Voir Aux Glaces polaires, chap. IV
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constructions, les objets de leurs échanges, leurs vêtements, leurs vivres : tout ce que la Propagation de la Foi, la Sainte- Enfance, l’Œuvre Apostolique, le Gouvernement canadien et la charité privée envoient, chaque année, aux pays les plus déshérités du monde.
Trouver ces cargaisons, qui, bien que se grossissant toujours, deviennent de plus en plus insuffisantes à des œuvres que le zèle apostolique fait grandir trop vite ; les transporter, en si peu de semaines, au bout des immensités : ce problème abrégea les jours de Mgr Faraud, le premier vicaire apostolique de l’Athabaska-Mackenzie, et il dévore la vie de ses successeurs : Mgr Grouard dans l’Athabaska, Mgr Breynat dans le Mackenzie.
Eh bien ! sans les bras des frères coadjuteurs, qui ont poussé sur les fleuves et les lacs ces convois annuels, jusqu’aux prêtres, jusqu’aux religieuses, jusqu à leurs orphelins, leurs vieillards, leurs malades, on peut dire que le problème n’eût été que misérablement résolu, à la douleur de l’Église.
Sans le frère coadjuteur, les missions du Mackenzie n’eussent fait que péricliter. Elles resplendissent aujourd’hui.
L’embarcation primitive du sauvage, du coureur-desbois, et partant du missionnaire, fut le canot d écorce. Remplacé tour à tour par des barques, par des bateaux à vapeur, pour effectuer les transports les plus lourds, le canot d’écorce aura longtemps encore les faveurs des courses rapides et des passages difficiles que sa légèreté permet d’affronter.
Sa carène, consistant en trois pièces d’écorce de bouleaucousues ensemble avec des racines de sapin, s’applique à une charpente de lattes, disposées en demi-cerceaux et dont les tenons s’engagent dans les mortaises de deux barres longitudinales élégamment arquées et finement relevées en proue et en poupe. Pas un clou n’a servi. Aussi le canot conservera-t-il toute sa solidité et toute sa souplesse. Une couche de résine (gomme), plaquée sur les points de couture et sur les porosités de l’écorce, achève d’apprêter la nacelle. Celle-ci n’attend plus, pour fendre les eaux, que le moinde coup de pagaie, et ne demande au rameur que de se souvenir qu’elle est ronde, versante, vulnérable à tout écueil et facile à briser dans les soubresauts des rapides.
Le kayak , fait en peau de marsouin, beaucoup plus étroit que le canot d’écorce, est le triomphe de l’ingéniosité esquimaude. L’indigène s’y engage, par une ouverture qui ne laisse passer que son corps, et il le lance jusque dans les tempêtes de l’océan sans jamais chavirer. Ce prodige d’équiübie semble difficile aux autres Indiens. Il est impraticable aux Blancs.
Mais au canot d’écorce du Peau-Rouge, tout rameur s’habitue en peu de temps ; et l’on voit d’audacieuses flottilles braver le Grand Lac des Esclaves lui-même, qui mesure 603 kilomètres de longueur.
Sur la rivière des Liards, grand affluent du Mackenzie, et sur la rivière Nelson, affluent de la rivière des Liards, comme le bouleau est plusrare,sonécorceestremplacéepar celle du sapin -épinette : écorce toute friable et qui ne résiste qu à peu de voyages. Le canot d’épinette, construit avec moins de soin, s’abandonnera facilement sur le rivage.
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Le 8 septembre 1907, l’un de ces canots sombra, hélas! avec le Frère Rio, l’un des meilleurs navigateurs du Mackenzie.
Le Frère Rio revenait d’un voyage de 240 kilomètres, qu’il avait fait pour conduire le Père Le Guen de Liard à Nelson. Comme le Père Le Guen devait passer tout l’hiver à Nelson, au milieu des tribus qui l’attendaient, une grande barque avait été équipée pour transporter les provisions de cette longue saison et les ustensiles nécessaires. Une telle charge ne peut remonter à la rame les courants accélérés des rivières Liard et Nelson. Il faut recourir alors au « métier le plus dur auquel une créature humaine puisse être réduite », métier bien connu de tous les missionnaires : la halage de grève.
Nous ne croyons pas que, depuis l’embouchure du fleuve Mackenzie, dans l’océan Arctique, jusqu’à Athabaska-Landing, grand coude de la rivière Athabaska, non loin d’Edmonton, l’on puisse montrer, sur les3 500 kilomètres de cette ascension, l’espace d’une lieue, que les sueurs et parfois le sang de quelque missionnaire, halant son embarcation, n’aient douloureusement arrosé.
Or, la rivière des Liards est plus cruelle encore que l’ Athabaska et le Mackenzie.
Le haleur de grève passe les épaules dans un harnais, qui le rattache au bateau, au moyen d un câble, apte à s’allonger lui-même ou à se raccourcir, selon 1 état des eaux. Ainsi attelé, il s’enfonce dans les bourbiers, franchit les torrents, s’accroche aux rochers, se cramponne aux blanches des arbres que le vent a jetés sur les berges, escalade les falaises, glisse jusqu’à l’eau, repart à travers mille embarras, les mocassins bientôt déchirés, les genoux souvent meurtris, tirant toujours.
De ses douze années au Mackenzie, le Frère Rio en avait passé six entre Liard et Nelson, et s’était habitué à cette corvée. Carré, trapu, très fort, il halait, comme sans fatigue, et toujours en chantant ses airs bretons. Son intarissable jovialité trouvait même dans les mauvais pas, qu’il appelait les « guignons du jeu », l’occasion de frais éclats de rire, dont il s’amusait à recevoir l’écho de la forêt sauvage.
A ce voyage de 1907, son plaisir était au comble, parce qu’il savait que, sans son humble concours, le Père Le Guen aurait été retenu à Liard, loin de ses chers néophytes, attendu qu’aucun Indien ne se fût trouvé pour le conduire
Le Père Le Guen, qui veillait au gouvernail, put rarement décider son compagnon à l’échange des rôles. Un jour qu’il insistait, il reçut cette réponse :
— ■ Laissez, mon Père. C’est trop d’honneur et trop de bonheur pour moi d’assister un prêtre. Ne m’enlevez pas le privilège de ma belle vocation !
Au fort Nelson, le Frère Rio passa trois jours à installer le Père Le Guen, à lui bûcher quelque bois de chauffage, à lui réparer sa montre. Il était aussi habile aux ouvrages délicats qu’à la ferblanterie et à la menuiserie. Puis, il se confessa, communia, et, son vieux canot remis en ordre, il repartit, n’emportant que son fusil et sa cassette d’outils, pour la mission de Liard où le réclamait le Père Gouy.
- Au revoir, mon Père, cria-t-il, en poussant au large de la rivière Nelson. Au 17 février ! Je reviendrai vous chercher avec les chiens !...
Le 17 février, c’est la grande fête annuelle de la Congrégation, en mémoire du jour de 1826 où Léon XII approuva les Règles et Constitutions et consacra à jamais le nom des Missionnaires Oblals de Marie Immaculée , « nom qui
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plaît tant au cœur et à l’oreille », s’écriait Mgr de Mazenod, le vénéré Fondateur. A cet anniversaire, les missionnaires tâchent de se réunir, ne reculant devant aucune distance, devant aucun obstacle. Pères et frères du Mackenzie profitent de ce rendez-vous familial pour faire leur retraite annuelle. A la messe du 17 enfin, au pied de l’autel, devant le Saint-Sacrement exposé, en union avec tous les Oblats de l’univers, ils renouvellent leurs vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté, d’obéissance, de persévérance dans le saint Institut.
Le Père Le Guen entendit longtemps la voix de ténor chanter en cadence, dans les gorges de la Nelson, Y Ave Maris Stella de Sainte-Anne d’Auray.
La dévotion à Marie et à sainte Anne s’étaient avivées d’harmonie, dans le cœur du Frère Rio, au voisinage de la chapelle de Notre-Dame de Belleham, où il était né.
Le bon serviteur de la Sainte Vierge avait même précipité son départ afin d’arriver plus sûrement à Liard pour la Nativité et de n’être pas privé, en une si belle fête, de la sainte messe et de la communion.
Mais le vent du Nord se mit à souffler, et le voyageur ne put atteindre que le 7, au soir, la rivière des Liards ellemême.
A ce confluent s’élevait la tente du chef François, son ami. Il y trouva la rustique hospitalité indienne. Toute la veillée, le bon Frère égaya et édifia les sauvages, dont il savait très bien la langue.
Le lendemain, le vent debout soufflait toujours.
— Prends garde, dit le vieux chef. C’est le balai du ciel qui va contre la rivière. Il est traître aux canots de faible écorce comme le tien. Reste avec nous jusqu’à demain.
Le Frère Rio, canotier hors de pair, n’avait jamais eu
peur. Son amour pour la Sainte Vierge l’emporta.
— Non, dit-il, je pars. Je veux du moins être là, poulie salut du Saint-Sacrement. II ne me reste que 70 kilomètres. Mais avant tout, mes amis, récitons un chapelet.
Il présida la prière et chanta un dernier cantique. Ensuite, ayant loaché la main de chacun, il reprit la rivière.
On le vit s’engager dans le facile rapide qui contourne le cap voisin. Quelques instants plus tard, deux coups de fusil précipités, signal de détresse, retentissaient. Les sauvages coururent à la berge du rapide. Mais rien ne paraissait déjà plus sur la Liard.
Seule, la pauvre cassette fut retrouvée, le 15 septembre, échouée loin de là. Le canot avait dû s’ouvrir en heurtant l’un de ces troncs d’arbres flottables, qui s’ancrent par le fond et dont l’extrémité libre affleure la surface. Les vagues rebroussées par le vent avaient sans doute dissimulé l’écueil.
L’embarcation la plus utilisée pour les transports, dans l’Extrême-Nord, n’a pas été toutefois le canot d’écorce, ni le canot de bois qui consiste en un tronc de peuplier ou de tremble creusé à la hache, ni même la simple barque, mais la grande barge en forme de gork-boal d’abord, puis rectangulaire, à fond plat, à peine relevée en avant et en arrière, et manœuvrée par des rames énormes.
Pendant plus de cinquante ans, s’organisa, au lac la Biche d’abord, à Athabaska-Landing ensuite, une flotte printanière de ces barges, dont le nombre s’éleva de deux à •quinze, à mesure que se développèrent les missions, sur les
Missionnaires et Indiens tirant' 'une barge dans un « portage
Le Sainte-Marie au lever de l’ancre.
Frères achevant la toilette du Saint-Ernest.
treize ou quinze mille kilomètres de rivières et de lacs composant la partie évangélisée de l’Athabaska-Mackenzie.
Les épisodes de ces voyages, dans les rapides, parmi les écueils, à travers les bancs de sable et les hauts-fonds perfides, émailleraient d’intéressants volumes.
Le dernier récit qui nous soit parvenu raconte le touage d’une petite barge, sur la rivière de l’Ours, qui décharge dans le Mackenzie le Grand Lac de l’Ours. Elle ne doit mesurer que 130 kilomètres, cette rivière. Mais elle dévale avec une telle impétuosité, au fond de ses précipices, qu’elle impose d’incroyables efforts à l’équipage obligé d’y faire monter ses bateaux.
Ces lignes du Père Fallaize, qui la gravit en 1920, avec le Frère Meyer et M. Bolland, le sympathique commerçant de fourrures, pour se rendre, par delà le Grand Lac de l’Ours, à la mission esquimaude de Notre-Dame du Rosaire, nous laissent entrevoir, dans leur poignante brièveté, ce que la rivière de l’Ours a coûté de labeurs et de déboires à nos missionnaires, depuis 1864.
Durant cinquante-quatre jours, nous avons halé à la corde, déchargeant et rechargeant, avançant, revenant en arrière, gagnant parfois à force de poulies une centaine de mètres dans un jour. Avec cela, quelle nourriture avions-nous, Dieu le sait ! Et il nous fallait travailler sur un terrain tantôt taillé à pic, tantôt formé de roches roulantes ou pointues, souvent dans une vase sans fond. Pour tout achever, durant les dix derniers jours, une couche de neige de dix-huit pouces est venue couvrir tous les obstacles... De là, nous traversâmes le Grand Lac de l’Ours, en quatre jours, avec armes et bagages...
Bien qu’ils fussent dix-sept voyageurs à s’entr’aider dans cette équipée, qui restera fameuse au Bas-Mackenzie, le Père Fallaize n’hésita point à dire que sans le secours du
Frère Meyer, il « ne voyait pas comment il aurait jamais pu regagner sa mission ».
Le Frère Meyer, attelé à cette barge, sur cette affreuse rivière, était loin cependant de l’élégante automobile qu’il conduisait de Lyon à Marseille, comme chauffeur diplômé, et dans laquelle Mgr Breynat, son compatriote, vint le cueillir un jour... Après douze années de tous les travaux, au Grand Lac des Esclaves et au Grand Lac de l’Ours, il « s’estime bien récompensé » aujourd hui, parce qu’il lui fut donné d’être le parrain des premiers Esquimaux de la farouche tribu du Coppermine, baptisés par le Père Fallaize, à Noël 1920.
Une autre tribu esquimaude, les Natavels, que le vicariat du Mackenzie eut la désolation d’abandonner longtemps, faute de missionnaires, mais dont il vient de reprendre l’évangélisation, comme nous l’avons dit, reçut quatre fois, à ses grands quartiers de pêche de l’ Ile Herschell, située dans l’océan Glacial même, la visite du Frère Louis Beaudet. Nul, par conséquent, jusqu’en 1926, n’avait encore poussé plus loin que lui vers le pôle Nord (1).
Le Frère Louis se rendit à Herschell, par le delta du Mackenzie et 200 kilomètres de pleine mer, au moyen de Yomiak esquimau, sorte de doris solide et légère, inventée par les Natavels pour leurs voyages sur le fleuve et sur la mer. Frère Louis n’était pas né marin. Il n’avait jamais vu
1. Le Père Fallaize a parcouru, durant l’été 1926, tout le littoral de l’océan Glacial et les îles polaires voisines, depuis Herschell jusqu’à la presqu’île de Kent. Sur l’île Victoria, il a dépassé la hauteur du Pôle magnétique. Le but de cette exploration, accomplie au nom de Mgr Breynat, était de faire le recensement des Esquimaux de la juridiction du Mackenzie et de préparer l’établissement chez eux de diverses missions. Des frères se forment actuellement à cet apostolat du pays des maisons de neige et des tempêtes.
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l’eau avant de s’embarquer avec le Père Lecorre, qui était venu le « pêcher pour le Mackenzie » à Trélécan dans le Morbihan, en 1884. Mais, « quand le Breton se fait marin », quand à la mélancolique ténacité de son pays d’Arvor il ajoute l’endurance du climat arctique, qui l’arrêtera?
Marin, comme les autres Bretons de l’Extrême-Nord, le Frère Louis le devint à peu de frais. Il navigua d’abord, pendant dix ans, sur le Grand Lac des Esclaves, et ce fut avec tant d’adresse que Mgr Grouard l’envoya, 340 kilomètres passé le Cercle polaire, comme coadjuteur des Pères Giroux et Lefebvre. Il les aida à faire la pêche, à scier de long, à bâtir la mission du Saint Nom de Marie. Il les conduisit à l’ Ile Herschell, le Père Lefebvre deux fois, Le Père Giroux une fois. A son troisième voyage, qu’il fit seul, il traita, au nom des pères, une très délicate affaire. Lors de son dernier retour, à peine eut-il quitté, avec le Père Giroux, l’ Ile des Esquimaux qu’une tempête se leva, si violente qu’elle brisa les ancrages de plusieurs vaisseaux baleiniers, au port d’Herschell. Les missionnaires pensaient se voir engloutis, à chaque abîme creusé devant eux par les vagues. Mais le Frère Louis tenait la mer en Breton et le Père Giroux godillait en Canadien du Saint-Laurent. Ils abordèrent au continent.
Depuis 1902, Frère Louis réside à la mission Notre-Dame de la Providence, sur le Mackenzie, où il se dévoue à toutes les occupations compatibles — et incompatibles le plus souvent — avec les rhumatismes chroniques, contractés au Grand Lac des Esclaves et à la mer Glaciale.
Enfin l’heure du grand progrès sonna pour les solitudes hyperboréennes. Un jour de 1893, un bateau à vapeur, le Saint- Joseph, siffla, au bord du lac Athabaska, et se mit à
remorquer les barges de transport jusqu’aux missions comprises entre le pied des rapides de la rivière Athabaska (Mac Murray) et la tête des rapides de la rivière des Esclaves (Fort-Smith).
Dès lors, l’activité des frères coadjuteurs se porta sur la construction et l’appareillage des steamers et des yachts, qui, tour à tour, n’ont pas encore cessé d’occuper les étés polaires.
L’insuccès attrista la première saison du Saint-Joseph. Ses chaînes trop faibles se brisaient à la remonte du courant, et ses machines n’avaient pas la force de le dégager des bancs de sable où il échouait presque chaque jour : « Le Frère Lavoie, notre mécanicien, dit Mgr Grouard, ne se décourageait pas, et je dois reconnaître que son sang-froid et son savoir-faire ont été dignes de tout éloge. Je n oublierai pas non plus saint Joseph, dont la protection visible nous a tirés de maints dangers... »
Un nouvel appel fructueux à la charité de la France permit à Mgr Grouard de donner au Saint-Joseph des machinesassez puissantes pour le faire marcher sans encombre.
Cependant la course du petit vapeur ne pouvait dépasser le 60e degré de latitude, où mugissent, dans leurs vallées à jamais sauvages, les rapides de Fort-Smith.
A deux kilomètres du commencement de ces rapides (Fitzgerald), toute cargaison doit être débarquée, afin d être transportée, par un portage de 25 kilomètres, jusqu’à Fort-Smith, où reprend la tranquillité de la rivière des Esclaves.
Un portage — expression consacrée par les coureurs-desbois, — c’est le chemin qui tourne l’impasse, marquée par des rapides infranchissables, par des hauts-fonds pierreux, par des détours trop longs du cours d’eau, ou bien par
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l’extrémité fermée d’un lac. Les chemins de portage, taillés à la hâte, à travers les forêts et les fondrières, voient peiner, suer, saigner le pauvre voyageur portant ou traînant son bagage et même sa propre embarcation, à moins qu’une autre l’attende à l’eau navigable, vers laquelle il se dirige. Le poriage du Grand Rapide, sur la rivière Athabaska, est célèbre par les semaines qu’il demandait quelquefois pour se laisser franchir. Le portage de Fort-Smith retient longuement encore à ses travaux forcés toutes les caravanes du Nord.
Mais, à Fort -Smith, au pied de la chaîne de 35 kilomètres de rapides que double le portage, s’ouvre enfin large, libre et profonde, l’avenue de l’océan Glacial : 2 500 kilomètres, dont 400 sur la rivière des Esclaves encore, 100 sur le Grand Lac des Esclaves et 2 000 sur le fleuve Mackenzie.
Le Mackenzie, que les sauvages appellent le Cours d Eau Géant, le Naotcha, issu du Grand Lac des Esclaves, draine, à lui seul, un bassin de plus d’un million de kilomètres carrés. Par ses bouches de 50 kilomètres, il jette à 1 océan 500 000 pieds cubes d’eau à la seconde.
Ce fut le Saint-Alphonse qui eut, en 1895, les premiers honneurs du fleuve Géant.
Le Saint-Alphonse, baptisé par la reconnaissance de Mgr Grouard envers les Rédemptoristes qui donnèrent la moitié de la somme qu’il devait coûter, sortit, comme le Saint-Joseph, des mains de nos coadjuteurs.
Mais le Frère Lavoie, « à qui il ne manquait que les leçons d’un maître, tant il était doué lui-même d’observation et de sens pratique », constata, une fois de plus, que les lois de l’élégance ne sont pas toujours celles de l’équilibre.
Aussi la coque du Saint-Alphonse dut-elle être refaite, avant même d’avoir servi.
La coque solide et proportionnée fut exécutée par les Frères O’Gonnell et Ancel, sous la direction d’un technicien, M. Boyed, que Mgr Grouard avait fait venir. En deux mois de l’automne 1894, le nouveau vapeur se trouva fièrement campé sur ses vingt mètres de long et ses quatre de large.
Au printemps 1895, il démarra de Fort-Smith, pour son « voyage de noces » — maiden irip — au Cercle polaire ; et défila ses 2 500 kilomètres, sans avarie ni retard, avec son drapeau français, aux applaudissements des missionnaires pleurant de joie, et à l’ébahissement des indigènes qui n’en croyaient leurs yeux.
Onze ans, il refît le voyage. Et même trouvait-il le temps de retourner à mi-chemin, à Simpson, et de revenir, avant les glaces, à sa cale-sèche de Fort-Smith. Dévorant les pans de forêt qu’on lui abattait à même les grèves, crachant ses flammes par sa cheminée trop large et trop courte, trouant de brûlures force soutanes de missionnaires et force guimpes de Sœurs Grises — personnages acculés, sur l’unique pont à ciel ouvert, aux recoins que leur laissaient l’ampleur des machines et les réserves de bois — , sifflant à déchirer l’oreille, il allait, venait, remorquait barges et radeaux, doublait les rochers, défonçait les bancs de sable, « bourlinguait ferme » sur le Grand Lac, renflouait à l’occasion des vapeurs échoués, soutenait, en un mot^ devant tous et partout, l’honneur des missions qu’il avait à servir. Sa renommée franchit les mers et jeta l’alarme au Grand Synode d’Angleterre.
Voyez, y disait-on, voyez là-bas, au Mackenzie ! Tandis que le Bishop (l’Évêque) catholique se promène en sleamboat, nos Bis-
hops anglicans n’ont que leurs bateaux plats, ou bien ils sont réduits à ne voyager que sur les vapeurs de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Honte à l’Angleterre et à sa religion !
Malgré son argent, en dépit du zèle de ses ministres, l’anglicanisme ne parvint jamais à lancer sur le Mackenzie son bateau à vapeur, parce qu’il n’eut pas de Frères coadjuteurs.
Le Saint-Alphonse, construit et entretenu par nos coadjuteurs, trouva aussitôt en eux son capitaine, ses mécaniciens, son équipage.
Le premier capitaine fut le Frère O’Connell.
Sculpté en Moïse de Michel-Ange, la barbe marine épanouie en rayons d’argent, le large front abrité d’une casquette à visière, l’œil bleu-s/iamroc/c sondant l’horizon et les flots, il se tenait droit à la barre. Bon fds d’Irlande, il avait apporté de son pays, la verdeur de l’esprit et l’indomptable vouloir.
Ingénieux à travailler le bois, à confectionner des autels, des armoires, des chaises girouettantes, il passe maintenant ses hivers à meubler les missions.
Il eut aussi, en ses plus jeunes années, sa part des grandes pêches de l’automne et des longues courses sur la neige. Mgr Grouard aimait voyager sous ses auspices.
L’un des mérites du Frère O’Connell fut d’avoir encouragé la vocation d’un compatriote, ferronnier de son état, et qui devait rendre de grands services aux œuvres de l’Extrême-Nord : le Frère O’Brien.
Du Frère O’Brien nous avons relevé ce trait dans les
notes de Mgr dut, qui était son supérieur au lac Athabaska.
« Notre cher Frère O’Brien s’était blessé le pied, et cela paraissait très grave. N’étant que dévouement et oubli de soi, le bon religieux travaillait quand même. A la fin, le mal empira tellement qu’il dut s’arrêter et que je le mis au repos complet. Mais le repos même n’y fit rien, et le mal s’accentuait de plus en plus. Désolé à la pensée qu’il allait être à charge — ainsi le croyait-il — il se leva un jour qu’on l’avait laissé seul, se traîna jusqu’à ma cellule, prit respectueusement la relique de la Vraie Croix, et se l’appliqua sur la jambe. La guérison s’opéra immédiatement. Le frère a repris, comme si rien n’était, ses marches sur la glace. »
La vocation du Frère O’Connell — né en 1857, à Ballangary, comté de Tipperary, « pays de la verdure, des fleurs et des oiseaux » — se décida au cours d’une mission, prêchée à Mullahone par les Oblats de Marie Immaculée du couvent de Dublin.
O’Connell allait atteindre ses vingt ans. Désespérant de traverser la foule qui déferlait chaque soir aux pieds du Père Bready, il se tapit dans le confessionnal, comme le sacristain faisait sa ronde avant de fermer l’église, et il y resta jusqu’au petit jour, «/o be sure lo catch Father Bready », afin d'attraper , à coup sûr, le Père Bready. Le missionnaire, probablement édifié de cette veillée des armes, encouragea son matinal pénitent et lui promit de le faire admettre bientôt au noviciat de Belmont. De Belmont, le Frère O’Connell fit voile, le 17 mars 1880, en compagnie de Mgr Clut et du Frère O’Brien, pour l’Athabaska-Mackenzie, d’où il n’est jamais revenu.
Capitaine inamovible du Saint-Alphonse, il eut, à son aide,
plusieurs mécaniciens. Son préféré fut, personne n’en peut douter, le Frère William.
Le Frère William, grand intendant des scieries du Mackenzie, avait fait son apprentissage dans la toute admirable Congrégation des ouvriers catholiques, fondée par le célèbre Père Kolping. De la même association sortit, après lui, le Frère Kraut, qui, depuis 1906, l’assista souvent dans ses installations et réparations de machines, à nos établissements du Nord.
Avec le Frère O’Connell pour capitaine et le Frère William pour mécanicien en chef, le Saint-Alphonse vécut jusqu’à 1905.
Sa coque vermoulue servit alors de bois de chauffage, et sa chaudière devint le moteur de la scierie de Résolution.
Aussitôt, les frères entreprirent le Sainte-Marie, à Fort- Smith, sous la direction de Mgr Breynat et du Père Mansoz. Capitaine et mécanicien en chef avaient trop bien mené le Saint-Alphonse pour n’être pas maintenus aux mêmes grades sur le Sainte-Marie.
Splendide dans sa parure toute blanche et bleue, avec sa Vierge aux mains jointes qui veillait à la proue, fendant les ondes sous la forte et douce poussée de son hélice, le Sainte- Marie a laissé le souvenir du plus gracieux, du plus solide, du mieux assorti dans ses cales, ses cabines et ses ponts, sinon du plus spacieux, des steamers qui aient encore sillonné les flots arctiques.
En 1912, il fut vendu.
Pourquoi?
Parce que les Frères lui manquèrent. Déjà le Saint- Alphonse occupait, durant quatre mois, toute la vie de ceux
auxquels il incombait de le remettre à l’eau, de le conduire, de le haler pour l’hiver, de le radouber. Pour le Sainle- Marie , deux fois plus grand, il fallut doubler l’équipage. Et les frères vieillissaient sans qu’arrivât le renfort. Toutes les missions, que les transports plus abondants avaient développées, réclamaient à elles seules l’assistance de tous les bras. A la fin, malgré les dévouements surhumains des jours et des nuits de l’été, les Frères marins ne purent suffire à la tâche, et le vicaire apostolique eut la douleur de chercher un acheteur.
Il le trouva dans une Compagnie commerçante qui, en guise de paiement, s’engagea à transporter, pendant cinq ans, les effets des missions.
Ces cinq ans sont passés.
Cela signifie que, jusqu’au jour où la Providence lui enverra assez de coadjuteurs pour reprendre la grande navigation, sans négliger les travaux à demeure, il restera à l’évêque du pôle Nord le souci de trouver les lourdes sommes qu’il faut désormais verser, pour payer leurs services, aux fréteurs, venus sur les brisées du Sainl-AIphonse et du Sainte-Marie et instruits par eux de la carte nautique de nos lacs et de nos fleuves.
Et voici que, depuis 1920, cette « lutte pour la vie » s’impose, plus menaçante chaque jour. Des nappes de pétrole, découvertes en aval du fort Norman, non loin du Cercle polaire, attirent les « fiévreux de l’or ». De toutes parts, ils se précipitent sur les rivages du Grand Lac des Esclaves et du Mackenzie, comme à l’intérieur du continent, cherchant les essences, les métaux, les richesses de
toutes sortes, dont surabondent, à la vérité, les entrailles de « ces terres d’épouvante ».
Parviendront-ils à vaincre les distances et les hivers? Exploiteront-ils les mines lointaines et difficiles?
Le missionnaire, sans rien attendre de la pauvreté — et de l’âpre égoïsme le plus souvent — de ces immigrants, devra s’occuper de leurs âmes. Il devra, sans nouvelles ressources, lui qui n’a ni la vocation ni le temps de se livrer au commerce, à l’industrie, soutenir des œuvres de bienfaisance aux incalculables proportions.
Il lui faudrait, du moins, des coadjuteurs.
Viendront-ils?
Les prières des prêtres, des vieux frères, des religieuses, des orphelins, des malades les demandent à Dieu.
A la fin de 1921, V Action catholique, journal de Québec, publiait deux lettres sous ce titre : Champ d’ Apostolat.
L’une, la réponse, était de S. E. le cardinal Bégin, archevêque de Québec ; elle bénissait et recommandait hautement la noble entreprise.
L’autre était de S. G. Mgr Breynat, vicaire apostolique du Mackenzie ; elle demandait au vénéré Prince de l’Église la permission de parcourir son vaste et splendide diocèse, « où la foi est encore si vivace et les cœurs si généreux », afin d’y tenter « une levée d’ouvriers qui sachent vivre de privations et de renoncement ».
Chez nous, continuait le prélat, la besogne surabonde, et la surproduction n’est pas à craindre. Nos prêtres ne suffisent même pas aux besoins du ministère. Dans bien des cas, ils sont obligés de consacrer la meilleure partie de leur temps à pourvoir à leur nourriture et à leur logement... Pourquoi de bons jeunes gens au bras solide et au cœur vaillant, qui gémissent dans les liens du monde et n’attendent que l’appel du Maître les invitant à ses vignes les plus éloignées, ne viendraient-ils pas s’en charger?...
De tous côtés, les appels à la charité sont si nombreux, si pressants que, malgré la pauvreté de mes missions, je ne me sens pas le courage de tendre la main. Assez riche je m’estimerai, si je trouve, comme nous en avons déjà, des coadjuteurs qui sauront se passer d’argent et dont l’abnégation sera une prédication constante... Enrôlés sous la bannière de Marie Immaculée, revêtus, après l’épreuve du noviciat, de l’habit et de la croix de missionnaire, ils seront eux-mêmes de vrais missionnaires, et leurs travaux de vrais travaux apostoliques...
Les Frères du Mackenzie, déchargésdu service des grands bateaux, s’occupent cependant encore de la construction et de l’entretien de petits vapeurs, comme le Saint-Charles, le Saint-Emile, le Providence.
Depuis 1915, le pétrole lui-même a été employé. Le Saint-Ernest — auquel devaient succéder le Docteur Rymer et le Saint- Gabriel — inaugura la nouvelle force motrice, sous la conduite du Frère François Pelletier, venu de l’Est du Canada afin d’en apprendre la manœuvre à ceux de l’Extrême-Nord.
Le Frère Pelletier — retourné aujourd’hui au sanctuaire de Notre-Dame-du-Cap-de-la-Madeleine, sur le Saint-Laurent, pèlerinage national du Canada, que dirigent les Oblats de Marie Immaculée — se souvient particulièrement de la première traversée du Grand Lqc des Esclaves, qu’il entreprit, le 23 juin 1915, à dix heures du soir.
La nuit — ou plutôt ce qui s’appelle chez nous la nuit, car dans les régions subarctiques, il n’y a plus de nuit, à cette époque —, la nuit est d’ordinaire plus favorable que le jour aux voyages des petites embarcations sur les grands lacs, parce que le vent a coutume de s’y apaiser et les flots de se calmer.
Dans l’unique cabine exiguë du Saint-Ernest prirent place S. G. Mgr Breynat, le T. R. P. Isidore Belle, assistant
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général de la Congrégation et visiteur des missions du Mackenzie, et un autre missionnaire passager. Le Frère Pelletier s’occupait de la machine et le Frère Jean-Marie Beaudet du gouvernail.
A peine avait-on gagné le large qu’une brise de terre se leva et que de lentes et longues vagues se mirent à faire rouler le petit yacht. Seul, il se serait tiré d’affaire ; mais il remorquait un canot chargé de toutes les provisions, de la literie, de la cuisine, etc. Un petit moteur à essence tout neuf avait été posé sur son arrière, et ce poids l’alourdissait sans doute un peu trop pour le cas de mauvais temps. Les vagues, à force de déferler et en dépit des habiles manœuvres de nos Frères, finirent par remplir le canot qui sombra. Toutes les pièces de sa cargaison flottèrent un moment, de-ci, de-là, sous les yeux consternés des missionnaires, et, l’une après l’autre, calèrent bientôt. Mgr Breynat, versé dans l’art des naufrages, ne comptait presque rien sauver, lorsqu’il aperçut sa chapelle épiscopale portative, balancée entre deux vagues :
— Au moins elle, s’écria-t-il. A tout prix, reprenons-la !
L’épave gagnait le large, et le Saint-Ernest, retenu par le canot plongé à pic, chancelait sur place, immaîtrisable. Une contre-vague, heureusement, fît rouler dans le sens favorable la pauvre caisse, au moment où le Frère Jean- Marie lui jeta la longue perche de sondage. Si ce coup avait porté dans le vide, le yacht entier eût basculé peut-être. La chapelle roula un peu, Monseigneur se pencha et la saisit à l’instant où elle achevait de s’imbiber et de disparaître.
Le danger fatal était que la corde d’amarre du canot se mêlât à l’hélice du Saint-Ernest. La couper c’était, d’autre part, sacrifier le canot. Tous tirèrent sur celui-ci pour le
haler à bord. Mais, dans ce mouvement, réussi d’ailleurs, tout faillit chavirer encore. C’eût été la mort inévitable pour les cinq missionnaires.
On parvint à gagner une île déserte, d’où s’envolèrent d’innombrables mouettes et où se trouvaient des troncs d’arbres échoués. La nuit s’acheva à étendre sur ces bois les pièces de la chapelle : chasubles, mître, linges divers, vases précieux. Un ornement rouge déteint avait carminé le tout.
Enfin le Sainl-Ernesl remit le cap sur Résolution, point de départ, et les voyageurs débarquèrent devant la communauté surprise, à l’heure de la prière du matin.
Presque tout était donc perdu, fors les deux esquifs, les vies et le courage.
L’un des moyens de transport qui, de tous temps, mirent à profit le savoir-faire et l’endurance de nos bons frères, fut celui des radeaux.
L’histoire de l’un de ces radeaux mérite d’être rapportée
C’était en 1895. La scierie mécanique du lac Athabaska, la seule alors dans ces régions, avait débité les pièces destinées à construire l’église de la mission Saint-Joseph, au Grand Lac des Esclaves.
Sous la direction des Pères Laity et Dupire, qui retournaient, le premier à Fort-Smith, le second à Résolution, le Frère Hermas Charbonneau fut chargé par Mgr Grouard de conduire le convoi.
Canadien-Français, unissant aux qualités pratiques de sa belle patrie et à la vigueur de ses vingt-huit ans le
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dévouement le mieux éprouvé, le Frère Charbonneau ne pouvait tromper le choix de son évêque. Il s’était rompu à tous les travaux du Nord, à la rude mission de la Nativité où il était venu directement, des l’âge de vingt ans, après son noviciat, fait à Lachine (Ville La Salle) près de Montréal. Jamais, depuis, il ne quitta le lac Athabaska, où il préside encore à toutes les constructions, à la marche des scieries, des bateaux à vapeur, à la pêche.
Le radeau de 1895 avait pour base un carré de troncs d’arbres enclavant un plancher de madriers fortement cloués. Sur cette base, 1 700 planches avaient été disposées, par rangs croisés, et couvertes ensuite de 12 000 bardeaux en paquets. Par-dessus cette masse, 15 sacs de farine (provision annuelle de deux missions) et 20 caisses ou barils de clous, d’outils, de peinture furent entassés. Un beau meuble dans lequel on avait renfermé les divers ornements, les vases sacrés, l’ostensoir de la future église, reçut la place la plus convenable. Au milieu du radeau, à l’abri des caisses et des barils, se dressait une petite tente, où les missionnaires passeraient leurs nuits.
Le voyage devait compter 490 kilomètres sur la rivière des Esclaves, dont 170, du lac Athabaska aux rapides de Fort-Smith, et le reste de Fort-Smith au Grand Lac des Esclaves.
Il y eut beau temps, les deux premiers jours, facile flottaison, causeries joyeuses.
Le troisième jour, deux échouages se produisirent : l’un sur le sable, l’autre sur des écueils. Quatre journées de labeur violent, les pieds dans l’eau, sous une pluie froide, parvinrent à remettre à flot le colosse qui ne tirait pas moins d’un mètre d’eau.
Mais la pluie, qui n’avait cessé pendant les quatre jours
et continuait, avait accéléré le courant de la rivière grossie, et les voyageurs ne s’aperçurent pas, le soir du jour suivant, qu’ils s’amarraient à quelques pas seulement du gouffre de la Mort.
Ce gouffre, c’était les rapides de Fort-Smith. Rapides cruels au souvenir des Oblats du Mackenzie, depuis 1 aprèsmidi du 14 juin 1908, où, sous les yeux consternés des Indiens, ils attirèrent pour les engloutir, avec leur canot d’écorce, deux jeunes missionnaires, pleins de force et de talent : le Père Brémond, directeur de la mission de Fort-Smith, et le Père Brohan, encore en route vers son premier poste.
Une brume pluvieuse enveloppait, ce soir-là, les alentours du radeau, dérobant tout point de repère et assourdissant les grondements des rapides.
— Il me semble que nous n’en sommes pas loin, fit observer le Frère Charbonneau, dont c’était la première visite à ces parages.
— Erreur ! répondit le Père Laity. C’est plus d’un jour à l’avance que l’on entend les rapides... Ce bruit provient sans doute de tous les torrents gonflés qui roulent dans les bois... Vite, la prière du soir, et dormons en paix... Le premier éveillé détachera le radeau.
Ce fut le Frère Charbonneau qui, de bon matin, poussa doucement au large, attentif à ne pas troubler le sommeil des deux Pères.
La brume froide s’écrasait sur la rivière et le grondement paraissait redoubler. Mais, confiant en la parole du Père Laity, vieux missionnaire de l’endroit, le Frère ne s’alarma pas. Il récitait sa prière du matin...
Tout à coup, une voix, un cri sauvage plutôt, long, éperdu, déchira le brouillard :
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— Runa ra illé ! Il n’y a plus de vie pour vous !
Les Montagnais, campés au débarcadère de Fitzgerald, que Ton doit aborder en longeant la rive gauche pour faire le portage, avaient, de leurs yeux d’aigle, aperçu la toile blanche de la tente, en plein courant, par delà le remous de ce port où le radeau ne pouvait plus désormais revenir.
A leur cri, les missionnaires s’éveillèrent. Ils comprirent qu’ils étaient perdus. Jamais, en effet, un être vivant, saisi par ces rapides, n’avait été revu.
Un espoir de sauver le radeau voulut encore briller cependant. On avait hissé à bord un esquif, vieux, presque démantelé, qui n’avait plus qu’un tolet et un clou pour fixer les erseaux.
— A l’eau, l’esquif, dit le Père Laity au Frère Charbonneau. Visez cette pointe.
Son bras montrait le dernier petit cap avancé dans la rivière.
Tandis que les deux Pères s’arc-boutaient sur les deux grandes rames assujetties au radeau, afin de le retenir un peu contre le courant et de le faire obliquer à gauche, le Frère enroulait à sa jambe le câble de l’amarre et ramait vers la terre. Il y arriva, y prit pied ; mais le courant emportait trop irrésistiblement la masse de bois, et le câble s’arracha de ses mains.
A grande allure le radeau descendait.
Le Frère, alors, fermant l’oreille à toute prudence humaine, relança son esquif et rejoignit le radeau, espérant, contre toute espérance, aider encore les missionnaires décidé du moins à mourir avec eux.
Dieu entendit l’acte de contrition suprême et 1 acceptation du sacrifice, qui jaillit à la fois de ces trois cœurs, allant à l’holocauste.
Le radeau craquait déjà sur les vagues. Bientôt un rugissement de tonnerre et des avalanches bouleversées l’assaillirent de partout. Les grands rochers noirs passaient à ses côtés, comme des éclairs. Une fois, deux fois, il plongea, relancé aussitôt en l’air, comme par la poussée d’une gigantesque baliste. Puis, une lame de fond le balaya. D’un seul coup, tout fut emporté : tente, caisses, barils, meuble de chapelle, bardeaux et planches. Comment les missionnaires retombèrent-ils sur le cadre solide? Comment, parmi la débandade des projectiles, qui s’entre-choquaient dans cette chaudière bouillonnante, ne furent-ils pas broyés? Ils ne surent jamais le dire. Après cela, le radeau se dressa, presque vertical, en trépignant, comme pour se débarrasser de ses hôtes, qui, d’instinct, s’accrochèrent jusqu’en haut, se blessant les mains et les genoux. Tout retomba dans le vide. Le premier rapide était passé.
Le radeau allégé repartit comme une paille.
L’instant d’après, les missionnaires aperçurent devant eux un îlot de rochers. A droite de l’îlot, et plus près, la crête d’une seule vague, brisée à pic, révélait le bord d’une cataracte. A gauche, plus loin que l’îlot, descendait un chaos de cascades.
Le radeau, privé maintenant de ses rames, ne pouvait échapper à la cataracte que pour aller aux cascades.
Sur le dernier remous, formé par la division des courants, il tournoya trois fois sur lui-même, en se disloquant de toutes parts.
Ce fut le moment où chacun des missionnaires jeta vers le Ciel sa prière — la même exactement, ils se l’avouèrent dans la suite : « O Marie ! Nous sommes vos Oblats ! Sauvez-nous ! »
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Une seconde, le radeau oscilla au-dessus de l’abîme. Puis, il embarda du côté des cascades.
Mais, comme au passage il affleura l’îlot, tous trois sautèrent sur le même rocher.
Ils virent l’épave galoper encore un peu dans les écueils et s’effondrer tout à fait.
Prodige de présence d’esprit et de force — nous nous permettons de parler ainsi — , le Frère n’avait point lâché la corde de l’esquif. Et c’est pourquoi le rocher de refuge, au milieu des cinq kilomètres que mesurait en largeur la rivière furieuse, loin de tout secours d’ici-bas, pouvait encore ne pas devenir le tombeau des missionnaires.
Complètement trempés, frissonnants, ils décidèrent de tenter sur-le-champ la traversée jusqu’à la rive gauche. C’était se rejeter dans l’inconnu.
L’esquif fut vidé. Quelques touffes de lichen calfatèrent les trous de sa quille. Les rames s’articulèrent, l’une à son tolet, l’autre à son clou. Sur un grand signe de croix, on partit, le Père Dupire se tenant à l’avant pour découvrir les obstacles, le Frère Charbonneau sur les rames, le Père Laity à l’arrière, d’où il commandait du geste la manœuvre. Des ordres criés n’eussent point été entendus dans le vacarme des eaux.
Il y avait moins de dix minutes que le Frère s’efforçait de couper de biais le large courant, quand de nouveaux mugissements aigus se rapprochèrent. Le brouillard à demi éclairci laissa distinguer bientôt les derniers tourbillonnements d’un autre rapide, le suivant, sans doute, de celui qui avait balayé le radeau. Les flocons de son écume rebondissaient déjà sur l’esquif, qu’attirait le remous. Ce remous, au prix de la vie, il fallait l’éviter. Le Frère, ployé en deux, les pieds accotés contre ceux du Père Laity, donna
son coup de bras. Mais la secousse fit sauter le clou du plat-bord, et la rame se détacha. C’eût été la mort, si le Père Laity, prompt comme la pensée, n’eût saisi le clou au vol, comme il tombait à l’eau, et ne l’eût remis et tenu en place avec la main.
Les quelques secondes que prirent ces derniers mouvements suffirent à laisser drosser l’esquif jusqu’à la tête des cascades. Pris dans cet affreux duo du rapide et des cascades, enveloppé déjà des premiers plis de la vague perfide, le Frère l’arracha quand même, en multipliant ses coups de rame.
L’embarcation mit un quart d’heure peut-être à sortir de l’orchestre infernal. Le courant relâcha son emprise. Bientôt ce fut 1 eau calme. Enfin, un doux frottement de sable sous la carène. Le rivage ! La joie ! Le Magnificat à Marie !
Débarqués, les missionnaires liaient la pauvre nacelle, libératrice et, se regardant alors pour la première fois, ils se rendent compte de leur état.
Le Frère Charbonneau, qui avait eu le temps de se vêtir, n’était que déchiré et détrempé. Le Père Laity se trouvait nu-pieds, en chemise et pantalon ; le Père Dupire pareillement, et, de plus, la pipe aux dents, pleine d’eau : ô habitude ! n’avait-il pas dû l’empoigner, à son chevet — puisque c’était toujours entre elle et son chapelet qu’il s’endormait à 1 instant du Runa ra illè : Il n’y a plus de vie pour vous !
Tout le reste était perdu : les vivres, les pièces de l’église, les soutanes, les croix, la grande croix brillante que le missionnaire Oblatde Marie Immaculée reçoit, au jour de sa profession perpétuelle, et sur laquelle sa suave espérance est d’exhaler son dernier baiser, son dernier soupir.
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En s acheminant vers le poste de Fitzgerald, à travers la forêt et les rochers, nos marcheurs se coupaient les pieds aux cailloux et se piquaient le visage aux aiguilles des sapins serrés. Mais que leur importait si peu !
Au village indien, tout en prières pour les âmes de ceux que l’on croyait morts, leur apparition fut annoncée par une fdlette qui cria, en s’enfuyant :
— Maman ! Les Pères qui sont habillés en hommes !
Les wigwams se vidèrent pour entourer les « revenants ».
Sans trouver un mot à se dire, de part et d’autre, tant ils étaient émus, missionnaires et Indiens se touchèrent affectueusement la main.
Un grand feu réchauffa bientôt les naufragés.
Quelqu’un donna au Père Laity une casaque velue. Un autre affubla le Père Dupire d’une toile cirée et d’un béret de coton.
Quelques heures plus tard, les missionnaires, ayant fait le portage de 25 kilomètres, rejoignirent leur maison-chapelle de Fort-Smith.
La première messe du lendemain fut chantée en actions de grâces.