III. L'apostolat aujourd'hui nécessaire
C'est au clergé d'abord que nous nous adressons
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pour lui rappeler la nécessité impérieuse de l'apostolat. Sans apostolat toute renaissance religieuse demeure une chimère. Quelques-uns ont dit : Le Concordat, c'était le mal. La liberté, voilà le bien! Mots creux. Ni le Concordat, ni la liberté n'ont de valeur absolue, d'efficacité souveraine. Ni ceci ni cela ne suscitera la moisson. La moisson, c'est la (leur de la semence, c'est le fruit du travail, c'est le résultat de l'évangélisation universelle.
Il est évident que, pour sanctifier les autres, le prêtre devra préalablement se sanctifier; avant d'être apôtre, il tachera d'être saint ; son premier effort portera sur lui-même; il ne se contentera pas dï'tre bon, il s'appliquera sans cesse à devenir meilleur; pour ne pas déchoir, il se haussera perpétuellement vers une moralité et une perfection supérieure. Il ira de l'avant dans la voie des vertus évangéliques, et il y entraînera son peuple. Cent prêtres fervents et apôtres font plus pour rénover un diocèse que six cents prêtres d'une vertu médiocre.
La sainteté est l'armure indispensable du prêtre. Mais le guerrier le mieux armé ne gagne pas des batailles en restant toujours à la caserne. 11 sauve son pays en affrontant l'ennemi et en allant jusqu'à la frontière. Tel le prêtre du x\ siècle. 11 sait qu'il n'a plus comme autrefois à paître un
troupeau fidèle et paisible, bien à l'abri dans son bercail fermé à tous les loups; que ses brebis dispersées et menacées ont besoin de sa présence et de sa protection ininterrompue, que la moitié, les trois quarts, les quatre cinquièmes de son peuple sont à reconquérir. Et que ne fait-il pas pour sauver les chères âmes qui lui sont confiées? Il est attentif, vigilant, actif, doucement entêté dans l'accomplissement de son devoir. Il connaît ses paroissiens et il les appelle par leur nom. Il les visite plusieurs fois Tannée. Il n'oublie personne, ni les enfants, ni la jeunesse, ni les malades, ni les pauvres, ni les vieillards, ni les pécheurs. 11 ne s'effraie de rien, ni de la froideur des indifférents, ni de l'hostilité des impies, ni de la dureté des ingrats, ni des risques, des lassitudes, des insuccès qui accompagnent souvent les entreprises du zèle. L'obstacle le meurtrit, mais ne l'empêche pas d'agir, il s'en fait un levier pour s'élancer plus loin. Parmi les notes prises au courant de la plume par le P. Monsabré et trouvées dans ses carions, on a recueilli celle-ci à l'adresse du clergé : ■< In pauvre prêtre se mourant d'ennui et de dégoût voulait quitter une paroisse impie dans laquelle il avait dépensé inutilemeni les dix plus belles années de sa vie. Son directeur lui conseilla d'aller frapper à la porte du tabernacle et d'attendre
la réponse du divin Prisonnier. Il crut entendre comme un gémissement, colle parole de tendre reproche : « Tu pars et moi je suis condamné à rester! » Son cœur se brisa, il Tondit en larmes, el promit de partager le sort de son Maître. Heureuse promesse qui fut bientôt récompensée par des conversions inespérées. Prêtre, prends garde ! Le moment où tu vas céder au découragement est peut-être celui d'une grâce qui va payer au centuple les travaux el les souffrances que tu croyais {inutiles. »
Non, le travail pastoral n'est jamais inutile; même quand il reste pendant un certain temps stérile en apparence, il prépare des moissons pour l'avenir; et, quand il ne sauve pas les âmes, il sauve au moins le prêtre. On dit que l'Eglise de France traverse en cet instant nue crise intellectuelle et scientifique, et que le jeune clergé se sent un peu à l'étroit dans renseignement traditionnel. C'est possible. Mais ce malaise disparaîtra sûrement et promptement sous la poussée de l'esprit apostolique. La vie de lutte qui s'impose au clergé le rendra nécessairement plus actif que discuteur, et en mettant la main à l'œuvre, il échappera aux dangers de La théorie et (lu criticisme à outrance.
A l'apostolat du clergé viendra se joindre l'apostolat des catholiques. Comme l'a dit notre bienaimé Pontife et Père, Sa Sainteté Pie X, dans sa première Encyclique : « L'action, voilà ce que réclament les temps présents. Et ce ne sont pas seulement les hommes revêtus du sacerdoce, mais tous les fidèles sans exception, qui doivent se dévouer aux intérêts de Dieu et des âmes. »
Que ceux donc qui n'ont encore rien fait mettent la main à l'œuvre. La foi qui n'agit pas, est-ce une foi sincère? Catholiques, honorez votre foi par une dignité de vie, par une pureté de mœurs, par une délicatesse de probité, par une véracité de parole, par une générosité de dévouement qui permette à Dieu de dire de vous comme il disait de Job : « Avez-vous vu mon serviteur fidèle, comme il est droit! » Honorez et propagez votre foi en mettant à son service vos affirmations, vos exemples, vos démarches, vos libéralités. Que peut faire un seul homme ? direz-vous. Il peut faire beaucoup. Si chaque individu catholique voulait agir suivant sa loi et pour sa foi. les choses auraient vile changé de face. Parce que de nom-
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breux chrétiens restent inertes, il suffit d'nn petit nombre de sectaires pour nous traîner à l'abîme de l'irréligion et de l'immoralité. Le grand reviremenl collectif ne peut sortir, en fin décompte, que de l'addition de tous les efforts individuels. Que ceux donc qui n'ont encore rien fait mettent l.i main à l'œuvre.
El vous, jeunes gens, qui entrez seulement dans la vie, qui avez devant vous cinquante années d'existence, défendez-vous contre l'incrédulité, contre l'amour du plaisir, contre la recherche immodérée de l'or et des honneurs, contre votre propre cœur, contre les faux amis, contre les sectes organisées, contre les mauvais exemples qui ne InnI jamais loi, de quelque hauteur qu'ils descendent. Quoi qu'il advienne des autres, vous, soyez bons. En dépit de toutes les défections, soyez ouvertement pour la cause de Dieu. Jeunes gens de nos patronages et de nos Associations catholiques, vous êtes l'espoir de la religion et de la pairie, vous êtes le salut de l'avenir! Honneur à vous, <'t honneur aux prêtres zélés qui usent leur vie à vous aimer, à vous protéger, à vous instruire, a vous sanctifier et à vous sauver!
Nous nous adressons aussi aux personnes pieuses. Quelques-unes sont très ardentes et elles portent Jésus-Christ dans leur cœur comme dans un os-
tensoir d'où II rayonne sur le monde qui les entoure. Nous les bénissons. Il y en a d'autres qui sont languissantes ; elles portent Jésus-Christ dans leur cœur, comme dans un ciboire où elles Le tiennent caché, captif, impuissant; elles communient souvent, mais elles ont peu de délicatesse dans la conscience, peu de charité sur la langue, peu de bonnes œuvres dans les mains ; elles prient, mais elles n'agissent pas. Nous les invitons instamment à sortir de leur torpeur. Après avoir prié pendant dix jours au Cénacle, les apôtres se sont précipités sur l'Empire romain, haranguant les sages d'Athènes dans l'Aréopage, les patriciens et les sénateurs de Rome jusque dans le palais des Empereurs, les esclaves dans leurs cabanes... et l'Empire romain a été christianisé. Or, le siècle présent n'est pas pire que le siècle de Néron... A cela vous nous dites, que vous n'êtes pas des apôtres. Pardon ! vous devez l'être tous, au moins dans une certaine mesure. Chacun ici-bas a une influence, un rayonnement, une sphère d'action plus ou moins étendue, et chacun est responsable du règne de Dieu et du salut des âmes dans la mesure exacte de son influence personnelle et de son rayonnement possible. Un homme de belle intelligence et de grand cœur, Ozanam, a écrit : « Non, les conversions ne se t'ont pas par les lois, mais par les
mœurs, mais par les consciences qu'il faut assiéger une à une. » Que ceux donc qui n'ont encore rien fait incitent la main à Y œuvre.
Comprenez bien toute la portée de notre invil;i lion. Elle s'adresse non seulement aux catholiques croyants et pratiquants, mais à tous les croyants sans exception. Il y a en France une immense multitude de chrétiens incomplets qui ont été baptisés, qui ont fait leur première communion, qui ont été mariés à l'église, qui vont à la messe quelquefois dans l'année... et c'est tout. 0 hommes, hommes honnêtes et à moitié chrétiens, ce n'est pas assez! Il vous manque quelque chose. Vous me dites que vous êtes d'honn ••! es gens : je ne le conteste pas. Mais j'affirme que vous pouvez et que vous devez faire mieux. Sur ce noble fondement de votre belle vie d'honnête homme, placez donc le couronnement nécessaire d'une vie de chrétien. Soyez logiques, et vivez avec les sacrements, puisque vous ne voudriez pas mourir sans les sacrements! La profession intégrale du Christianisme n'est pas faculta-
tive, elle est obligatoire. Elle est un devoir de conscience. Elle est une nécessité sociale.
Vous êtes là, indécis, laissant dire, laissant faire, entre la religion que vous ne voulez pas répudier et l'impiété que vous n'osez pas désavouer, essayant encore de garder des illusions sur les défaites de la vérité et du bien et sur les progrès menaçants de l'erreur et du mal. « Il en est, a écrit le pape Léon XIII (Encycl. Sapientiœ Christian wp), qui pensent qu'il n'est pas opportun de résister de front à l'iniquité puissante et dominante, de peur que la lutte n'exaspère davantage les méchants. De tels hommes sont-ils pour ou contre l'Eglise? On ne saurait le dire. Car, d'une part, ils prétendent professer la doctrine catholique, mais, en même temps, ils voudraient que l'Eglise laissât libre cours à certaines théories qui lui sont contraires. Ils gémissent de la perte de la foi et de la perversion des mœurs, mais à de tels maux ils n'ont souci d'apporter aucun remède, et même il n'est pas rare qu'ils en augmentent l'intensité, soit par une indulgence excessive, soit par une pernicieuse dissimulation. » Voila bien l'attitude incompréhensible, la situation intenable de l'immense majorité des hommes dans notre société française. Ils ne vont ni à l'assaut ni à la défense du christianisme. Ils sont neutres. Ils s'abstiennent.
Ce sont les grands responsables. Car la maison brûle, et ils refusent de faire la chaîne. La civilisation chrétienne s'efTrile et se décompose, et ils la laissent démolir pierre à pierre. Le mal va atteindre demain les limites dernières où toute ruine esi irréparable à la puissance même de Dieu, et ils ne font rien pour la conjurer.
Honnêtes gens de tous les partis, qu'attendezvous donc pour vous mettre à l'œuvre et pour sauver la société en sauvant la religion? Vous espériez sans doute le salut social de la science, de l'instruction répandue à outrance. Or, la science n'a pas répondu à vos espoirs. L'instruction est bonne, mais elle ne suflit pas. Ecoutez une parole officielle. Le 16 octobre 1901, à la rentrée de la Cour de cassation, l'avocat général Feuilloley, prononçant un discours sur la magistrature et les lois protectrices de Venfance, disait : « Longtemps les bons esprils avaient espéré que l'instruction, pour laquelle le gouvernement de la République fait tant de sacrifices, moraliserait l'enfance. Il n'en a rien été... » Ecoutez une autre parole oflicielle. Elle est d'hier. Au mois d'octobre 1(J<>7, devant le Jury de la Seine qui jugeait l'assassinat du jeune Debroise tué sans provocation au retour de la procession de la Fête-Dieu de Dugny, l'organe du ministère public, l'avocat général Pey-
sonnié a déclaré : « J'ai cru autrefois que toutes les fois que Ton ouvrait une école on fermait une prison. Je reconnais que nous sommes loin de compte. 11 y a là un problème à résoudre qui appelle l'attention du législateur. » Le problème est résolu depuis longtemps. Chez tous les peuples du monde — cette grande loi historique n'est pas contestable — c'est la religion vraie ou diminuée qui donne l'éducation, enseigne la morale et forme les consciences. La religion sauve les âmes, et par contre-coup les sociétés. Vous donc, ô honnêtes gens, qui respectez la religion, mais qui ne la pratiquez pas et la défendez moins encore, comprenez quel est votre devoir. La foule vous regarde, et elle attend, pour se déclarer, que vous marchiez devant elle et l'entraîniez vers les autels du vrai Dieu. Elle fera ceque vous ferez. Votre neutralité religieuse est une impossibilité qui ne saurait durer plus longtemps; votre abstention prolongée serait une trahison qui achèverait notre décadence et notre ruine. Que ceux qui n'ont encore rien fait mettent la main à l'œuvre !
Clergé, catholiques et honnêtes gens, allons vers notre bon peuple de France, qui est si peu évan-
gélisé, qui ne connaît pas ses prêtres, qui connaîl encore moins la vérité religieuse! Ne craignons pas de Ta vouer, noire peuple dans son ensemble n'est plus guère chrétien que par un reste d'habitude machinale, par une sorte d'instinct atavique qui L'attache inconsciemment à quelques formes rituelles. Voyez : depuis cinq ans, des violences inouïes ont été accomplies contre la religion persécutée et spoliée, contre nos sanctuaires inventoriés et profanés, contre nos écoles fermées et supprimées, contre nos religieux et religieuses traqués et chassés; l'impiété imbécile, féroce, éhontée a saccagé toutes nos œuvres, toutes nos institutions catholiques... et le peuple n'a pas bougé, et les travailleurs de la mine et de l'usine ont Laissé faire, et nos habitants des campagnes ont assisté impassibles et muets à tous ces écroulements monstrueux. (]q phénomène, à première vue, est déconcertait!. Il s'explique cependant. Notre peuple ne connaît de la religion que les calomnies que l'on débite contre elle, que les outrages dont elle est abreuvée! 11 ignore sou clergé. Il ne sait plus un mot de l'Evangile. Il est à cent lieues de ses guides providentiels et il est la proie quotidienne des missionnaires de l'impiété. Un académicien, nu grand catholique, un homme qui voit juste et qui dit bien, M. «le Mun, L'écrivait
dernièrement : « Il y a un abime entre le prêtre et le peuple, et c'est pourquoi, la vie chrétienne ne circule plus en France. » Voilà le mal. Le prêtre et le peuple vivent à distance, sont séparés par un abîme, par une mer de glace. Et voici le remède. Il faut rapprocher l'Eglise et le peuple. a Une tâche nouvelle nous est imposée, a dit le grand cardinal anglais Manning. L'Eglise n'a plus à traiter avec les parlements, mais avec le peuple. Bon gré, mal gré, c'est notre œuvre. Et pour l'accomplir il nous faut un esprit nouveau et un nouveau genre de vie. Les calmes et belles allures des jours paisibles et abrités ne supporteront point le choc furieux de la démocratie moderne. » « Souhaitons que l'Eglise de France comprenne cette leçon et sache s'en inspirer », a écrit M. de Vogué, de l'Académie française, en réponse à l'affirmation du prélat anglais. Et un autre académicien, M. d'Hausson ville, répondant au cardinal Mathieu, lors de sa réception à l'Académie, a dit ce qui suit : « Laissez-moi caresser le rêve d'une Eglise de France qui ne demanderait rien à l'Etat et tirerait ses ressources des seuls catholiques, où les pasteurs vivraient en communion intime avec les fidèles... Le jour où l'Eglise de France aura pris son parti de puiser dans les entrailles du peuple les éléments de sa vie, comme
un arbre replanté qui plongea nouveau ses racines dans les entrailles de la terre, elle reprendra vigueur, et son tronc rajeuni poussera dans un ciel dégagé de nuages de verdoyants rameaux. Peutêtre cette transformation sera-t-elle longue à opérer..., mais elle est inévitable.» Et M.d'Haussonville ajoute mélancoliquement : « Peut-être les hommes de ma génération dont la jeunesse a été brisée par la guerre et qui descendent d'un pas rapide la pente de la vie, ne verront-ils pas l'épanouissement de ce jour radieux; mais puissent leurs yeux, avant de se fermer, en apercevoir au inoins Taube! C'est l'espoir que je conserve, indestructible, comme catholique et comme Français... » Clergé, catholiques et honnêtes gens, préparons cet avenir, hàtons-le de nos vœux et par nos efforts, et orientons de plus en plus notre apostolat du côté des classes populaires dont les besoins religieux sont aujourd'hui particulièrement intenses. Que ceux qui travaillent ne se découragent point. Visiblement l'Église de France renaît de ses ruines. Par une action silencieuse et efficace, nous lui ferons de belles destinées, et nous réaliserons la prédiction d'un de ses plus redoutables ennemis, de Paul Bert, qui disait avec dépit : « L'Eglise n'en est pas à une défaite près; c'est la recommenceuse éternelle. »
Nous entrons dans une phase nouvelle. Tout est à reconstruire. Dans le champ du père de famille, il y a de l'ouvrage pour tout le monde, et aux ouvriers de la onzième heure jusqu'ici insouciants et inoccupés, le Maître du champ dit et redit : « Et vous aussi, allez travailler à ma vigne. »
N'oublions pas d'ailleurs de joindre à l'apostolat aujourd'hui nécessaire la prière et le sacrifice dont nous ne pouvons jamais nous dispenser. Nous travaillons sur la terre; mais la terre n'est qu'une partie de l'horizon total, elle se prolonge et s'achève là-haut. La terre a besoin du ciel. Agissons donc sur le cœur de Dieu par nos supplications et nos pénitences, afin que Dieu travaille avec nous, en même temps que nous travaillons pour lui!