

Ce désir de joie libre, de se marier à la nature, de l’aspirer, de la sentir couler dans les veines avec ses arômes, ses sucs, invitent à la joie de vivre. Mais la fin du jour nous rejette à la mélancolie :

Un air auquel le vent du soir donne des ailes Passe rapidement, triste et profond, sur nous Comme un oiseau perdu venant on ne sait d’où, Il ralentit parfois son vol, puis l’accélère,

Descend, monte, s'élance à travers la rumeur, Plane, remonte encore, et retescend et meurt.

Qu’il ressemble à mon âme inégale et trop prompte Cet air de violon qui descend et qui monte...

Des dernières productions de ce poète, il n’y a rien à dire. Souhaitons, cependant, que ne sacrifiant plus à l'avenir, aux nécessités monstrueuses d’un époque riche en barbaries de toutes sortes, il ne ouille plus sa muse d’inspirations guerrières. Il ne fut pas né pour servir Moloch. Heureusement des vers nouveaux ont prouvé qu’il se ressuscitait à lui-même, aux vérités de la poésie.

Le cas de M. Lozeau est singulier, inédit chez nous: voici un homme qui, sevré des ressources ordinaires qui composent l’existence des autres hommes, s'emploie à nous conquérir certains biens intellectuels. Il est un reproche à nos

âchetés. Car il pouvait ne pas ajouter d’autres

me don prier dr ed a

maux à son mal; il eut pu garder pour lui seul les confidences qui lui venaient des choses, de luimême, de son exil d’entre les hommes. On le voit bien dans une tour d'ivoire habitée de tous les chants, des purs égoïsmes de l'esprit. Non, il a voulu être une voix dans la foule, faire éclater le silence, hâter, par son effort, le destin de notre littérature.

Aussi sa maison chante dans le pressentiment des mots et des idées. D'’elle s’échappent des fusées qui illuminent la nuit de nos plaines. Cette âme sensible de poète harmonise la plainte des roseaux avec les accords gémissants qui s’exhalent de ses profondeurs. Ce n’est pas le rire, la chûte des astres dans la mer, la rumeur puissante d’une foule en délire, les bruyants débats de la tribune ou du prétoire, la fureur sauvage des hommes de proie qui parque les petits et les faibles dans la charette fatale. Non, mais c’est l’aube recueillie qui semble une prière d'oiseaux, de plantes, d'herbes et de sources brisées; c’est le soir qui nous prend à la tête et au cœur et se consomme en un chant de grâce sanctifiante; — c’est tout un destin songeur, rcplié sur lui-même, qui, au sein d’un monde précaire, s’ingénie à la

naissance d'images teintées de la pourpre d’une belle âme.

Contemplons done cet homme: sa solitude où vit et s’exauce le rêve poétique frissonne de mille voix charmées et tentatrices. Et ainsi il s’est trouvé récompensé d’avoir souffert sa vie, de l'avoir ornée de désirs ailés, d’agréments intellectuels. Habile joueur de la lancer, telle une boule dans l’azur, au cœur des bois, sur le bord des lacs, à travers l’apothéose des soirs et la nature innombrable!

Il faut remercier le poète de l’'Ame Solitaire d’être tourné vers un haut idéal, et d’y subordonner ses jours et le meilleur de lui-même.

Ce rêveur n’est pas clos dans son rêve. Il s’humanise et tient de toutes ses fibres à la joie et à la douleur des hommes. Individualité riche qui répand ses richesses sans les gaspiller. Car il a su préserver son univers pensant et sentimental de la pire des choses: le doute intellectuel. Il croit ardemment à son art, et parce qu'il ne cesse d’être au service de son rêve, il étend la bienfaisance de sa pensée à tous. En plus et en dehors de toute réalisation littéraire ou poétique, il y à bien quelque héroïsme à demeurer serein au

milieu du martyre quotidien de son existence. Le Prométhée qui rit n'est-il pas d’une essence supérieure? Il est plutôt facile de crier, de se

débattre, d’anathématiser les hommes, de blas-

phémer le Ciel. Une philosophie, — sourions

ensemble, — qui n'aurait pas l’absolutisme de celle de Vigny, serait vraiment un code admirable offert à la fragilité des humains.

N’avons garde de voir trop de complications dans j'ime de M. Lozeau. Sa vie est, comme ses livres, un beau miroir dont la glace n’a pas été obscurcie, Certaines agonies du cœur n’en ont pas vicié les ressorts précieux et la malédictic:, telle une fleur sanglante, n’a jamais fleuri ses lèvres. Heureux prédestiné, dont l’âme accueille des créations riantes, douces et calmes, qu’il assemble en aimables caravanes.

Dans le concert poétique qui monte des rives laurentiennes, attestant la vitalité du sentiment

français et l'efficacité du rêve, il fournit sa colla-

boration harmonieuse. Je veux le rappeler, nos

défricheurs de jadis constituèrent une noblesse du travail devant laquelle un cœur canadien se sentira toujours ému. La phrase écrite ou parlée traduira imparfaitement ce qu'il y eut de sang et

de larmes répandus, ce poème obseur de la terre d'où jaillirent les blés opulents, doucement balancés au passage de nos vierge saines, gonflées d'amour et de jeunesse. € était il : réface de l'existence française-canadier nt. Perssnne ne la reniera; elle est belle d’impatience iéconde, enfantant des merveilles. Maintenant la curiosité de tout bat des aïles. Nous sommes en marche vers les réalisations de l'esprit.

La course aux étoiles est commencée. Je vois, sur la route, des pélerins qui sont morts de froid, de misère, de chagrin, de folie, d’autres qui défaillent les yeux rivés sur de lointaines lumières, d’autres encore qui tiennent dans leurs mains frémissantes le flambeau décrié. Mais quel rêve c'est de presser, sous le sarcasme des îlotes et la bave des mufles, les aurores qui veulent naître et qui, sans doute, finiront par balayer la nuit!

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