‹ Apologies [microforme]Chapitre 8 sur 9 · DRE · texte numérisé non relu

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Matin délicieux, matin mythologique,

Le bois entier était une Hellade magique!

Ei ce n'était pas moi, dans votre empire bleu, Qui dansait en chantant, c'était un jeune dieu.

Je vous invite à regarder le sang riche qui inonde ce jeune dieu. Son printemps est un hymne aux puissances de la vie. Il a des ailes, et de sa lèvre goûlument friande coule le jus de la chaude mélisse: sa dent nacrée mord dans le cytise. Est-ce Marsyas, ou bien plutôt quelque fils des hommes arraché de son temps par le rêve millénaire? Homère et Virgile nous l'ont donc ravi. Le voilà qui apparait le front ceint de lavande. Il parle, il va parler.

Je veux l'aigu roseau, la syrinx et la lyre Des bergers d'autrefois

Pour te louer, moqueur sylvain qui fais sourire Et rêver à la fois.

Et, si malgré mes dons de câpres et d'olives Tu restes dans les bois,

J'irai jusqu'aux forêts de ces nymphes furtives, Qui s’enfuient à ma voix;

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Et là, sous les pins noirs, 6 chèvre-pied rapide, Dans les sombres halliers,

Je chercherai tes pas jusqu'au ruisseau limpide Où boivent mes béliers.

Les grives et les geais, les mille êtres agrestes Des champs et du rucher,

Les frelons stridulants et les abeilles prestes Dans les fleurs de pêcher,

De l’ensemble innombrable et doux de leurs

[chants frêles Font un bruit endormeur.

Je crois que la grenade a de petites ailes

A son âme de fleur!

O violent jardin, guerrier cruel et tendre,

Que vous êtes troublant!

Bientôt vous aurez fait ma langueur inquiète,

Vous brûlerez mes sens:

Je serai l’ardente cassolette

Où s’embrase l’encens.

Je vois trembler l'odeur adorable des choses

Dans l’éther alourdi.

Ah! viens, je veux baiser tes mains aux paumes roses, Eblouissant midi! |

La fureur sacrée éclate. L'âme du désir va s'éteindre parce que tout ce qui est humain est court; recueillons-en les derniers échos.

Soleil, sur votre autel, je promets de répandre Le sang d'un bouquetin,

Je vous couronnerai de myrte et d’oléandre, Dieu du pourpre matin!

Jupiter, toujours olympien, assiste à ce joli rêve de bibliothèque éclos.

L'esprit hanté de souvenirs classiques, encore tout chaud de Virgile, des auteurs latins de la décadence, de Stace dont il a déniché un exemplaire précieux sur les quais de la Seine, etc., Paul Morin nous abandonne volontiers le présent, les scènes qui se déroulent sous ses yeux et, avec la plus décidée des franchises, voue un culte à l’exotisme: culte visuel, éperdu du beau, juvénilités frémissantes et qui clament à la découverte

des faunes, des déesses et de Pan. Il ne se possède plus, il exulte, il épouse à son insu l’âme du bacchant et s’y réduit avec incandescence.

L'esprit, l’enthousiasme, les rythmes fusionnent en un chant rajeuni de la légende grecque. Tout n'est pas pur dans cet essai de reconstitution athénienne, et l’âme des choses et des êtres y est à peine captée: ce sont les décors, les structures extérieures, les frises, les chevaux ailés, le centaure, qui peuplent sa vision et l’élèvent, parfois, à la hauteur d’un écran somptueux qui rutile de tous les ors, influencé de ce reflet que les choses, vivantes dans le recul, y ont projetées. Rêve d’un rêve! Et assez beau pour sacrer un poète, et, à tout le moins, faire danser de belles formes.

Chapitre d’une jeunesse soulevée par l’art, et qui des spectacles contemplés, garde une adoration qui se concrétise en mots brillants, veloutés, aux fines ciselures.

Voici maintenant des Epigrammes. On dirait ici sept médailles finement travaillées où une vie rare, de haute lutte, prise par le danger, le caprice esthétique, s’est fixé. Le dessin en est plutôt pur et d’aucuns s’amuseront au rythme qui s’approprie aux choses, s’y fond sans que le

hatoiement de lueurs aveuglantes n’embrume ce décor sobre et net. C’est de beaucoup la meilleure partie du livre, et réalisant une possession d’art qui la rapproche de la pièce finale.

La douce France sera le terme dernier de ce brillant vagabondage poétique. Comment un cœur français et de poète ne trouverait-il pas thème à chanter à travers ces

paysages d’ardeur et de grâce latine?

Et si le paon fut là honoré plus qu’en auvane terre du monde, on comprend que le poète se laisse aller aux vibrations reconnaissantes,

Dans le Louvre du Roy les paons rauquent d’ennui.

J’aime à les imaginer pleurant sur des splendeurs qui ne sont plus. Au temps jadis, Pépin faisait tisser son manteau de plumes de paon. Ah! Pépin avait du goût. Et ses successeurs ont aimé le Paon. Saviez-vous que le roi Louis aimait à les voir sous ses yeux ?

Leurs longs manteaux de neige effleurant le gravier, D'un vol lourd, ses paons blancs soulèvent

[la poussière.

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Ce goût d'élégance n'allait sans d’autres élégances.

Et c’est Versailles:

O cruelle douceur du petit Trianon

Royaume désolé, candide bergerie,

Avec quelle douleur redit-elle ton nom, Blonde folle meurtrie!

Cette blonde folle meurtrie, c’est la reine de France, Marie-Antoinette. Son ombre auguste couvre ce petit poème, l’un des plus caressants de l’auteur.

Le cynisme visuel du grand poète de l’Intermezzo Éévoqua, jadis, la tête coupée de l’autrichienne. Cela présentait une vision singulièrement macabre. JIci, elle est nimbée d’auréoles

admiratives.

Après un pélérinage au pays de Cartier, c’est

autour de Paris que le poète promène son adieu à la France. Il éparpille sa pensée sur mille choses; son caprice nous vaut la variété des spec-

tacies dans la douceur et la liberté des mots.

Que ce soit le recueillement devant le Paon mourant des Tuilleries, ou la saine promenade avec la Glaneuse à travers champs, ou encore ce voyage autour de la “chambre canadienne” où ses livres dorment en l’attendant avec quelques souvenirs adossés sur la poussière des meubles, toujours la pensée s'exprime en aisance souriante et pleine de charme.

M. Paul Morin aime les mots, il les cajole, il s’enthousiasme devant eux. Il pousse cet amour jusqu’à une sorte de passion frénétique. Partout dans ses vers le mot rare est cherché et conquis. M. Morin triomphe et sa patience rit, s'amuse, semble trépigner. Pour exprimer son rêve et ses désirs d’horizons étrangers, de villes dont les pieds de marbre trempent dans la moire opaline des eaux frissonnantes, pour dire la gloir. du Paon, si beau, si lumineux dans sa robe, il veut des mots nobles, il lui faut des syllabes pleines de musique. De tout temps les choses délicates, fines et brillantes ont été mieux goûtées si on les enveloppait de lumière, de balbutiements légers et suaves. Ne plantons pas des épingles vulgaires sur le dos des libellules, et que l'aiguille fixant la petite beauté devant nos veux soit si imper-

ceptible qu’elle paraisse à peine exister, et que tout au bout, un grain d’or flamboie, éclate.

Et quel visuel que cet assembleur de vocables et comme il note avec attention la couleur, nuance, moucheture, les évolutions des paysages, des saisons et des jours! On peut encore l’écouter:

O moîte embrasement de ce jour de juillet!

Qui ne l’a pas éprouvé cet embrasement, et n’a rendu grâces à juillet d’être à la fois si cruel et si triomphant.

Sans rallumer de vieilles et respectables querelles, force nous est bien de remarquer chez ce virtuose le culte des mots pour les mots. Ce sera notre critique: elle est, sans doute, superflue. Un ouvrier d’art ne dédaigne pas une matière aussi féconde, et lui doit grande estime: c’est là, en poésie, une sagesse qui est le commencement de la vertu. Et pour être célébré dignement, l'oiseau favori de Junon sollicitera orgueilleusement, jusque dans l’éternité, tous les mots du dictionnaire. M. Paul Morin l'en a paré avec abondance, sans craindre les reproches de notre critique qui n’est que pauvreté. Je devine le

sourire de M. Paul Morin devant ces remarques chicanières: il se sentira, d’ailleurs, protégé par les ombres de Gautier, de Heredia et autres étonnants ciseleurs de poèmes.

Et pourtant, qui sait si nous n’aimons pas trop les mots, lui et nous? Il faudrait discuter cela un jour. Les tentants exemples ne manquent pas: Hugo, Leconte de Lisle et tous ceux qui au-t dessus tout ont attaché le plus grand prix à la forme. Chose certaine, M. Morin lui-même nous fournirait une preuve qu’il a raison contre nous et contre lui. Son livre se ferme sur une poésie où son art se simplifie dans une élégance sans recherche. Les mots sont simples et vrais, ils jaillissent spontanément.

Somme toute, des essences fines, des mots parfumés, surtout coruscants, qui font lever tout un monde de chatoiements, de rutilances; un large éploiement de rayons, de lueurs crues ou tamisées, voilà où se veut mouvoir le poète du Paon. Des souvenirs poétiques, le chant des citharèdes anciens et des violes qui gémirent, le long des âges, sous les doigts exercés des musagètes, l'enveloppent, le grisent, le roulent dans la mélodie. Il mêle sa voix à eux, et, à de certaines

minutes, elle semble se perdre avec la leur; elle s’y confond; on dirait que c’est M. José Maria de Heredia qui chante, à moins que ce ne soit M. Henri de Régnier, et, — je le dis à sa louange — vous pensez bien, entre tous ses maîtres, — on croirait entendre le cri de l’incomparable sirène: Madame Mathieu de Noailles.

M. Paul Morin se répand, ei. prodigue, dans le monde des mots et des choses. Mais, au sein de telles richesses dont il s’est fait un peu l’esclave émerveillé, va-t-il se saisir entièrement, dominer la matière, les brillantes et ensorceleuses contingences? De rares fois. Il se soumet, plutôt, sans hésiter à elles; il est un homme pour qui “le monde visible” existe et, chargé de tous ses prestiges et couleurs, à est le chantre, toujours conscient, soigné, dandy, qui trépide dans les nuances mobiles de la terre, et qui, dressant sa lyre sur la nue, la fait vibrer à tous les vents. Mais les grands Olympiens n’ont pas asservi entièrement à leur discipline ce joueur de lyre: l'émotion va le surprendre, le mordre au moment qu’il taquine ses paons et nous entretient de roses et de grenades. Elle va lui venir d’une petite fille aux cheveux plats qui, un jour d’hiver,

rieuse et fébrile, aura galopé, près de lui sur un beau cheval blanc. O neige, chère neige, si vite fondue de l’hiver parisien, vous aurez vu que le poète des paons daigna être un homme, pris à la douceur d’aimer.

Le Paon d’émail !

Aimons ce rêve d'artiste qui s’extériorise en mots sonores et colorés: il y a là un si studieux amour de chûtes rares; il y a là des évocations grecques, orientales et françaises, si joliment enfermées en des verbes éclatants et choisis; il y a là un artiste, combien sûr, de son art et des rythmes commandés avee tant de capricieuse fantaisie. Nous savons qu’il possède les qualités qui l’apparentent aux plus illustres ouvriers de la forme. Et les mandarins nous manquent vraiment trop: j'imagine que nous n’aurons pas une grande littérature sans leur office décrié, mais si nécessaire à notre enfance artistique qui, comme de raison, a réussi à balbutier. Au sein des or:bres élyséennes, José Maria de Heredia doit applaudir, ce nous semble, à ce fils américain, héritier de son esthétique, de sa passion de la couleur et de la beauté des mots. Il lui pardonnera, il faut l’espérer, les rares fois où le poète du

Paon d'Email, descendant de sa tour d'ivoire, se diminue jusqu’à l'humanité. Là, nous, ‘humain trop humain,” il nous arrive de l’aimer mieux que partout ailleurs. Et comme, à notre avis, il

lui sera beaucoup pardonné, parce que un jour,

revêtant, en toute honnête supposition, les appa-

rences de la faiblesse, il écrivit les vers suivants

qui excusent le doux crime amoureux des êtres:

Ce n’est que l’enfantine et l’éternelle envie De la lèvre nouvelle et du choc inédit.

Foin donc de toutes nos réserves si elles n'étaient

inspirées que par un inutile esprit de chicane, ou

de vues fausses sur l’art. M. Paul Morin a raison, avec Boileau et autres esthéticiens de tous

- les temps, de se refuser à faire de l’art une dépen-

dance de la morale, de la religion ou du patrio-

tisme. L'art se suffit à lui-même: il n’est pas un

serviteur, plus ou moins maniable, des goûts de

la multitude, des passions politiques ou religi-

euses. Il constitue un état dans l’état. Jadis,

il a su défendre avec âpreté son autonomie: il

garde encore, malgré tout, des partisans qui le protègent des contacts servils et le sauvent des abdications déshonorantes. L’arche lumineuse se tient toujours sur la montagne: gare aux iconoclastes, aux marchands de patriotisme, de morale et de religion. (1) Philosophie, histoire, questions politiques et morales peuvent être bien servies par la littérature, mais elles ont une existence en soi, indépendante, viable. L'art, lui aussi, se meut par lui-même, et il a parfait, depuis longtemps, sa glorieuse et libre aventure. Il est: le Verbe s’est fait chair et os. L'art a grandi. Et au cours de son évolution à travers les siècles,

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(1) Je dis “marchands,” c'est crier que je salue toutes les flammes quand elles jaillissent des consciences profondes. Ici je défends Paul Morin d'incriminations barbares, je défends son orgueil, sa victoire. Je ne prêche, d’ailleurs, pas sourdement la doctrine de l’art pour l’art Et puis je sais que de grands artistes qui en ont été accusés ont exactement voulu signifier quelque chose par leurs productions: amours, passions, rêves, tout ce qui fait l'angoisse et le bonheur de la vie est venu g’inclure au cœur de l’œuvre réalisée. Mais je voudrais applaudir au bel enthousiasme d’un artiste canadien pour les formes éclatantes et raffinées. Avant M. Paul Morin, nos poètes, sauf peut-être Nelligan, s'étaient trop abstenus de sacrifier à l'éclat, à la beauté et à la perfection des rythmes. Nelligan est une personnalité poétique plus spontanée que l’auteur du Paon d'Email; il nous dédie moins d'élégance extérieure et verbale; il est souvent inachevé, incomplet, inégal. Mais quatre ou cinq de ses poésies laissent deviner le génie ou la fantaisie créatrice. En général il est plus inspiré, mais moins parfait matériellement, moins maître de son outil. Nelligan, c’est l’homme de création immédiate qui dompta, à certains moments, les démons rebelles, et qui, avec de beaux cris attestant la misère profonde de l'artiste, a vu périr devant une mer remplie de galères d'or sa raison haliucinée; Morin, c'est une fleur de culture.

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des conquêtes spirituelles lui ont créé un droit d'élection dans la cité des intelligences et des âmes. Il trouve son principe de renouvellément dans l'espoir des hommes, et aussi leurs douleurs. * Il est à l'image de leurs joies et de leurs angoisses, Jamais passion plus belle que la sienne n'a éclaté sous le ciel et tendu à la soif des breuvages plus enivrants. Et chose sans pareille, la fuite des jours a épargné sa ‘jeune nouveauté.’ Il connut, sans doute, des supplices nombreux et savants; on le dévoya en mauvais lieux, mais il finit toujours par s’arracher des prisons où des profiteurs le tenaient enfermé. Son impérissable jeunesse se rit des persécutions; et il est, sans cesse, acheminé sur les routes de l'espace, du sublime, de l'illimité, des terres promises, Et s’il touche les âmes, c’est pour leur ravir des gémissements ou des cris qui assurent sa pérennité. Soyons pardonné de nos divagations si nous tâchons de trouver une vérité plus libre qui, satisfaisant aux expériences acquises, permettrait. à l’avenir, d’édifier la divine Merveille.

M. GUY DELAHAYE

M. GUY DELAHAYE

M. Guy Delahaye a semblé vivre toute la chaleur d’un beau rêve: il a voulu tenir dans des mains mortelles le visage de la beauté incréée. Nulle âme de mon jeune temps ne fut plus désireuse, à travers des essais et des illusions, d’arracher aux choses des analogies inconnues. Nul esprit ne fut plus fiévreux de savoir et de projeter dans l’inconnu les visions qui s’offrent capricieusement aux regards du rêveur ou du poète, acharné à saisir les secrètes vertus de la nature. Cette fièvre se traduisait par des mélancolies et comme une sorte d’impatience de brûler les heures:

dans la poursuite de l'idéal, il s’employait à se fuir, de peur d’être trop douloureusement ramené sur lui-même, avide, altéré, voulant boire, et demeurant inassouvi d’avoir bu. Pensif, muet, lointain, on le sut attaché à un rivage où dansaient encore les chimères rebelles.

Un jour, il nous revint ayant abdiqué son frémissant individualisme, ligotté de formules niet :schéennes, adorant des dieux qu’il avait jadis

tenté de brûler. Mais c’est du poète que nous voulons parler.

Toute une légende s’est constituée autour de son nom et de son œuvre. Les uns, raffinant sur l’art de découvrir le mystère, se plurent en le lisant à fournir des interprétations aléatoires et nécessairement éphémères; d’autres feuilletérent ses minces cahiers, tout simplement, sans le comprendre; enfin quelques uns s’efforcèrent à présenter une appréciation plausible.

Si “légendaire” qu’il soit, essayons à donner de lui figure terrestre. Nous l'avons connu, nous le connaissons. Voilà qui nous force, malgré nous, à l’irrespect, et, à coup sûr nous incite à le traiter comme un mortel. Souhaitons que notre iconoclastie soit légère à son susceptible épiderme!

Les rares poètes ont ce privilège terrible et fameux à la fois de faire hésiter le critique. On ne voudrait pas les choquer avec des gloses qui dépasseraient la portée de leurs inspirations, et, à trop les louer, on sent qu'ils seraient capables d'en être profondément blessés.

M. Delahaye ne peut s'émouvoir, à coup sûr, de certaines paroles qui auraient l'air d’être insolentes. Mieux que personne il sait que, souvent, le vrai ne peut être atteint qu'avec un sourire. Il lui est même arrivé d'y enfermer tout un monde. Et c’est cette rétive et si abstraite Mignonne, inviolable et sacrée.

Des poésies comme: “Quintessence du cœur blessé, Ennui, Moine, Air de glas, témoignent d’une ambition d’enclore dans un raccourci aussi sec que dénué de vains ornements, les plus hauts sentiments du cœur de l’homme. Il y a juste ce qu’il faut, rien de plus: pas une épithète chatoyante, pas de verbe qui ait sacrifié à l'éclat. Cela est dru comme un fait, pareil à une dissection. Puisque M. Delahaye nous assure que de telles ‘“cristallisations” se sont réalisées après avoir beaucoup senti, nous voulons le croire. Mais comme le doute nous presse! Je crains l’analyste qui me dit avoir de l’âme et du cœur; je regarde sa tête, ses yeux, ses mains, ses pieds et je me pose, en moi-même, cette question irrespectueuse: “Cet homme a-t-il vibré ?”’

C’est que je suis simple et peu raisonnable.

À vrai dire, la poésie de cet homme-là ne peut

être celle que nous aimons si, par ailleurs, elle nous contraint à l'estime et à l’admiration. Quelle étonnante prérogative, en effet, que celle de paraître sentir, avoir senti, lorsque seulement y suffirait un acrobate géométrique, un artiste hospitalisant de chic les plus magnifiques impressions de la pitié, de la justice et de la vérité humaines! I] y a de quoi être ravi; cette espèce d'homme existe, elle respire la lumière et les incantations des jours, et, spirituellement, est soumise à toutes les délicieuses faiblesses de la terre. Quelle mirifique et volontaire promenade sur le décor des choses! Mais comment ces

individus élus par l'intelligence et ce qu’elle renferme de div:

A peuvent-ils conserver encore ce qui les unit à nous: les apparences humaines. Nous n'’éclaircirons PaS ce mystère. Evidemment, M. Delahaye n'appartient pas à la catégorie de ces monstres superbes. Une vague parenté, sans plus. Il est humain et prend mille soins de nous en avertir. Que Dieu soit loué! S'il calcule, dose, chante, gémit, c’est qu’il a d’abord su pleurer, gémir, crier, Ila de l'émotion, “nais tellement

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à lui que je n’en suis pas autre-

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ment touché. Tout cela, je veux être dans l'erreur, semble passé, purifié par le cerveau. Mais M. Delahaye a de l'émotion. Il est inutile et injuste de n’en pas avoir.

Si je voulais m’aventurer—me permettra-t-on ce lucide éloge ? — j'oserais dire que M. Paul Morin s’est imaginé toutes les fantaisies sans qu'il lui ait été possible un seul instant, à cause d'une protection spéciale de l’Olympe, de les goûter, de se marier à elles, tandis que M. Delahaye, lui, également couvé par les dieux, a voulu, appelé, souhaité, tendu les bras aux caprices de la terre et s’est imaginé qu’il les goûtait. C’est une impression, encore que, en ces sortes de choses, on peut aisément se leurrer. Un démon, rompu à la critique, me souffle pourtant que je me trompe à demi! J'avoue que cela ne fait rien à la poésie, et que ces deux poètes sont de race; M. Delahaye, plus philosophe, né avec une complexion qui devait réfléchir l’art; M. Morin, fleur de serre, chargée de sourires, de grâces, de la somptuosité verbale, et de toute la chère corruption de notre temps incomparable. Demanderais-je pardon aux dieux d’une aussi mortelle exégèse ?

Peut-être conviendrait-il, si on peut refuser la sensibilité animale à M. Delahaye, cette sensibilité qui, chez d’autres poètes que nous aimons tant, laisse fleurir de magnifiques dons, de le ranger dans la catégorie de ceux qui s'épanouissent en qualités de pure sensibilité intellectuelle. Là, nous le voyons mieux à sa place, mieux chez lui. A vrai dire, nous ne le sentons pas ailleurs. Il ne pourra, ce semble, jamais être un véritable poète de sentiment, et quoi qu’il en soit de l’impression que nous donne sa personne physique

et sociale, toujours excédée dans l’individualisme ou dans l’ordre, c’est le monsieur qui s’efforce sans cesse à raisonner ses sensations. Sa poésie lui ressemble; elle est un écho châtié de lui-même. Sans doute, elle a dépouillé quelque chose de sa rudesse merveilleusement sauvage, cultivée avec une satisfaction profonde comme chacun de ses actes et de ses gestes, mais le fauve y est enfermé. Orgueil ambulant, sevré de la plus petite modestie. Allez-vous penser qu’il n’y a pas là de quoi s’intéresser? (C’est ce que nous allons voir.

Sous des apparences tapageuses, M. Guy Delahaye cache un sens de l’ordre auquel il a sacrifié ‘toujours, même lorsqu'il laissait croire qu’il

piaffait d’anarchie. La faute n’en est pas à lui strictement, mais au lecteur, distrait par des arrangements extérieurs, certaine structure qui confinait à la fantaisie. Pure concession aux libertés régnantes, et qui sait ? un défi à la routine dépourvue d’horizon et de talent.

Par ses vers de neuf pieds, par ses rythmes nouveaux, par cette buée mystérieuse qui baigne Les Phases, M. Delahaye ayant rejeté l'influence de Nelligan et d’Ernest Hello, son maître, est parvenu de suite à la nouveauté. Les Phases nous introduisent dans une âme: elles livrent le secret de la pensée de ce poète spirituel qui met son jeu dans l'infini et les démontages minutieux du cœur. Rien ne se peut comparer à Moine, Air de Glas, Volupté mystique, Le douloureux Jongleur. Nous allons citer les deux premiers triptyques. Ils sont beaux et purs comme des enfants engendrés parfaits, du moins en perfection matérielle et métaphysique:

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