TERRE PRE
saints et des archontes, férus d’évnique, MM. Camille Roy, Chartier et Léo, mirent en garde le Canada tout entier contre ce jeune païen, sorti, inopinément, des couches canadiennes. Cependant, leur inquiétude, venue d’un bon naturel, ne laissait pas de jeter un sourire surpris aux pompes de Satan. Le plus rétif d’entre eux, — notons cela pour l’histoire, — fut, sans contredit, M. Edmond Léo. Il se défendit âprement de mordre à la chose. On chercha l’origine d’une influence aussi paiene. Qui pouvait bien avoir boulversé le coeur et les sens d’un jeune canadien? A la Vérité et ailleurs, en style de palefrenier, on voulut ineriminer un grand poète français, et madame de Noailles fut traitée méchamment de “fille des Bibesco”. Pour un peu, cette amoureuse des Muses se muait, à leurs yeux, en femme indésirable. De part et d’autre, le ridicule fit assaut. Les vieilles théories de l’art utile, de l'art patriotique ou religieux, sortirent de leur boîte; les paladins du trône et de l'autel brandirent dans l'air de flamboyantes épées.
M. Paul Morin apprit, à coups portants, uu’on voulait le sauver malgré lui de l’ensorce!lement des déesses et des dieux.
Et malgré ce tapage, le succès continuait à s'affirmer: la première édition du Paon d'Email s'enlevait dans l’enchantement et les malédictions; Paul Morin entrait en triomphateur au temple de la poésie.
Ah! que ces souvenirs nous vieillissent! Ah!
que ces feux éteints, un moment ranimés par le souvenir, éclairent toute une jeunesse hérissée, iconoclaste, blasphématrice, vivante, éprise d'art et de beau! Essayons d'en fixer le sillage éclatant, déjà lointain, avec des notations qui servirent, déjà, à marquer notre sympathie.
Nous écrivions, eu effet, à l’époque de la parution du Paon d’Email: “C’est en trercblant d'émotion que nous avons ouvert le livre de M. Paul Morin. Au-dessus des syllabes chantantes nous percevions le chant de notre jeunesse dévorée par le rêve et l’ardeur de vivre. Nous revivions le poème des heures mortes! C'était le temps où M. René Chopin apprenait à la jeunesse universitaire stupéfaite la façon dont les ours bavant de volupté savent mourir au pôle. C'était
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le temps où M. Guy Delahaye avec une audace véritablement sacrilège, traduisait, en des petits vers défendus et outragés, sa personnalité avide de rompre avec notre héritage poétique. C'était le temps où M. Paul Morin, riche d’éxubérance, de souvenirs livresques, de curiosités en éveil, transformait en cénacle fervent, une chambre habitée, certains soirs, par le sanglot des grands poètes défunts. Epoque fertile en miracles!
Des jours ont coulé depuis ces moments heureux, et ils nous ont laissé dans les bras, en s’enfuyant, une idole qui se nomme le passé.”
M. Paul Morin s’est ingénié à construire un autel au paon, car, si ce royal méconnu fut aimé des cités, des dieux, des saints et des rois, son culte a fléchi depuis que d’autres royautés se sont disputé la faveur des peuples. Louons-le de ces premiers vers qui nous révèlent son désir de ressusciter la dévotion à l'oiseau merveilleux.
À la gloire du paon, sphynx orqueilleux et pur, Je veux entrelacer, aux pages de mon livre, À la cursive d’or l’onciale d'azur.
Et puis il s’en va le chercher partout à travers
les Marbres et les Feuillages, l'Italie, la Grèce, la France. Il s'arrêtera au bord de la patrie canadienne, pour y entonner un de ses plus beaux chants, où la raison et l’harmonie forment un chœur délectable.
Je l’ai calomnié un peu, «ar sa course ne sera pas aussi précise, et fixé d'avance son itinéraire. Nous le voyons à Haarlem, Bruges, Quimper.
Piéton idéal, il s’avance sur les routes de l'Orient. Il ira en Perse pour y connaître l’ingénu désir.
Des doux bras cerclés d’or et de jade D'une enfantine Shéhérazade.
Comment ne courrait-il pas faire halte à Damas ? C’est le pays d’Haroun-al-Raschid et d’Aladdin. Il y apportera une vive curiosité, son œil sensible aux ‘“‘turbans”” et aux aigrettes roses.
Le poète marche, court, vole.
Ouvre ta porte secrète et basse Tendre maison de thé du Yeddo.
Le poète fatigué veut ranimer ses forces abattues, il est las d’avoir trop longtemps respiré la fleur du
lotus, de n'être qu’un pur enfant de l'esprit, Les porcelaines d’orient, qui ornent «s petits temples de l’amour, vont réfléchir ses savantes faiblesses. Tout un monde, d’ailleurs, n’existe-t-il pas dans la tête renversée de madame Chrysanthème, et toute une morale, et toute une légende, et toute une littérature ?
Mais le voyage prestigieux n’est pas encore révolu, la terre fond sous les pas de cet Orphée. Constantinople lui tend les bras. Il rêve dans la nuit turque et la grande âme orientale, voilée, mystérieuse, monte, le baigne, depuis que le rayon d’or s’est éteint sur les rainarets. Dans le rappel des ombres évoquées distingue-t-il l’âme des désenchantées d’autrefois, cette longue suite de femmes gémissantes, courbées sous l'esclavage du plaisir, et qui, exaucées dans leur chair, aspiraient déjà, néanmoins, à une trompeuse délivrancc? Est-il pénétré de la misère qui s'étend, telle une mer, au-dessus d’un soleil qui permet au voyageur toute lIlusion viable, et dérobe la vérité, toujours affreuse? Il vole, notre passant lyrique, c’est qu’il veut surtout voir, se brûler au rayon, regarder danser la fête prodigieuse qui se
renouvelle et meurt parmi les parfums et la flamme.
De la Chine, il aura cru entendre la plaintive amoureuse de quelque mandarin éperdu. Erreur: c'était le paon qui gémissait sur l’infidélité de la femelle. Là aussi l'éternel féminin, et chez les vraies bêtes, accuse sa faiblesse, et le justicier, c’est le paon: l’air est déchiré de ses clameurs.
Le poète varie son rythme; il le colore aux choses. Tous les horizons lointains se sont réflétés en lui et l’arc-en-ciel lui-même n’en est pas absent.
Nous le retrouvons en Espagne. C’est un instant d’évocation historique: les chevaliers, les paladins, le Cid Campeador, le roi Philippe, de Véga, Hernani, tombent dans son rêve, au bout duquel émergent Tolède et Valladolid.
L'invocation à la déesse amie du paon précède une sorte d’exaltation enivrée en face de la nature: mélange de dieux et de choses qui, dans l’âme grecque, mariaient leur sereine immortalité: le grand mirage antique fascine et retient ce chantre des paons. Notre poète rend la nature complice des sensations de l’homme, il l’aménage pour des délires choisis, des impressions livresques, la
joie des yeux et le frémissement d’un front fati-
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gué qui se livre stoïquement à l’effleurement des brises.
Quelques pointes de paganisme léger et tout littéraire affleurent. Elles portent ‘‘Amphitrite, émergeant des eaux,” ‘Apollon, impassible beauté,” ‘“‘Pallas au casque d’airain,” prétresses, corybantes et Pan à la syrinx agreste. Communiez, je vous prie, à ce bel enthousiasme:
Nature, ce matin, vous m'avez fait du mal.
Les cieux étaient si clairs, si lumineux, si froids, L’élang si noir, les bois si dorés, que je crois Avoir senti mon âme, éblouie et mourante, Frémir comme frémit un ardent corybante Quand au son alterné des cymbales d’airain
Il su' ‘un pied dansant l’Agile Riverain.
Tout était pourpre, feu, bruissement, éclat,
L'air avait le velours bleuâtre du muscat,
Le ciel que je voyais était l’azur hellène,
Chaque tertre semblait un autet à Silène, J’entendais la syrinx sanglotante de Pan,
Les pleurs d’un rossignol, le cri rauque d’un paon.…