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CHAPITRE II

Missionnaire

La mort des Pères Rouvière, Le Roux et Frapsauce, chez les Esquimaux. — Ce fut un Frère qui leur manqua. — Echec de la mission esquimaude du Père Pelitot. — Succès de celle de Mgr Turquetil. — Les Frères dans les Missions des Dénés. — Réflexions de Mgr Pascal et de V évêque auxiliaire de V Athabaska-Mackenzie. — Comment le Frère Boisramé sauva la vie de Mgr Clut. — Et le Frère Lecreff celle du Père Dupé. — Au Klondgke, par la Citéde la Mort, el les Montagnes Rocheuses. — Le Vicaire général voyageur de Mgr Grouard. — Missionnaire comme gardien du prêtre, le Frère l’est encore comme compagnon, homme d’exemple el de conseil, catéchiste, instituteur, publiciste, travailleur des mains. — Le fervet opus de N.-D. de la Providence, en 1876. — Paix et gaieté du Frère missionnaire. — Quelques croquis.

Vers la fin d’octobre 1913, deux jeunes missionnaires brillamment doués des dons du corps et de l’esprit, tombaient, massacrés par les Esquimaux, au bord de l’océan Glacial.

Ce fut pendant qu’ils regagnaient, pour y passer le reste de l’hiver, leur cabane du Grand Lac de l’Ours.

Le Grand Lac de l’Ours, plus vaste que la Belgique, est situé à droite du fleuve Mackenzie, dans lequel il s’épanche par la rivière de l’Ours. Ses baies septentrionales affleurent le Cercle polaire, et une centaine de kilomètres seulement le séparent de l’océan Glacial. Mais cette distance se multiplie par les difficultés inouïes d’un steppe, qui n’a pour chemin que des glaçons et des rocs, et sur lequel s’est établie la désolation.

C’est le Barren land, la Terre stérile. Assez vaste pour couvrir trois ou quatre fois la France, la Terre stérile borde l’océan polaire et s’étend jusqu’à la ligne que l’on tirerait du delta du Mackenzie à l’estuaire du Churchill, fleuve de la baie d’Hudson. Aucun abri ne s’y rencontre, aucun bois n’y prend racine; l’été n’y fait que tapisser les rochers d’une mousse spongieuse, nourriture des troupeaux de rennes et des boeufs musqués.

Les Esquimaux peuplent cette Terre stérile. Durant la saison chaude, ils la traversent jusqu’aux forêts, afin de s’y munir d’arcs, de flèches et de pièces de bois pour leurs traîneaux. Puis, ils retournent à leurs maisons de neige de la mer Glaciale et des îles polaires.

Nos deux missionnaires avaient rencontré, au bord du Grand Lac de l’Ours, les Esquimaux, venus l’été, et s’étaient décidés à aller passer parmi eux, à l’embouchure du fleuve Coppermine, les mois de l’hiver 1913-1914.

Le Père Rouvière, qui était arrivé au Lac de l’Ours en 1911, et le Père Le Roux, qui l’y avait rejoint en 1912, s’étaient vus réduits à employer presque tout leur temps à des travaux manuels, si durs que leurs forces en étaient à bout.

Lors de leur départ, en octobre 1913, pour le camp d’hiver des Esquimaux, le Père Rouvière souffrait d’une

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douleur de reins, dont il s’était affligé, en construisant tout seul, la maisonnette du Grand Lac de l’Ours. Un r mine obstiné déchirait la poitrine du Père Le Houx. Leurs quatre chiens, d’autre part, étaient si affaiblis, que deux d entre eux devaient bientôt succomber sur la route. Aussi es missionnaires avaient-ils été contraints de demander

aide d’un groupe d’Esquimaux retournant à la mer. Parmi ceux-ci se trouvait le cruel sorcier Sinnisiak.

Arrivés à une île du golfe du Couronnement, où les indigènes avaient disposé leurs quartiers de pêche, les Pères trouvèrent le camp en désarroi, parce que le poisson faisait presque défaut. Il y a beaucoup d’Esquimaux voleurs, qui, meme sans être menacés de la faim, ne tardent pas à s’emparer du bien d’autrui. On vola les dernières provisions des missionnaires. On mit aussi la main sur leur carabine, qu’ils eurent à reprendre de force. Comprenant qu’ils ne gagneraient rien à séjourner davantage, ils repartirent avec leurs pauvres chiens.

Koha, Esquimau robuste et dévoué, les accompagna à quelque distance. Mais lorsqu’il fut rentré au village, deux. autres, Sinnisiak, le sorcier, et Oulouksak, se mirent sur les traces du convoi.

L Esquimau ne frappe bien que dans le dos. Afin de tromper la défiance des victimes et d’attendre l’heure propice, les intrus racontèrent qu’ils allaient au-devant de leurs parents attardés dans la Terre stérile et que, voyant les missionnaires suivre justement la même direction, ils voulaient leur offrir le secours de leurs personnes et de leurs chiens.

Le troisième jour de cette marche, une tempête de neige se leva. Les Esquimaux en profitèrent. Sinnisiak bondit, les pas assourdis par le bruit de la tourmente, jusqu’au

Père Le Roux, qui retenait le traîneau à l’arrière, et le

transperça d’un coup de dague.

Pendant qu’Oulouksak achevait le missionnaire avec son couteau, Sinnisiak saisissait la carabine et tirait sur le Père Rouvière, occupé à frayer un chemin aux chiens de l’équipage. Une balle 1 abattit, et Oulouksak 1 acheva à son tour.

Comme le Père Rouvière, étendu dans la neige rougie, priait encore, les Esquimaux, effrayés de voir « ces lèvres d’un mort remuer », allèrent chercher la hache au traîneau et lui tranchèrent les pieds, les mains et la tête.

Ouvrant les deux corps, ils arrachèrent le foie et le mangèrent.

Dieu est admirable dans ses saints, qui, en peu de temps, accomplissent de longues carrières. Loin de nous le regret de voir la couronne des martyrs ceindre le front de nos jeunes missionnaires. L’intensité du sacrifice, 1 acte d amour parfait pour Dieu et pour les âmes, qui a vidé le sang de leurs cœurs sur les steppes de leur apostolat, hâteront la conversion de leurs bourreaux.

Mais cette espérance peut-elle nous faire oublier que Dieu laisse agir les hommes, les pervers comme les bons, et que, si sa providence se plaît à retirer le bien du mal, elle se sert ordinairement, pour préserver ses ouvriers fidèles, des appuis, des secours, des remparts qu’ils se trouvent eux-mêmes? Si enviable que soit le martyre du sang, le prêtre, ministre des sacrements, prédicateur de la vérité, sait qu’il n’y peut prétendre, parce que sa vocation le destine à vivre longtemps et que le lot commun des missionnaires doit être le «martyre à petit feu», comme disait Mgr Grandin, le « martyre sans gloire », dont parlait

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Pie IX, le martyre du devoir longuement et patiemment rempli.

Sans doute les Pères Rouvière et Le Roux seraient-ils encore sur la brèche, si un Frère coadjuteur avait pu leur être donné.

A quel titre, dès lors, ce bon frère n’eût-il pas mérité d’être appelé un missionnaire !

Il est peu de lettres, écrites par le Père Rouvière, du fond du Grand Lac de l’Ours, ou de l’un de ses relais dans la Terre stérile, qui ne gémissent sur la privation d’un frère :

Si un frère venait à mon aide, il pourrait s’occuper de bâtir notre maison-chapelle, de faire la pêche pour nous et nos chiens... et, durant ce temps, je m’emploierais à étudier la langue esquimaude et à catéchiser un peu... Mais toutes mes journées, et quelquefois mes nuits, se passent à pourvoir à ma subsistance...

Une autre fois :

Si j’avais un frère, je pourrais le laisser en charge de ma maison, de la chapelle, des chiens... Mais, devant partir, et ne pouvant laisser mes pauvres bêtes périr de faim, je suis forcé de m’en défaire. D’ailleurs, je ne pourrais même pas arriver à les nourrir, étant tout seul...

Après l’arrivée du Père Le Roux, le Père Rouvière écrit encore :

Afin de laisser à mon compagnon tout le temps possible d’apprendre la langue — étude pour laquelle il est si bien doué, — je m’occupe de tout le matériel... Ah ! si un bon frère venait I Quel soulagement ! Comme nous ferions du bien autour de nous ! Comme ce frère serait, dans toute la force du terme, un missionnaire !...

Dans les feuilles d’un carnet de route, dispersées, jaunies, presque illisibles, et retrouvées, au bout de trois

ans, sur la Terre stérile, avec les quelques ossements du Père Le Roux, que n’avait pas broyés la dent des bêtes sauvages, on put distinguer ce lambeau de phrase :

... Ah ! si nous avions eu un frère, nous ne...

Ce Frère, ce « bon Frère » qu’imploraient les Pères Rouvière et Le Roux ne leur vint jamais ! Tous les coadjuteurs du Mackenzie étaient retenus à la tâche « d’empêcher de mourir de faim et de froid » les orphelinats et hospices, élevés au bord du fleuve Mackenzie et du Grand Lac des Esclaves. Aux appels répétés, le Vicaire apostolique ne pouvait que répondre :

Impossible ! Tenez encore un peu, mes enfants ! Je cherche ! Je parcours le Canada, la Belgique, la France, en tâchant d’apTtoyer sur votre détresse les jeunes gens de cœur. Aussitôt que j’aurai trouvé, je vous enverrai celui que vous demandez !...

Mais aucun Frère coadjuteur ne se trouva, pour le Grand Lac de l’Ours. C’est pourquoi, ayant employé les deux mois de 1 été a travailler de leurs mains, les missionnaires résolurent d’aller instruire les Esquimaux, chez eux, durant 1 hiver. C’est pourquoi ils eurent à se confier, avec leur attelage misérable, aux indigènes suspects. C’est pourquoi ils partirent, épuisés de fatigue. C’est pourquoi, sur leur retour, ils n’eurent personne qui veillât sur eux, qui les aidât à haler leur traîneau, personne pour les défendre et les empêcher de mourir.

Lorsque ces deux apôtres, de trente-deux et vingt-sept ans, furent tombés, tous les missionnaires du Mackenzie, pores et freres, s’offrirent à leur évêque pour les remplacer

sur la plage de leur martyre. Les Pères Frapsauce et ballaize furent choisis.

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Le Père Frapsauce partit le premier, en 1919, accompagné enfin du coadjuteur tant désiré, le Frère Meyei

La Mission alla au mieux jusqu’à l’été 1920.

Mais, avant l’hiver, le Frère Meyer dut aller à la rencontre du Père Fallaize, jusqu’à Norman, au confluent de la rivière de l’Ours et du Mackenzie. Tous les contretemps semblèrent s’acharner sur les deux voyageurs, qui n’arrivèrent à la résidence du Grand Lac de l’Ours que le 21 octobre.

La cabane, hélas ! était vide. Le Père Frapsauce, à bout de provisions, était parti pour tendre des hameçons sous la glace déjà formée. Ne le voyant pas revenir, le Père Fallaize se mit à sa recherche. Il trouva bientôt une crevasse où s’arrêtaient les traces d’un traîneau. Sous une tente dressée non loin de là, le bréviaire du Père Frapsauce marquait les secondes vêpres du 24 octobre. L’année suivante, on retrouva les chiens et le traîneau mêlés à des glaçons rejetés par les vents sur la côte, et, quelques mois après, sous un banc de neige durcie, ce que les loups ou les ours avaient laissé du corps du missionnaire. Un Indien, examinant l’endroit, où il avait sombré, avait dit :

— Si quelqu’un avait été avec le Père, il n’aurait pas péri.

L’évangélisation de la tribu esquimaude — les Tchiglit — - qui habite les bouches du Mackenzie était prête en 1870. Le Père Petitot, homme d’un remarquable talent et d’une endurance éprouvée, jugea que l’entreprise serait possible, avec le concours d’un Frère coadjuteur. Il partit de la mission Notre-Dame de Bonne-Espérance (Cercle

polaire), sa résidence, pour le Grand Lac des Esclaves — plus de mille kilomètres — où il comptait trouver Mgr Faraud, afin de plaider la cause et de lui expliquer combien il importait d’établir une mission à l’île Richard, à côté du fort-de-traite qu’on y installait alors :

— Donnez-moi un Frère, Monseigneur, et les Esquimaux sont à nous.

Mgr Faraud eut la douleur de ne pouvoir se rendre, faute de sujets, à la prière de son missionnaire. La mission ne put être fondée.

L’année suivante, arriva d’Angleterre un prédicant. La place fut ainsi conquise au protestantisme. Presque tous les Tchiglit en sont devenus les partisans.

Et ce ne fut qu’au bout de cinquante-quatre ans, en 1924, que Mgr Breynat, deuxième successeur de Mgr Faraud, put trouver les frères qu’appelaient, pour entrer dans le port de la vérité et du salut, les Esquimaux du delta mackenzien et de la mer Glaciale. Les noms de ces frères — William, Henri Latreille et Kérautret — défricheurs de la dernière brousse continentale arctique et bâtisseurs de l’école et de l’hôpital des Sœurs Grises, méritent de n’être jamais oubliés 1.

A la mission de Notre-Dame de la Délivrande de Chesterfield Inlet, d’autre part, sur la rive nord-ouest de la Baie d’Hudson, où se rallient les Esquimaux du vicariat du

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1. Voir les détails de cette fondation, qu’enveloppe la nuit complètement sans soleil du 24 novembre au 13 janvier, dans Femmes héroïques : Les Sœurs Grises Canadiennes aux glaces polaires, chap. X (Edition nouvelle, illustrée, 1927).

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Keewatin, le Père furquetil eut le bonheur de recevoir, pour remplacer le Père Le Blanc, son premier compagnon, mort prématurément, le Frère Prime Girard. Grâce à cet auxiliaire, il put continuer son œuvre. Aujourd’hui, il y a, à Notre-Dame de la Délivrande, une chrétienté comparable à celles de la primitive Église.

Gomme chez les Esquimaux, c’est dans la mesure où elles reçurent le secours des frères coadjuteurs que prospérèrent les missions des Dénés et des Cris, leurs voisins du sud. Ailleurs, le missionnaire ne faisait que déplorer sa solitude.

Le Père Pascal — mort en 1920 évêque de Prince- Albert (Saskatchewan) — écrivait, de la mission de Notre- Dame des Sept-Douleurs (Fond-du-Lac Athabaska) où il débuta, en 1875, comme missionnaire de la tribu des Mangeurs de Caribous :

Depuis deux ans que je suis ici, la pêche, les travaux de toutes sortes et les sauvages ont pris tout mon temps. Le soir seulement, je puis réciter mon bréviaire, dire mon chapelet, faire ma lecture spirituelle et étudier un peu la langue montagnaise. Voilà mon règlement forcé jusqu’à ce que la Providence fasse tomber du ciel un petit frère, le seul objet de mes vœux !

Au chapitre général des Oblats de Marie Immaculée, tenu à Paris en 1878, Mgr Glut suppliait en ces termes :

Avant mon départ du Mackenzie, tous les missionnaires m’ont demandé de leur ramener un frère ; et leurs lettres m’ont renouvelé, depuis, cette demande. J’espère que le Chapitre aura pitié de nous. Nos besoins sont des plus pressants. Il est impossible.

chez nous, de se procurer de l’aide. Mais, vos serviteurs? direz-vous. Des serviteurs? D’abord, il est impossible souvent de s’en procurer. Si l’on en trouve, ils ont d’ordinaire femmes et enfants, qu il faut nourrir, vêtir et loger... Devinez-vous les dépenses et les inconvénients que tout cela entraîne, dans nos pauvres missions et nos misérables demeures? Si le mercenaire n’est pas marié, il exige des prix énormes, et ne travaille qu’avec paresse, indépendance et toutes les exigences. En ce cas, nos pauvres pères s’en passent : ils préparent eux-mêmes leurs aliments, coupent leur bois, défrichent, bâtissent, etc... Et, durant ce temps, ils ne s’instruisent pas dans les langues si difficiles, ils ne prêchent pas, ils ne convertissent pas...

Oserai-je faire la demande d’un frère pour moi-même? Oui, s’il le fallait, je me mettrais à genoux pour en obtenir un qui puisse m’accompagner, dans mes incessants voyages. Depuis ma consécration épiscopale (1867), je n’ai jamais eu de frère pour m’assister, si ce n'esl une fois, pendant trois semaines.

Mais, direz-vous encore, vous avez des frères dans votre vicariat. Pourquoi ne prenez-vous pas l’un d’eux à votre service?... Ah! j’ai bien souvent eu cette tentation; mais, me sentant plus robuste que la plupart de nos pères, et sachant, du reste, que je ferais un grand tort à la résidence dans laquelle je choisirais, j’ai préféré m’en passer jusqu’ici ; et, par suite, je me suis vu plusieurs fois exposé à mourir de misère, ayant été abandonné par des serviteurs, pendant mes longs voyages d’hiver et d’été. Sans une providence toute spéciale, j’aurais dû périr, et cela uniquement parce que je n’avais pas avec moi un homme dévoué.

Nous avons souligné ces mots de Mgr Clut ; si ce n'esl une fois, pendant trois semaines, parce que nous avons appris que, sans la présence du Frère Boisramé, Mgr Clut aurait perdu la vie.

Le Frère Boisramé, cousin du célèbre Père Boisramé, auteur d’un ouvrage de méditations en trois volumes, et qui forma tant d’Oblats, au noviciat de Notre-Dame des Anges de Lachine (aujourd’hui Ville La Salle), le Frère Boisramé fut le premier coadjuteur des missions de l’Athabaska-Mackenzie.

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Il arriva de la Mayenne, où il était bourrelier de son état, a l lie à laCrosse(nord de la Saskatchewan), avec Mgr Grandm, en 1860. De cette date à celle de sa mort, 1904, il fut le fac-tolum des missions de l’Extrême-Nord. Si grande était la confiance de Mgr Faraud en son habileté, son jugement et son esprit religieux qu’il lui laissait habituellement a liberté complète de ses emplois et de ses voyages. Il avait le don de se multiplier et de mener à bien ce qu’il entreprenait. Il défricha, il planta, il pêcha surtout. Par ses pêches, qui duraient parfois de trois heures du matin à dix heures du soir, il «sauva la nation». C’était son expression. Quoique d une santé frêle, il fournissait le labeur « d’un homme de fer ». Il fut l’un des grands bâtisseurs dans nos missions. En bon Français, il avait toujours un petit drapeau, confectionné avec des guenilles, s’il le fallait, mais bien tricolore, qu’il ne manquait pas d’arborer, comme bouquet de couronnement, sur chacune des maisons et églises qu’il dressait, de par le vicariat, « afin de faire savoir aux Anglais de tout ordre que c’étaient des mains françaises qui avaient travaillé là. »

Intelligent, spirituel, épris d’amour pour la Congrégation, sa Mere, mais « n’ayant jamais eu le temps d’apprendre à écrire », il recourait à des secrétaires, parmi lesquels s’inscrivirent Mgr Faraud, Mgr Grandin, Mgr Clut et Mgi Grouard. Il dictait de vraies « circulaires » aux communautés du vicariat, circulaires d’enthousiasme naïf, où le zèle pieux et les réflexions primesautières se donnaient libre cours.

Relevé dans l’une de ces lettres au Supérieur général, et conservé dans nos Annales, ce post-scriptum, authentiqué par le secrétaire du jour, Mgr Grouard :

«Je vous dirai, mon Très Révérend Père, que vous

pouvez être tout à fait rassuré sur le soit de \os enfants de la mission Providence. On y est très bien depuis que nous avons les Sœurs Grises et des vaches. »

Le souvenir de l’une de ses joyeusetés se conserve, à la

même mission.

L’arrivée d’un traîneau, au milieu de ces solitudes, est un événement aux grandes proportions. Un soir de décembre, apparut Mgr Clut, avec ses chiens. Le Frère Boi. ramé, courant au couvent, rencontra les religieuses qui s’acheminaient vers leur chapelle pour la prière .

— Vite, ma Sœur supérieure, préparez un bon souper,

Mgr Clut est là !

— ■ Mgr Clut?... Impossible, impossible ! font, en chœur, toutes les sœurs. Il est parti pour deux ou trois ans !

— Je vous dis qu’il est là !

Eh bien ! on ne vous croit pas. C’est encore une de

vos farces. Et on n’est pas au Ie avril...

— Vous ne le croyez pas !. Eh bien ! vous êtes... vous

êtes des Thomates !

Et il disparut.

Et le souper tardif s’apprêta quand même, comme pour une fête.

Le Frère Boisramé excellait à la réplique.

En 1869, dans l’intention de se renseigner sur certains procédés d’aménagement que l’on vantait, il alla demander au fameux ministre protestant du Fort Simpson, Bompas, la permission de visiter son temple. Le ministre 1 accueillit avec politesse et ne tarda pas à lui oflrirune bible... en grec :

— Lisez-moi ça, et vous vous convertirez bientôt. C’est du grec, mon Frère ! Si vous saviez quelle douceur !

— Je n’ai pas eu le temps d’étudier le grec, monsieur le Ministre.

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— Oh ! comme cela doit vous manquer ! Tenez, prenez du moins ce Nouveau Testament en anglais.

— Je suis trop Français, Monsieur...

Alors le bon ministre de plaindre son interlocuteur et de s’apitoyer sur le sort des « pauvres frères, domestiques, esclaves des prêtres catholiques »...

— Assez, monsieur, sachez que nous ne sommes point des esclaves, ni même des domestiques, et que nous ne sommes point traités comme tels, et que, d’ailleurs, si nous l’étions, ce serait de notre plein gré et que nous nous regarderions encore comme grandement honorés qu’on ait daigné se servir de nous pour annoncer l’Évangile de la vérité. Les pères ne sont point venus nous chercher. Au contraire, c’est nous qui les supplions de bien vouloir nous recevoir pour les aider en ce qui regarde le matériel, tandis qu’ils s’occupent du spirituel. Ils nous considèrent et nous traitent comme leurs frères ; et, ce qui est mieux encore, ils nous font participer à tous leurs mérites. Voilà, monsieur, en deux mots, ce que nous sommes et comment on nous estime. Cessez donc de nous plaindre, je vous prie, car nous sommes parfaitement heureux dans la vie de missionnaire.

La foi du Frère Boisramé animait toute sa vie. Dans les dangers des voyages, elle se manifestait particulièrement.

— Je ne veux prendre aucun risque de perdre mon âme, avouait-il. Aussi je fais des actes de contrition à tout casser !

— Combien à peu près dans une demi-heure, lui demandait Mgr Grandin?

— Au moins cinquante, répondit-il.

Revenons au « sauvetage » de Mgr Clut.

C’était en 1873. Mgr Clut partait de la mission de la Providence (fleuve Mackenzie), pour la mission de la Nativité (lac Athabaska). Il y avait à parcourir, avec les chiens et deux traîneaux lourdement chargés, près de 800 kilomètres.

Le péril se rencontrait à quelque 60 kilomètres de la Providence, à l’endroit où le fleuve, à peine sorti des portes du Grand Lac des Esclaves, mesure une largeur de 20 à 30 kilomètres. Un barrage de glaçons avait refoulé le Mackenzie et tellement haussé son niveau que les bois d’alentour en étaient inondés et que la formation de la glace définitive en avait été beaucoup retardée. La première difficulté consistait à passer de la forêt au fleuve. Le Frère Boisramé y parvint, en disposant des pontages, et, plongé lui-même dans l’eau glacée jusqu’à la ceinture, en transportant les attelages et Mgr Clut.

Les traîneaux marchèrent, le reste de la journée, sur une glace craquante, dans la direction du Grand Lac des Esclaves. Mais où passer la nuit? Retourner au rivage était impossible. Aller plus loin, jusqu’à une île que l’on connaissait, Mgr Clut ne pouvait s’y résoudre, parce que cette île, très basse, submergée aussi par conséquent, ne devait offrir qu’une glace trop mince pour porter le campement. L’évêque proposa de s’installer en plein large, à l’abri des traîneaux renversés et des chiens :

Rester ici est un suicide, Monseigneur, dit le Frère Boisramé, averti des traîtrises du courant dans ces lieux. La glace peut céder à tout instant et nous laisser sombrer.

On gagna l’île. Elle était submergée, en effet, et la couche de glace s’effondrait partout sous les pas.

Retournons au fleuve, dit Mgr Clut. Là, nous serons

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au sec, tandis que dans les mares de cette île, nous allons mourir de froid.

— Monseigneur, permettez-moi de chercher jusqu’au bout, insista le Frère.

Il partit, fouilla partout et découvrit enfin une butte épargnée.

G était le salut assuré, et même la nuit confortable,

dans les chaudes couvertures de peau de bêtes, auprès d’un feu.

Les missionnaires venaient de commencer, à genoux contre le bivouac, leur prière du soir, lorsqu’un fracas retentit en aval de l’île : le Mackenzie était brisé et toute la glace partait en pièces.

Mgr Glut, pleurant de reconnaissance, étreignit sur son cœur son cher compagnon... Il décida que le port du refuge serait appelé désormais l’île Boisrcuné.

Quel missionnaire — prêtre, ou évêque — n’apporterait ici son récit, à lui, toujours émouvant, et où il serait montré qu il a du plusieurs fois la vie au savoir-faire et à l’abnégation de son humble frère coadjuteur?

Que ne dirait-on pas, pour ne citer encore que l’un de

ceux qui ne sont plus, du dévouement du frère Jean-Marie Lecreff?

En février 1896, il accompagnait Mgr Grouard et le Père Dupé, entre le Petit Lac des Esclaves et le lac Wabaska. Le Père Dupé, qui depuis assez longtemps battait, en courant, la neige devant les chiens, ralentit soudain et bientôt ne remua qu’à peine :

- Vous êtes bien fatigué? demanda Mgr Grouard.

Ce n est pas tant la fatigue, répondit-il, qu’un certain engourdissement qui me lie les membres. Je ne puis même plus me servir de mes mains.

II n’y avait nul doute, continue Mgr Grouard, il était en tram de o-eler, et, s’il eût fallu chercher au loin et longtemps du bois pour faire du feu, comme cela arrive quelquefois, il se serait change en statue de glace. Mais heureusement nous en avions là, sous la main, en quantité considérable. Dès qu’il vit la flamme briller, la pauvre Père y plongea avidement les mains, trop avidement même, car il se fît quelques légères brûlures.

Que voulez-vous, disait-il, j’ai envie de vivre !

Petit à petit cependant, la flamme grandissante envahit tout le bûcher, et nous avons enfin un véritable feu de joie qui dissipe toutes traces d’engourdissement. Mais aussi le Frère Jean-Marie a-t-il fait une hécatombe d’arbres entiers ! Les peupliers secs tombent en masse sous les coups de sa hache. Plus il en abat, plus il en veut abattre. Il semble dire au Père Dupé :

Ne craignez rien, mon Père : tant que je serai là, vous ne

gèlerez pas 1

Il ne fait trêve à sa fureur de bûcheron que pour préparer le souper ; mais c’est pour recommencer de plus belle à la lueur de la flamme...

Le Frère Jean-Marie Lecreff repose, depuis 1919, au cimetière de Saint-Albert, avec tant d Oblats de Marie Immaculée qui firent l’église d Alberta-Saskatchewan. Bien qu’appartenant au vicariat d’Athabaska, il avait demandé d’être déposé parmi les défunts les plus aimés de sa Congrégation.

Il tomba longtemps avant la vieillesse. Et tous ceux qui l’ont connu le regardent comme une victime du don de soi sans calcul ni réserve.

Arrivé de Bretagne au Mackenzie en 1884, à l’âge de seize ans, il se rompit aussitôt à la vie religieuse et apostolique du Nord, par l’un des plus rudes noviciats qui se puissent faire. On le vit tout de suite, avec les anciens, à toutes les tâches. Esprit délié, pensant tout haut, trop haut parfois, il était doué d’une impeccable mémoire des lieux.

Mgr Grouard (88 ans) et Mgr Breynat sur le pont du transatlantique, les ramenant du chapitre général dans leurs vicariats de l’Athabaska et du Mackenzie (1927).

En canot d’écorce de bouleau sur le Mackenzie.

Fr. Marc, Mgr Breynat.

Une barge dans les rapides de la rivière l’Athabaska.

Le fleuve Mackenzie à l’entrée des Remparts naturels de Good-Hope (Cercle polaire).

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En 1895, Mgr Grouard, qui l’avait souvent observé à 1 œuvre des voyages, se l’attacha définitivement comme compagnon de course, à travers l’Athabaska et le Mackenzie.

Ils dépassèrent même cette immensité, car ensemble ils firent une audacieuse traversée des Montagnes Rocheuses en 1900, époque de la folle ruée des mineurs sur le Klondike.

Après avoir navigué et pataugé longtemps dans des marais, ils arrivèrent au pied des montagnes, devant une gorge où tombait à pic la rivière au Rat. Le remous baignait un monticule de cabanes désertées et un cimetière avec des croix sans noms, sans dates, le tout dominé par un poteau chargé de cette inscription : Désolation CiUj. Une caravane entière de chercheurs d’or avait péri là, de froid, de faim et de scorbut, l’année précédente. Ce spectacle ne découragea point nos voyageurs.

Mgr Grouard s’attela à un câble de remorque, et le Frère Lecreff se mit à l’eau. Pendant douze jours, on fit louvoyer ainsi l’embarcation, sous les cascades. Au faîte des montagnes, Mgr Grouard aperçut l’immense Youkon, où l’appelait sa charge pastorale. Les deux missionnaires arrivèrent à Dawson, en haillons, couverts de poux, mais heureux d’avoir échappé maintes fois à la mort.

A la suite de cet exploit, le Frère Lecreff se décerna le titre de « Vicaire général voyageur » de Mgr Grouard Aucune protestation ne s’éleva. Il l’avait bien gagné.

Le zèle des frères à veiller sur la vie des évêques et des pères n’a d’égal que celui des évêques et des pères à veiller sur les frères.

de la gagner. Leur persévérance à « faire l’école », en dépit des obstacles dressés par toutes les malveillances, leur valut la victoire; et le Père Desmarais put remettre à Mgr Grouard un troupeau confirmé dans la foi.

Certains frères se dévouent à donner aux jeunes gens sauvages sortant des écoles primaires, tenues par des religieuses, une éducation professionnelle de nature à leur ouvrir une carrière honorable sous le regard de Dieu.

La bonne presse elle-même a trouvé ses apôtres. Et quel apostolat en effet ! Cette lettre du Frère Guibert, assistant actuel du Père Pierre Moulin, le vaillant et tout aimable missionnaire des Cris de la réserve d’Hobbéma, en Alberta, nous le révèle :

Le petit journal Cris, que rédigent les Pères Balter et Moulin et que je compose et imprime, fait beaucoup de bien. Il est d’un grand secours aux Pères, disent les missionnaires de l’Alberta, de la Saskatchewan, du Keewatin, du Manitoba et de l’Athabaska. Il y a beaucoup d’endroits où le prêtre ne peut aller qu’une ou deux fois l’an, et où les Indiens, entourés, assiégés par les ministres protestants, sans parler de leurs sorciers, seraient bien exposés à oublier leur religion, à l’abandonner même, si notre petit journal n’arrivait, de temps en temps, pour leur parler de la doctrine catholique, la leur expliquer et pour combattre leurs superstitions. Une vérité écrite semble faire beaucoup plus d’impression sur eux que la simple parole. Il n’est pas rare de voir des sauvages païens se laisser gagner et aller trouver le Père pour demander le baptême, après avoir lu dans le journal l’explication de la religion véritable. Nous envoyons ce journal à 500 sauvages ; mais nous savons que 5 000 au moins le lisent, car, à l’arrivée de la feuille aux seize pages, avec ses images, dont je grave au couteau les clichés de bois, tout le monde veut connaître ce qu’elle renferme, et celui qui la reçoit est lier de la faire passer à tout le monde...

Le terrain, sur lequel se tiennent d’ordinaire les Frères, pour appuyer les combattants de la Parole évangélique

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dans la lutte contre le paganisme et dans l’effort d’entretenir la foi, est celui du travail manuel.

Mgr Clut faisait, en 1876, ce tableau de l’activité intime de la mission de la Providence :

Nos deux établissements (couvent-orphelinat des Sœurs Grises et couvent des Oblats) rivalisent d’ardeur pour le bien de la mission. Aidé du Père Lecorre, je donne mes soins les plus assidus au spirituel et au temporel. Nos bons frères font de même, chacun dans sa spécialité.

Le Frère Salasse, presque sexagénaire et très petit de taille, rend les plus grands services par tous les métiers auxquels il se livre. Car il est à la fois forgeron, ferblantier, horloger, mécanicien, etc. A son atelier, il travaille pour toutes les missions du vicariat.

Le Frère Boisramé dépense à son ouvrage de menuiserie et de charpenterie une ardeur infatigable. Il construit en ce moment une chapelle qui prétend déjà au nom pompeux de cathédrale.

Le Frère Renault est notre fermier. Il s’entend fort bien à la besogne, et les trois mois de notre été lui suffisent pour nous procurer une grande quantité de pommes dS terre et d’orge : aliments si précieux pour notre école et notre orphelinat.

Le Frère Scheers, sabotier émérite, chausse confortablement tout le personnel l.

Enfin le Frère Olivier Carrour nous est très précieux comme pêcheur quotidien. Il remplace les Indiens, que nous avions à payer

1. Du même Frère Scheers, que nous avait donné la Belgique, et qui se trouvait alors à la mission de la Nativité (lac Athabaska), Mgr Grouard écrivait, quinze ans plus tard : « J’ai l’honneur de vous présenter maintenant le Frère Scheers, de Meulebeke. Il a passé jadis par nos maisons de Sion, de Moulins et d’Angers, dont il a conservé d’excellents souvenirs. Nombreux sont les offices qu’il a à remplir ici. Il est le gardien du troupeau, le fournisseur d’eau et de bois de chauffage, le charrieur de foin, etc..., et, enfin, le seul et unique sabotier du Nord. Que de souliers ménagés, que de rhumes avortés, que de rhumatismes évitésj grâce à ces chaussures commodes, sinon élégantes, qu’il expédie de son atelier dans toutes nos missions et jusque sous le Cercle polaire ! De la mission de la Providence seule, il lui est arrivé, cet hiver, une commande de cinquante paires de sabots ! C’est une vraie joie pour lui de pouvoir, de temps à autre, exercer son métier, et vous l’entendez alors chanter, de sa voix tant soit peu aigre et fausse, ses vieux airs flamands, qu’il garde exprès pour cette circonstance...

très cher, et qui ne faisaient que laisser dormir à l’eau nos filets. Sa pêche finie il trouve encore le temps de soigner nos quelques bêtes à corne.

Quand donc toutes nos missions posséderont-elles des frères semblables? Malheureusement, quelques-unes n’ont toujours que des mercenaires I Et des mercenaires si onéreux que nos pères aiment mieux se livrer eux-mêmes à tous ces travaux nécessaires...

Avant de suivre nos chers coadjuteurs dans les détails de leur vie extérieure, voyons-les encore, un moment, au sein de leurs communautés, à l’heure où s’exhale particulièrement de ces âmes saines la « joie des enfants de Dieu », l’heure de la récréation.

C’est plaisir d’assister au concert des barbes de toute teinte et de tout âge, qui se racontent leurs équipées, échangent ces taquineries qui sont la méchanceté des bons, et s’épanouissent au moindre bon mot trouvé. Celui-là, en retard d’une année sur la marche du monde, sourit aux nouvelles parties de France, il y a douze mois, avec le journal qu’un rapide courrier vient d’apporter. Ces deux autres se guettent en silence, penchés sur un jeu de patience, de calcul ou d’adresse. Sur tous les fronts repose la paix, qui surpasse tout sentiment.

Aux récréations des grandes fêtes chacun s’ingénie à mettre la réjouissance en harmonie avec la solennité... Il nous revient un souvenir qui indiquera avec quelle conviction.

Un brave Frère, venu de France à l’âge de dix-sept ans et qui dépasse beaucoup maintenant la soixantaine, avait reçu sa part d’une boîte de havanes, envoyée aux missionnaires du Mackenzie, pour leurs étrennes, par un bienfaiteur. Une boîte, divisée entre tous, cela représentait deux havanes par fumeur ! Un trésor !

Le Frère, avec qui nous nous trouvions alors, exécuta

MISSIONNAIRE

le premier, pendant l’été, en l’honneur de Monseigneur qui l’avait apporté. L’autre, il le réserva pour tout l’hiver. Solennellement, il l’entama le jour de la Toussaint, Mais, afin de n’en consumer que le tiers, il avait placé un fil d’arrêt. Lorsque le fil brûla, le havane fut éteint de force, pour jusqu’à Noël.

Noël ! Grande liesse au pays indien ! Après les splendeurs du minuit de la crèche sous l’aurore boréale, après les cantiques montagnais au divin Enfant sur l’air des vieux Noëls de France, après les chants de la messe du jour que, de sa voix magnifique, il présida encore, après les agapes de midi, où l’on servit — plat royal du Nord — d’opimes langues fumées de rennes, le Frère reprit le havane, remit le fil du « tu n’iras pas plus loin », et attaqua le deuxième tiers. Si lentement montaient les précieuses bouffées rondes que le fil, cent fois observé, ne flamba qu’au bout d’une heure.

Suivit la plus rude étape de l’hiver arctique, avec ses voyages dans les grands froids, dans les tempêtes de neige, avec ses nuits à la belle étoile... De bon cœur on y alla encore.

Et Pâques ramena le grand congé. L ’alleluia chanté, le havane fut pour la suprême fois rallumé. Des fils de la vieille moustache y roussirent à la fin... Mais, que voulezvous? c’était si bon !

Et voilà les petits riens qui suffisent, et font plus que suffire, au contentement, dans les régions de l’éternel dénuement où abonde la paix du cœur et où tout se parfume de cette paix, s’anime de cette gaieté, au temps du travail comme au temps du repos, dans la vie du bon ouvrier de Dieu et des âmes.

S. G. Mgr Breynat nous dépeignait récemment l’une de

ces scènes joyeuses des récréations de L’Extrême-Nord. C’était à la mission Saint-Isidore du Fort Smith, seuil du vicariat polaire. Monseigneur arrivait du chapitre général, tenu à Rome, et racontait à la communauté ses impressions, les nouvelles du Pape, du Supérieur général, de notre Famille religieuse des Vieux Pays, comme on dit là-bas. On devine l’intérêt trouvé, malgré l’heure avancée, dans ces récits. Puis, comme il devait poursuivre sa route le lendemain, le Vicaire apostolique glissa sur les travaux en perspective. L’énumération s’allongeait :

— Il faudrait bien encore faire ceci... Que pensez-vous de cette idée, Frère X...? Il y a encore cela, et cela, etc...

Comme les fronts se plissaient en se demandant comment pourrait bien s’accomplir le vaste programme, un colosse de Frère — le Frère Josso — calme et doux comme tous ceux qui sont forts, secouant sa pipe au talon de son mocassin, trouva le mot final de l’agréable veillée :

— Allons, je crois que nous pouvons aller nous coucher tranquilles maintenant. Nous avons de la besogne sur la planche pour notre hiver !

Un bon rire général approuva. Le frère réglementaire en profita pour agiter la clochette. Tous, évêque, pères et frères, passèrent, comme un seul homme, à la pièce toute voisine, où résidait le Dieu qui aime ceux qui donnent et se donnent de bon cœur, hilarem dalorem. Et la prière du soir commença.

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