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CHAPITRE IV

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A la Samoyède. — Par 40 degrés centigrades. — « Gelure » et engelures. — La langue du Frère Bowes. — Splendeurs de l’hiver arctique. — Aurores boréales. — Les raquettes. — Le mocassin. — La course dans les régions polaires. — Ses douleurs. — Les équipages. — Le cheval.

— Mort des Frères Welsch et Nicolas. — Le traîneau à chiens. — « Ma fille » et « mon chien ». — Meules et dressage. — L’attelage. — Quelques grands coureurs : Frères Jean-Marie Beaudel luttant contre les bordillons, Leborgne battant la neige devant les chiens, Kérau trel sombrant dans le lac, Crenn le dompteur. — La lâche la plus dure. — En roule. — La crevasse et la poudrerie*.

— Campement h la belle étoile. — Un ressuscité de la Sainte Vierge: le Frère Guillel. — De l’hôpital de Laval au lac Caribou.

Quel est ce Samoyède?

La maisonnette a vivement refermé sa porte au rustique loquet. Sur le seuil, devant le jour blafard qui commence et dont on ne saurait dire s’il descend du ciel où se meurt l’aurore boréale ou bien s’il monte de la grande nappe de neige étendue, l’homme apparaît, velu, hirsute comme

l’ours noir dans sa large fourrure. Une peau de renne l’enveloppe jusqu’aux genoux, et le capuchon qui la surmonte, confondu avec la barbe inculte, ne laisse même pas deviner le bon œil clair qui scrute l’horizon du grand lac gelé. Au fond des moufïles en peau de castor, suspendues aux épaules par des cordons de cuir, disparaissent les mains. Enveloppées de plates molletières, les jambes s’affirment sveltes, déliées.

Ce Samoyède, vous l’eussiez vu, il y a une heure, à genoux, avec son austère soutane et sa belle croix de missionnaire, au pied d’un humble autel. Aux côtés du prêtre, son compagnon et le père de son âme, il achevait sa prière et sa méditation quotidienne. Puis la sainte messe commença, sous la lueur de deux chandelles de suif de renne. Au moment appelé par ses désirs, il se leva, se prosterna et, les mains jointes, reçut le Pain des Forts, le Pain des Voyageurs. Suivit l’action de grâces. Le déjeuner se prit au coin de Pâtre.

C’est alors que le costume changea et qu’une dernière bénédiction du Père, gardien du foyer pour ce jour-là, tomba sur celui qui partait.

Vous avez encore nommé le Frère coadjuteur.

Il est là, devant son champ de course : fleuves, lacs, océan même autour du continent et des îles polaires, le tout solidifié jusqu’à deux et trois mètres en profondeur par l’implacable hiver.

Si, lors de son réveil, le missionnaire a entendu la maison de bois craquer de toutes parts ; si, à peine sorti, il ressent jusqu’aux racines de ses dents, comme l’impression d’une eau glacée ; si son haleine s’échappe en sifflant et se change aussitôt en une buée givreuse qui enfariné sa fourrure ; si ses yeux n’ont pu retenir les deux larmes arrachées par

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le froid, il sait que le thermomètre centigrade ne marquerait pas moins de quarante degrés au-dessous de zéro. Il n’ignore pas que peut-être cinquante, soixante degrés le guettent pour demain, l’heure du soleil levant étant d’ordinaire la plus mordante. Par ces froids extrêmes (qui durent peu de jours, la température moyenne des sept à neuf mois de l’hiver arctique se renfermant entre 25 et 35 degrés), le moindre souffle de vent deviendrait un aiguillon de mort. Mais, dans l’air tranquille qui enveloppe presque toujours les froids les plus intenses, il suffira au voyageur de se vêtir amplement, chaudement, légèrement toutefois afin d’éviter les sueurs qui se glaceraient sur lui, et de ne s’arrêter que pour allumer son grand feu de bivouac ou se coucher dans sa fosse de neige.

Le mal auquel il faut parer surtout, par les froids arctiques, c’est la « gelure » des parties de la face comprises entre la barbe et les rebords velus du capuchon. Les mains trop exposées, les pieds maladroitement chaussés seraient pareillement saisis. Mais le remède est là, tout contre : la neige. Une rude friction, appliquée à temps par le compagnon de route attentif et charitable, ramène bientôt la revivifiante chaleur. L’épiderme trop entamé cependant tomberait comme sous l’effet d’une brûlure, mais se reformerait de lui-même ensuite : c’est ce que les missionnaires appellent « faire peau neuve à bon marché ». Les chairs traversées par la gelée et livrées à la gangrène se détacheraient tout à fait, à l’aide du couteau : narine, portion de lèvre, lobes d’oreille, phalanges, orteils ont ainsi manqué à quelques missionnaires ; « mais cela, disent-ils en se consolant, repoussera à la résurrection générale ».

En aucun cas, et en dépit de toutes gelures , notre rigoureux climat ne connaîtra jamais Y engelure qui afflige les

zones humides et demi-froides d’autres nations. Les engelures, dont souffrent maints jeunes gens de pays tempérés — effet d’un trouble circulatoire localisé, que commande le système nerveux sympathique — , disparaissent pour ne jamais revenir, au seuil du Nord-Ouest canadien à l’air pur, sec et tonique.

Les anciens renseignent fraternellement les nouveaux venus sur d’autres dangers, inattendus parfois.

C’est ainsi que sous les grands froids aucun « habitué » du Nord ne s’avisera de toucher un métal, surtout des lèvres ou d’une main humide. On en avait averti le Frère Bowes, l’intrépide futur architecte des plus chaudes maisons du Nord-Ouest. II arrivait d’Europe au lac Labiche.

— On ne me fera pas croire pareille fable, se dit-il. Voyons plutôt.

Et il sortit.

Bientôt des cris gutturaux, désespérés, éclatent sous les fenêtres des missionnaires, des coups de pieds heurtent la porte. C’est le Frère Bowes dont la langue est collée au tranchant d’une cognée. Ses mains soulèvent le manche pour soulager un peu le membre happé par l’acier. Graduellement, à l’aide de linges chauffés, Mgr Faraud et le Père Grandin parviennent à dégeler la cognée et la langue. Il n’y périt qu’une mince membrane.

Le froid du Grand Nord, que le Père Petitot déclare « plus terrible que le loup blanc des steppes et que l’ours gris des montagnes », surprend enfin le novice d’une autre manière, plus intéressante que redoutable.

Sous ses étreintes, continue le même missionnaire, la soie, le duvet, les plumes s’attachent à vos doigts, comme s’ils étaient

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■enduits de glu ; les copeaux de la planche que vous rabotez adhèrent à votre instrument ; la feuille de papier que vous avez nettoyée avec votre gomme-grattoir se précipite sur la main que vous lui présentez, comme la paille sur l’ambre échauffé. Si vous faites votre toilette devant une fenêtre, une glace, votre chevelure, au lieu de se courber sous le peigne, s’ébouriffe, se hérisse et s’agite avec des crépitations, comme si votre tête eût été transformée, durant votre sommeil, en tête de Méduse. Machine électrique vivante, vous ne pouvez vous revêtir de vos pelleteries, vous étendre dans vos robes de fourrures, ou même dans une simple couverture de laine, sans faire jaillir de ces peaux, de cette laine, sous vos mains, sous votre corps, un véritable feu d’artifice, accompagné de pétillements.

Ce feu d’artifice — effet sans doute de la résistance opposée par l’air, densifié par le froid, aux radiations électriques, qui se dégagent de la terre dans le voisinage du pôle magnétique —, se déploie avec une splendeur féerique dans Y aurore boréale.

Une tribu montagnaise, comparant cette illumination à l’océan de feux follets qui couvre les troupeaux de rennes, galopant, pelage contre pelage, dans les steppes arctiques, l’ont appelée les rennes célestes. Pour les Cris algonquins, l’aurore boréale représente la danse des esprits.

Mais ni le galop le plus rapide, le plus étincelant, ni la danse la plus tourmentée, la plus aérienne n’en sauraient donner l’idée à qui ne l’a point vue.

Pour s’essayer à décrire l’aurore boréale, il faudrait n’y avoir assisté qu’une fois. Mais, quand, presque chaque soir du long hiver, le spectacle s’est répété, sans ressembler jamais à celui de la veille, on pose là sa plume découragée.

L’aurore boréale n’obéit qu’à une règle ; ravir toujours i’œil humain par l’harmonie de ses mouvements, si désordonnés qu’ils paraissent, et par l’agrément des couleurs dont elle se pare, si hardies qu’elles soient.

Les aurores vivement teintées, malgré leurs fusions chatoyantes, leurs couronnes elliptiques et leurs rosaces échevelées, ne sont point toutefois les plus aimées. L’aurore blafarde, safranée, ordinaire, a pour elle la beauté essentielle de l’aurore : l’extrême mobilité, et demeure tellement diaphane, dans ses évolutions, qu’elle laisse constamment filtrer jusqu’à la terre l’immobile rayonnement des étoiles et de la lune, avivées par le froid.

Attaché au zénith par une agrafe mystérieuse, le voile de cette aurore se développe souvent en courtines immenses. Elle s’abandonne mollement d’abord à quelque souffle secret qui la parcourt de l’occident à l’orient. Certains de ses plis se gonflent si largement parfois qu’ils viennent affleurer la terre, avec un bruissement d’étoffe agitée, un sifflement même, que perçoit nettement l’oreille. Une main rassemble tout à coup la draperie, pour la relancer encore, la saisir de nouveau et la disperser enfin en débris argentés dans la nuit bleue.

Les aurores, blanches ou orangées, les plus entièrement belles — les missionnaires en restent d’accord — sont les dansantes. Elles surgissent soudain des zones magnétiques, en fusées intenses, en faisceaux de lances ou en colonnades diamantées, et gagnent d’un bond les hauteurs du firmament. D’un même mouvement, elles redescendent. Puis, elles s élargissent autour du ciel, comme pour adopter leurs positions, et s’établissent un peu au-dessus des forêts lointaines que l’on voit baignées d’un or stagnant. Et les millions, les myriades de pieds de feu se mettent en valse, s’éle-

vant, s abaissant, s’éloignant, se rapprochant, tournoyant, alternant le pas, s’entre-croisant, se confondant, se dissociant, tantôt ralentissant, tantôt se précipitant et piétinant 1 horizon avec une frénésie de colère, jusqu’à ce qu’un

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coup de vent magique, faisant éclater le plancher du bal, projette dans les airs l’aurore entière et jonche le ciel de ses brumes neigeuses, bientôt évanouies. Mais déjà un nouvel escadron de feu jaillit du sol polaire, et la danse nocturne recommence.

L’aurore boréale se retire parfois tout à fait, pour livrer l’espace à un vol de cristaux grésillants qui enveloppent la lune de halos merveilleux et la multiplient en parasélènes qui n’auront de rivales que les parhélies du soleil d’hiver.

Le missionnaire, cheminant sous ces magnificences, se surprend quelquefois à fredonner ce que chantait le petit enfant à sa mère :

Puisque l'envers des deux si doucement rayonne,

Comme il doit être beau, l'autre côté du Ciel !...

Mais il se ressouvient aussi que pour gagner ce Ciel de beauté et de repos, il lui faut aller encore, sur les neiges réelles, froides, immenses, à la conquête des âmes.

Ces neiges s’accumulent particulièrement entre les berges des rivières et dans les clairières des bois.

Plus hautes et plus molles elles seront, plus vastes devront être les raquettes.

Dans les profondeurs des bois, pour maintenir le piéton par-dessus les buissons où s’accrochent les bordées, l’escarpin devra mesurer près de deux mètres de long sur un demi de large. Ces dimensions de la raquette de chasse

conviennent particulièrement aux vallées de la haute rivière la Paix et de la rivière Nelson, son affluent, à l’abri des Montagnes Rocheuses. Mais dans les grands steppes, battus par les vents secs de l’Athabaska-Mackenzie, la raquette de course ne mesure guère plus d’un mètre sur 35 centimètres.

La raquette est une natte en cordelettes de peau ( babiche)T natte ajourée et fermement tendue dans un cadre léger, de forme oblongue, lequel se relève, par devant, en volute élégante pour franchir les aspérités du chemin, et se prolonge, à l’arrière, en simple bâton. Deux barres transveisales tiennent ouvert, au milieu du réseau, 1 espace nécessaire au jeu de l’avant-pied. Celui-ci, retenu par deux lanières, qui l’assujettissent à l’une des barres et vont contourner le talon, traîne, sans la soulever complètement, la raquette. Il bascule à chaque pas sur la barre, les orteils plongeant dans la neige et la plante du pied rebondissant un peu contre le treillis sur lequel elle s’appuie.

Dans les champs de neige asséchée, la course sera facile. Mais sur les neiges fondantes, cordelettes et lanières se relâcheront, et le cadre et le réseau imbibés s alourdiront en boulet de forçat.

La chaussure de l’Extrême-Nord consiste en une pièce de laine (nippe) enroulée autour du pied et en une gaine tannée de peau de renne ou d’orignal qui enveloppe le tout. Cette gaine est le chausson léger et souple appelé mocassin. Le mocassin, retenu par des lanières autour du mollet, n’a pour ennemis que les cailloux du chemin et l’humidité du printemps ; on le trouvera longtemps encore, l’été comme l’hiver, à l’église comme sous la tente, au pied de l’évêque.

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du missionnaire, de la religieuse, comme à celui du Peau- Rouge sauvage.

L habitant des pays tempérés ne se figurerait pas les distances qu il est possible de parcourir, à la marche continue, à la course même, dans les régions polaires.

Le mouvement, sous la pression d’une piquante atmosphère, devient un besoin ; et de 50 à 70 kilomètres rempliront souvent les journées de décembre et janvier. La pensée de 1 engourdissement fatal qui le saisirait bientôt, s’il s’arrêtait, stimule puissamment aussi le marcheur contre l’accablement de sa fatigue.

Les ampoules et le mal de raquette sont les plus communes des souffrances causées par le balancement continuel du corps sur les jambes écartées.

L’ampoule, qui se produit sous la compression des lanières et de la barre de pivot sur l’avant-pied, met la chair au vif. L’art de se chausser et de s’endurcir finit cependant par en préserver « l’homme du Nord ».

Le mal de raquette ne se compare bien qu’à la douleur d’une luxation.

Nul n’en est exempt, écrit un missionnaire. Les meilleurs et plus anciens voyageurs peuvent le contracter. Tout dépend des dispositions du moment. On peut le ressentir en différentes parties des jambes ou des pieds, voire même aux hanches. Quel que soit le nerf lésé, il devient si douloureux sur tout son trajet, on y éprouve des douleurs si lancinantes, que l’on s’imaginerait volontiers avoir un os fracturé ou la partie malade déboîtée. Souvent elle geint pendant la marche.

Le mal de raquette ne reprend pas sa victime à chaque voyage. Lui aussi se laisse parfois dompter par la longue endurance.

Les fourrures, les mocassins, les raquettes — ajoutons le long fouet au manche très court — , c’est dans cet arroi que se présente le maître des équipages, aux missions de l’ Extrême-Nord.

Cet équipage n’est autre, dans toute la partie est du vicariat d’Athabaska et dans le vicariat du Mackenzie entier, que le traîneau attelé de chiens.

L’ouest du vicariat d’Athabaska — bassin de rive gauche de la rivière Athabaska et bassin de rive droite de la rivière la Paix — recourt depuis longtemps à l’attelage du cheval. L’automobile même y a récemment paru.

La voiture, montée sur quatre roues pour l’été et sur deux patins pour l’hiver, chemine plus ou moins lentement, suivant la fréquence des ornières visqueuses ou des ravins de neige.

Plusieurs missionnaires de ces contrées s’affranchissent du véhicule et ne voyagent qu’en selle, quelle que soit la saison.

Le 30 juin 1910, deux jeunes Lorrains, les Frères Welsch et Nicolas, qui n’avaient encore donné au vicariat d’Athabaska que les prémices de leur courage, périrent, avec leurs montures, en traversant la rivière Boucane (Smoky), affluent de la rivière la Paix.

Tous deux étaient partis du lac Esturgeon, où le Frère Welsch venait de bâtir une école indienne, à destination

Au départ de la Mission.

Un missionnaire foule la neige devant les chiens et les guide en même temps,

toute la journée.

On chausse les chiens, à l’époque des « aiguilles » de glace

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du Petit Lac des Esclaves où Mgr Grouard les appelait. Leur ferveur à recevoir la sainte communion, ce matin-là, avait particulièrement frappé le Père Jaslier. Il était huit heures lorsqu’ils éperonnèrent leur cheval et jetèrent derrière eux un joyeux « au revoir ! »

Vers midi, ils se trouvèrent au bord de la rivière Boucane Stnoky , qu ils savaient guéable à un certain endroit. Se trompèrent-ils? Voulurent-ils, afin de gagner du temps, attaquer le fougueux cours d’eau, là où ils le rencontrèrent? Les Indiens expliquèrent que le Frère Welsch, ayant le meilleur cheval, avait pris les devants, et que sa bête avait déjà passé a la nage le côté le plus périlleux, lorsque le Frère Nicolas, désarçonné au milieu même du courant, tomba en jetant un cri. Se retournant, le Frère Welsch vit le cheval regagner seul la berge, et il tenta un suprême effort pour sauver son compagnon. Mais celui-ci, violemment emporté, ne put retenir la longe d’attache qui lui était jetée. N’ayant plus alors qu’à regagner la rive pour se sauver lui-même, le Frère Welsch était sur le point d’y parvenir, lorsque son cheval, qui s’était pris le pied dans les rênes, pendant la tentative de sauvetage, et se trouvait forcé par là de nager la tête sous l’eau, acheva de s’étouffer. Les corps du Frère et du cheval furent retrouvés ensemble, près du bord, sur une barre de sable à peine submergée. Le Frère Nicolas fut arrêté beaucoup plus loin, dans le courant qui l’emportait toujours.

Les derniers chevaux de missionnaires que l’on puisse rencontrer en allant vers le Nord se trouvent à Fort-Smith, soixantième degré de latitude, à l’entrée du vicariat du Mackenzie. Ils y sont employés à faire le portage des rapides (25 kilomètres) età cultiver les terrains de la ferme Saint-Bruno.

Plus loin, ils seraient inutiles, faute de chemins et de nourriture le plus souvent.

Et nous voici définitivement au pays du traîneau et du chien.

A assortir cet équipage par excellence des immensités de glace et de neige,' à le former, à l’entretenir, à le conduire, se passeront les heures les plus nombreuses du Frère coadjuteur.

Autrefois les sauvages attelaient leurs femmes et leurs filles au toboggan, chargé de tout l’ameublement de la loge familiale. Lorsque, vers le milieu du xvme siècle les coureurs-des-bois arrivèrent sur le versant de l’océan Glacial, ils trouvèrent oisifs des chiens étranges, descendant sans doute de quelques saint-bernards importés dans l’Ouest Canadien, au siècle précédent, et des grandes louves de la forêt. Les aventuriers français enseignèrent alors aux Dénés l’art de remplacer leurs filles par ces chiens. C’est pourquoi la langue indienne n’eut d’abord qu’une expression pour dire « ma fille » et « mon chien ».

Les chiens-loups n’ont rien en général qui sollicite les tendresses que l’on prodigue à leurs congénères domestiques du Vieux-Monde. La jalousie animale de la meute d’ailleurs ne souffrirait pas de privilégiés. La crainte seule d’une voix sévère et du coup de cravache a raison de leur instinct méchant, vorace et paresseux.

Les petites missions — on appelle ainsi celles qui ne comptent qu’un ou deux missionnaires et un frère — se contentent de quatre à six chiens,

Aux grandes missions — où s’assemble un nombreux personnel de pères, frères, religieuses, orphelins, malades, vieillards — il fout une meute de vingt à trente coursiers.

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Un chien de moyenne valeur s’estimait avant-guerre à 200 francs. Les chiens de plus grande force, que l’on place à l’arrière de la file indienne, et les chiens de iêle surtout, dont le flair exercé fait des guides précieux, pouvaient coûter jusqu’à 1 000 francs. On calculera combien le change de nos temps troublés a multiplié ces prix.

C’est vers l’âge de huit mois que le chien du Nord se laisse rompre à l’attelage. Une dizaine d’années seront l’ordinaire mesure de sa carrière. « Il y a longtemps qu’il est chien », diront les sauvages. Ce qui signifie : bouche inutile dont il faut se défaire. Lorsqu’ils ajouteront : « Knllaliii enli ra illé : c’est fini, il ne sera plus chien », son arrêt de mort sera porté...

Nous avons vu les yeux de plus d’unbon Frère se mouiller à l’annonce qu’il était temps d’abattre quelque compagnon de leurs randonnées. « Si les choses sensibles n’avaient pas une âme, on ne les aimerait pas autant », disait saint Augustin. Et si cette âme sensible a souffert des mêmes froids, des mêmes tempêtes, de la même faim que l’âme non moins sensible du maître, faudra-t-il s’étonner que l’on ne trouve que difficilement l’exécuteur fatal? D’autre part, dans les superstitions si lentes à disparaître, subsiste encore souvent celle qui défend à l’Indien de tuer un chien. Alors, celui des « maîtres » du chenil, qui a le moins voyagé avec l’animal que l’on ne peut plus nourrir, se dévoue tristement à lui porter le coup de grâce.

La science de former les meutes jouit d’une grande considération, dans la vie pratique de l’Extrême-Nord.

Un chien, en effet, que l’on ne parvient pas, du premier abord, à faire adopter par les autres, est souvent mordu et condamné à être tenu à l’écart, jusqu’au jour favorable, où, en quelques secondes, il sera mis en pièces.

La promptitude à accourir, au milieu de la meute en bataille, est de toute importance. Ces batailles se déclenchent soudain, sans le moindre prélude, jour ou nuit, et si le dompteur n’arrive sur-le-champ, armé de son gourdin, il y aura des yeux crevés, des oreilles arrachées, des pattes brisées et même des cadavres. Le repos du missionnaire est particulièrement troublé de la sorte, lorsque son attelage se trouve parmi les meutes des camps sauvages au fond des bois. Chiens d’indiens ( guédés ) et chiens de Blancs sont presque irréconciliables.

La nourriture principale du chien de trait est le poisson. Une ration de cinq à huit livres par jour le maintient en état de haler, douze heures durant, une charge decinquante kilogrammes.

L’attelage le plus ordinaire consiste en un traîneau tiré par quatre chiens, et lesté, par conséquent, d’un poids de quatre cents livres.

Le traîneau et l’attelage — dernier modèle — ne furent jamais mieux décrits que par cette page du Carnet d'un jeune missionnaire de ï Athabaska :

Voici comment le Frère Leroux a fabriqué la traîne dont il se sert.

Sous le motif que les planches de bouleau, dont on s’est servi longtemps dans le pays, ne sont pas assez solides et ne glissent pas aussi bien, les planches de chêne, qu’il faut importer, commencent à être employées de plus en plus malgré leur prix élevé. Celles du Frère pouvaient mesurer un peu plus de 3 mètres de long sur 19 à 20 centimètres de large. En prenant bien garde au sens du bois, l’artiste, à coups de hache et de rabot, réduisit ces deux

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planches, à l’une des extrémités, à 10 centimètres de largeur. Cette opération préliminaire achevée, il fit passer lesdites planches dans la vapeur d’eau, jusqu’à ce qu’elles eussent acquis assez de malléabilité pour accepter la forme ordinaire. A l’extrémité diminuée, il releva en volute la tête des planches, en les tenant serrées l’une contre l’autre. Enfin, pour que ce chaperon restât indéfiniment tel quel, il le réunit au pial du traîneau, au moyen de deux solides cordes. Il laissa ensuite passer plusieurs semaines sans s’en occuper. Puis, un beau jour, constatant que toute la vapeur d’eau qui s’était logée dans le bois avait disparu, il fit courir tout le long du traîneau, en la fixant aux traverses qui retenaient les deux planches réunies, une lanière de peau de bœuf. Enfin, de deux planchettes taillées en biseau (50 centimètres de haut), il constitua un dossier, qui fut rattaché au plat et au chaperon au moyen de cordes.

Restait l’enveloppe, un sac de trois mètres de long sur un et demi de tour, ouvert dans le sens de la longueur... C’est là-dedans que vous mettrez vos poissons, vos bagages, vos couvertures, ou bien votre personne.

A l’endroit où la volute commence, au bas, se trouve un anneau formé par la lanière de bœuf et auquel on attache les traits du chien.

Voilà un traîneau...

Autrefois, on ne connaissait que les harnais de provenance sauvage et de peau d’orignal. Encore une mode qui a fait son temps. Les attelages européens en cuir sont aussi solides... On n’a besoin que de les acheter. C’est du butin des grands pays... Voilà bien assez de raisons pour se déterminer, n’est-ce pas?

Ces harnais se composent d’un collier fermé, juste assez grand pour que la tête du chien puisse s’y introduire en forçant un peu et de deux traits, qui sont maintenus à bonne hauteur sur les flancs du coursier par une double dossière et une sous-ventrière. Ces traits partent du collier du chien n° 1 pour s’accrocher au harnais du n° 2 et ainsi pour les autres, car l’attelage ne se met pas de front, excepté chez les Esquimaux, mais de file, sur une ligne parfois assez longue, et les traits du n° 4, 5 ou 6, selon que vous avez des chiens, s’accrochent finalement dans les tires du traîneau.

Nos métis et sauvages — et sur ce point je sais des missionnaires qui le sont bien un peu — ■ aiment beaucoup voir sur le dos de leurs coursiers des tapis brodés, soit avec des fausses perles de toutes couleurs, soit avec de la fausse soie aux nuances les plus

variées ; au sommet du collier, des aigrettes ; sur la dossière d’avant, une douzaine de grelots ; et enfin, à l’endroit où la sousventrière rejoint les traits, deux ou quatre sonnettes dorées ou argentées. C’est à qui se fera remarquer. Vos châtelains ne sont pas plus fiers de leurs pur-sang que nous de nos « mâtins ».

Il n’y a pas jusqu’aux commandements qui ne soient à peu près ceux que vous donnez à vos chevaux : Marche ! et ça part ; hue ! et ça tourne à droite ; dia ! et ça tourne à gauche ; ho ! et ça stoppe.

Le « ca stoppe » est toujours d’une ponctualité parfaite. Mais le « ça part », « ça tourne » et « ça court », ajouteronsnous, diffèrent en rapidité et en facilité selon les variations infinies des chemins et des jours.

Le 2 avril 1906, Mgr Grouard part, avec les Frères Leroux et Crenn, de la Nativité, pour Notre-Dame des Sept-Douleurs, Fond-du-Lac Athabaska. Le lac, qu’il s’agit de parcourir sur ses 280 kilomètres de longueur, offre son plus beau miroir :

Les chiens reçoivent l’ordre de partir au galop : marche Bismarck, marche Dreyfus ! marche Picquart ! (car il faut vous dire que nos chers frères, sans se mêler autrement de politique, prennent la liberté de donner à leurs quadrupèdes les noms des personnages plus ou moins illustres de l’époque). Alors nos coursiers, encouragés peut-être par ces dénominations glorieuses et surtout par le claquement du fouet, voyant devant eux la belle carrière qui leur est ouverte, s’élancent avec ardeur. On dirait qu’ils volent. Los traînes glissent comme le vent sur la glace polie. On croirait presque que nous sommes en automobile, sauf que nous n’écrasons personne et que nous ne faisons point panache !

Retour, par les mêmes endroits, la semaine de Pâques. Il a dégelé, puis regelé. Il tombe une neige fondante :

Nous voilà, gens et bêtes, barbotant dans cette épaisse couche de neige liquide et nous traînant avec une lenteur désespérante. Nos pauvres chiens n’ont plus l’air si fiers de porter leurs noms fameux. Ils les entendent pourtant retentir plus souvent que jamais à leurs oreilles ; mais la vaine gloire n’a plus de prise sur

eux.

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Nous ne connaissons pas de Frères qui n’aient accompli leur part de longs, et fréquents voyages avec ces attelages. Plusieurs, toutefois, pourraient être, à bon droit, appelés les professionnels de la course incessante, inlassable, les grands coureurs, comme les Frères Jean-Marie Beaudet, Marc Leborgne, Derrien Kérautret dans le Mackenzie, et Louis Crenn dans l’Athabaska.

Le Frère Jean-Marie Beaudet, qui dit adieu à sa Bretagne, à l’âge de 17 ans, en compte 62 aujourd’hui. Son cousin, le Frère Louis, et lui-même reparlent encore avec émotion de la scène du sanctuaire de Sainte-Anne d’Auray, où le vicaire de Pluvigner, zélé directeur de leurs vocations, avait tenu à les conduire, afin d’y célébrer pour eux la messe du départ. Comme les jeunes missionnaires remettaient les honoraires de cette messe au prêtre, qu’ils savaient très pauvre, celui-ci les employa aussitôt à leur acheter une statue de la « Bonne Sainte- Anne » :

— Vous l’emporterez au Mackenzie, dit-il, en souvenir de notre Bretagne et de la France.

Le Frère Jean-Marie avouerait sans doute que les dixhuit années les plus dures, et partant les plus aimées, de sa vie apostolique furent celles qu’il passa, seul presque toujours avec le Père Ducot, à la mission Sainte- Thérèse du Fort-Norman, non loin du Cercle polaire. C’est là qu’il eut le bonheur de prononcer scs vœux perpétuels, le 1er novembre 1892, à la fin d’une retraite de huit jours que le Père Ducot lui prêcha, à raison de trois sermons solennels par jour. La fête venue, ils étaient seuls encore,

parce que les sauvages, dispersés trop loin dans les bois, n’avaient pu regagner Norman, même pour la Toussaint. Tout fut mis à contribution cependant : l’illumination au suif de renne, les décorations de sapin vert et les riches parures bordelaises envoyées au missionnaire de Sainte- Thérèse par sa généreuse famille. Toute la journée, hormis le temps des agapes à la viande sèche et au pemmican, se passa en prières communes au pied de l’autel, jusqu’au salut magnifique. Les anges, croyons-nous, ne purent décider lequel fut le plus radieux, ou du bon Frère faisant au divin Maître, en cette latitude si reculée du globe, son sacrifice entier, ou du Père Ducot à qui revenait l’honneur de recevoir, au nom du supérieur général et de l’Église, Yoblalion perpétuelle de son coadjuteur.

Le Frère Jean-Marie apprit si parfaitement la langue des Peaux-de-Lièvres, il chantait et priait si bien en cette langue, que le Père Ducot lui confiait la présidence des offices du dimanche, lorsque lui-même devait s’éloigner dans les bois :

— S’il pouvait faire la grande prière (la messe), disaient les Peaux-de-Lièvres il serait vraiment comme Y homme de la prière (le prêtre) !

Ouvrier principal de l’église et de la maison actuelles de Sainte-Thérèse, le Frère Jean-Marie se donna davantage encore à son grand travail : la course sur les neiges, fl n’y a peut-être pas un rayon de dix lieues, autour du Fort Norman, qu’il n’ait battu de ses raquettes et de son traîneau, sans parler des « attelées » beaucoup plus longues qu’il fit souvent du côté de Notre-Dame de Bonne-Espérance (Good-Hope) et du Grand Lac de l’Ours.

Lors de son dernier voyage (environ 200 kilomètres^

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au lac de l’Ours, où il était allé chercher des poissons achetés des Indiens, il faillit n’être jamais revu :

— C’est mon ange gardien qui m’a sauvé ! se plaît-il à redire.

Le sauvage, qui l’avait guidé de Norman au Grand Lac, avait refusé de l’assister au retour, et le Frère était reparti seul. Au bout de plusieurs jours de marche, il eut à traverser, en son meilleur endroit, l’affreuse rivière de l’Ours.

Un pêle-mêle de faisceaux de lames de sabres donnerait l’idée du chaos qu’il fallait affronter. C’étaient les bourguignons, ou bordillons, glaçons aiguisés par le rapide courant, mille fois brisés par lui, agglutinés en collines et fixés en désordre sur la surface enfin gelée de la rivière.

Les bordillons, rencontrés à certains endroits de toutes les rivières et de tous les lacs, où les entassent tour à tour les flots et les vents, ne sont nulle part aussi enchevêtrés, aussi menaçants que sur la rivière de l’Ours.

Le Frère Jean-Marie mit presque deux jours à franchir les bordillons de cette rivière, sur un espace de moins de deux kilomètres. Des mains, des bras, des épaules, des genoux, de tout le corps il avait beau soulever le traîneau afin d’aider ses chiens à remonter les précipices où ils tombaient, le traîneau ne parvenait pas aux cimes aiguës. Le Frère dédoublait alors la charge, poussait un peu plus loin, et revenait prendre le reste. Les mains gourdes, les dents claquantes, il pensa un moment tomber là, paralysé par le froid et la fatigue. Mais la prière à l’ange gardien qu’il répétait sans cesse lui rendit le courage et la vie. Le matin de la deuxième journée, 1er janvier, la planche de fond du véhicule se partagea, coupée par une arête vive, et la cargaison entière se dispersa dans les glaçons. Abandonner le convoi et ne retourner qu’avec les chiens, c’était exposer

le Père Ducot à jeûner, à souffrir de la faim peut-être, tout l’hiver. Le dévoué coadjuteur ne le pouvait pas. Son bon ange le secourut encore, en lui donnant la pensée d’aller couper des aunes sauvages dans la forêt et d’en faire des attaches capables de retenir, jusqu’au rivage, les pièces du traîneau. La mission Sainte-Thérèse fut ainsi sauvée.

Une lettre du Père Lecorre, publiée par un petit journal de campagne, que recevait le pieux curé de Theix, près de Vannes, suffit à gagner aux missions le meilleur de ses jeunes paroissiens : Marc Leborgne. Celui-ci n’eut que le temps d’embrasser sa famille et de se joindre à la caravane de ses compatriotes, qui entreprenait la traversée de l’Atlantique.

Depuis 1884, le Frère Marc court sur les neiges du Mackenzie.

Ce que fut le Frère Jean-Marie à Norman, le Frère Leborgne le fut à Liard et Nelson. Il y bâtit des églises et des maisons, il y pourvut à la subsistance des Pères, il y fit, pendant quinze ans, les voyages que l’on peut considérer sans doute comme les plus continuellement pénibles des vicariats arctiques.

Les régions de la haute rivière des Liards et de la rivière Nelson reçoivent, en effet, des neiges abondantes et sont périodiquement visitées par le chinouk, vent tiède du sud-ouest. C’est donc là que doit s’exercer, dans toute sa dure nécessité, la tâche, de bailre. la neige devant les chiens.

Battre la neige devant les chiens, dans le reste de l’Athabaska-Mackenzie, consiste plutôt à courir simplement en avant, afin de guider l’attelage, qui ne possède pas la très rare fortune d’un chien de tête, capable d’obéir parfaitement au seul commandement de la voix. Battre la neige devant les chiens, dans les vallées des rivières des Liards

CHEF D’ÉÇUIPAGES

et Nelson, veut dire, non seulement diriger les chiens, mais surtout piétiner la neige elle-même, de façon à creuser un sillon durci où pourront avancer, sans s’y enliser, les coursiers et les traîneaux. Le Frère Marc eut souvent, à travers ces neiges profondes et amollies, à battre deux et trois fois la même portion du chemin, avant d’y appeler ses chiens. Il devait parcourir de la sorte jusqu’à 500 kilomètres, dans la solitude.

Malgré ses 60 ans et sa longue carrière de fatigue, le Frère Marc Leborgne demeure le maître coureur des missions de la Providence et de Simpson.

A Aklavik, il faut voir aujourd’hui un plus jeune Breton — 46 ans — qui serait bien en peine de compter ses randonnées arctiques, et dont les jambes, d’ailleurs, même lorsqu’il se repose, apparaissent, au premier coup d’œil, si souples et vigoureuses que l’on se dit qu’elles ne peuvent pas ne pas courir. C’est le Frère Kérautret.

Il s’avançait déjà dans l’étude de la philosophie, lorsque ses méditations sur l’humble mérite des frères missionnaires le déterminèrent à prier ses supérieurs de le laisser renoncer aux honneurs du sacerdoce :

— J’aime mieux la vie où il me faudra plutôt courir que discourir, faisait-il observer aussi.

De 1906 à 1925, date de son établissement à l’océan Glacial, le Grand Lac des Esclaves tout entier et ses alentours lui ont servi de champ de course. Il ne s’en éloigna que l’hiver 1910-1911, afin de porter main-forte à la mission de N.-D. de Bonne-Espérance du Cercle polaire, puis à la mission du Sacré-Cœur de Simpson.

Un jour qu’il descendait la pente d’une île du Mackenzie, qui fait face à la mission de N.-D. de Bonne-Espérance,

et qu’il s’était assis un instant sur son traîneau, ses chiens tournèrent brusquement et le jetèrent sur la glace, où il pensa s’être « brisé les reins ». Il dut prendre le lit pour s’en remettre.

A Simpson, comme il travaillait au bord de la toiture d’un hospice en construction, il tomba tout à coup, avec l’échafaudage, qu’un animal, harcelé par les moustiques, était venu disloquer en s’y frottant, la nuit précédente. Les deux poignets se foulèrent dans la chute. A ces blessures s’ajoutèrent, avec les années et les aventures, celles dont les pieds, les mains, le front portent les cicatrices.

L’accident le plus grave, de l’aveu du Frère Kérautret, lui arriva au mois de mai 1919, comme il rentrait d’un voyage à travers les chenaux de la rivière des Esclaves. Il atteignait le Grand Lac des Esclaves, lorsqu’une mare s’ouvrit devant lui. Il y fut précipité avec son attelage. C’est à la protection de saint Joseph, invoqué aussitôt, que le bon Frère attribue la vicacité qu’il mit à saisir les bords de la glace et la force qu’il garda de rester suspendu à ce précaire appui, malgré le courant qui l’entraînait sous la croûte du lac immense, jusqu’au moment où ses compagnons de route furent en état de lui porter secours...

Coureur en chef du lac Athabaska, le Frère Louis Crenn entendit l’appel de Dieu pour la carrière de coadjuteur missionnaire, lorsqu’il était élève des classes supérieures à l’école apostolique de Notre-Dame de Pontmain, diocèse de Laval. Il peut aujourd’hui se glorifier d’avoir formé à l’art de vaincre la fatigue les Frères Tugdual Mousset, Vincent Cadoret et de plus jeunes encore. Il se réserve toutefois les voyages les plus difficiles. L’admiration unanime des blancs, des métis et des sauvages le proclame

Chef^ d’équipages

maître dompteur des meutes du Nord. Jamais ne le vit-on frapper ses chiens pour les lancer. Tout au plus leur montret-il ses lanières plombées, lorsqu’il veut les faire détaler, comme l’éclair, hurlant de peur. Bidel et Barnum eussent mis à prix le charme de sa personne. Ce n’est pas cependant par la stature ni la rondeur des formes que celle-ci en doit imposer à la gent canine. Le prestige vient d’une volonté disciplinée par une vive intelligence pratique qui ne saurait fléchir. Ce « charme » est partagé, du reste, par les coureurs

que nous avons dépeints, ou simplement énumérés jusqu’ici.

Parcourant nous-même les « pays d’épouvante », sous la garde de ces champions de la course, nous leur avons demandé laquelle de leurs fonctions de chefs d’équipages ils regardaient comme la plus dure. Ils nous ont répondu que c était, tout en courant à l’arrière sur leurs raquettes, de tenir en laisse le traîneau à l’aide d’une courroie, et de sentir, à chaque secousse du chemin, peser sur leurs bras les deux cents kilogrammes de la charge.

La vigilance du gardien doit redoubler, si, au lieu de l’habituel attirail de poissons, d’outils, de literie, etc., le traîneau qui prendra, pour la circonstance, le nom de carriole — renferme un personnage : l’Évêque, que la piété filiale de ses missionnaires force depuis quelques années à accepter ce luxe , ou tel Père, trop faible pour marcher et que le devoir appelle au secours d’un malade. Avec quelle attention, alors, le bon Frère emploiera-t-il ses forces à ne laisser rouler que le moins possible, dans les neiges verglacées et les glaçons coupants, son cher fardeau !

no

D’ordinaire, père et frère courent en même temps, l’un battant la neige devant les chiens, l’autre retenant le traîneau. Dans les caravanes plus nombreuses qui s’organisent pour les longs voyages, un Indien bat la neige devant les premiers chiens, que suivent tous les autres, et chacun prend, à lui seul, le soin d’un équipage entier.

Bien rarement la régularité du chemin permettra au voyageur de s’asseoir, pour s’y reposer un peu, sur le paquetage du convoi.

Nous avons décrit les bordillons.

Il faut mentionner aussi les bancs de neige , moulés par le caprice des tempêtes.

Dans la région des lacs, c’est la crevasse, ouverte la veille, qui attend le traîneau pour l’engloutir, sous la trompeuse apparence de sa glace à peine reformée. Les chiens, avertis, comme l’est tout animal que l’instinct retient au bout de sa marche vers l’abîme, hésiteront parfois devant l’embûche fatale. Au maître, toujours attentif, de le comprendre et de ne pas pousser plus loin.

De toutes les menaces de l'hiver boréal, celle qui maintient en la plus vive alerte le voyageur, c’est la poudrerie, le Kharna-san, la tourmente de neige qui dure, sans relais, jusqu’à trois jours.

Ce veut sévit tout d'un coup, explique un missionnaire, et s’abat avec une rage désordonnée sur les lacs et sur les steppes, qu’il balaie et qu’il nettoie en peu d’instants, ensevelissant les caravanes sous des flots de neige ténue et glacée, qui pénètrent partout comme les cendres des volcans en éruption. Inutile de lutter contre ce vent terrible. Son souffle continu, caustique, enlève toute force, toute chaleur, toute vie. Il brûle comme le feu sans cesser d’être glace. 1

Que peut faire le missionnaire surpris par la poudrerie.

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an milieu de quelque grand lac? Si un Indien ou métis se trouve avec lui, le suivre, confiant dans le sens d'observation qui dirige presque infailliblement le sauvage. A défaut de ces guides, souvent même avec eux, il ne reste au blanc qu’à se coucher sur place, en pleine glace vive, à l’abri de son traîneau et de ses chiens, jusqu’à la fin de la tourmente. Se risquer davantage serait aller à une mort presque certaine.

Au fort de l’hiver, la marche commence de grand matin, de six à sept heures avant le lever du soleil (région du Grand Lac des Lsclaves qui marque à peu près le centre des vicaiiats arctiques), afin qu il soit possible d’achever la soixantaine de kilomètres journalière et de choisir encore, sous les lueurs du crépuscule, au bord de quelque forêt, l’endroit du campement de nuit à la belle étoile .

Deux choses seront l’objet des souhaits et des recherches : une neige sèche et facile à creuser, abritée elle-même par quelque fourré, et un bois abondant, le sapin ( épinette ) surtout, dont le tronc brûlera bien et dont les branches fourniront le matelas.

Hommes et animaux savent mettre à profit la propriété isolante de la neige. Le glouton voleur (carcajou), trouvant les quartiers de viande fraîche que vient de cacher le chasseur, les enfouit aussi avant qu’il le peut dans la neige, afin d’en conserver longtemps la tiédeur. L’Esquimau des steppes déserts se protège contre le froid en s’enfermant dans une maison de neige toute close. La sueur coulerait bientôt sur ses membres s’il ne rejetait plusieurs de ses vêtements. Lorsque l’Indien des bois, affamé, n’a

plus la force de continuer sa marche jusqu’au lieu où il espère trouver un gîte, c’est dans la neige qu’il s’ensevelit, afin d’y regagner un peu de chaleur et de vie. Il n’est voyageur du Nord qui ne se rappelle la chaude impression que lui a procurée quelque édredon de neige, tombé sur lui, pendant qu’il dormait. Le missionnaire, condamné à ne trouver aucune habitation sur sa longue route, ne saurait donc mieux chercher, pour le repos de ses nuits, que la fosse de neige.

L’établissement d’un campement de nuit coûte une bonne heure d’ouvrage.

Pendant que les uns déblaient, à l’aide de leurs raquettes, l’espace convenu, rejetant la neige sur les bords du trou circulaire, les autres abattent, à coups de cognée, les sapins et les bouleaux les plus secs, les débitent en longues bûches ébranchées et les transportent sur leurs épaules jusqu’à la fosse. L’amas de ces troncs allumés se tord bientôt en crépitant, comme un gigantesque feu de la Saint-Jean. Les résineux grésillent d’abord et éclatent ensuite en jetant aux étoiles leurs gerbes de flammèches, tandis qu’à la lueur des longues flammes les grands conifères vêtus de neige semblent danser une ronde macabre.

Devant le feu, on expose tout de suite, afin de la dégeler, la nourriture des chiens et des hommes.

Les chiens happent leur ration. C’est le fait d’une grande habileté de distribuer à toutes ces gueules voracement ouvertes le poisson qui revient à chacune et d’empêcher les plus alertes de voler la part des plus faibles. Car tel sera le repas du coursier, telle vaudra sa course du lendèmain. Les chiens repus s’arrondissent bientôt sur la neige et s’endorment.

A l’assaut d’un iceberg sur le Grand Lac des Esclaves.

Brisants de glace (bordillons) sur le fleuve Mackenzie congelé, à Providence.

A la recherche d’un endroit favorable au campement de nuit.

l’ne halte au bord d’un bois.

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Le voyageur s’occupe alors de lui-même.

Son premier soin est de trouver à boire. La soif, tourment dévorant des longues attelées d’hiver, ne peut s’étancher en chemin. La neige sucée bouleverserait les entrailles et arrêterait la marche.

Cette neige ne peut devenir bienfaisante qu’à la condition d’être soigneusement fondue dans la chaudière qu’une perche retient au-dessus du brasier. Faire fondre la neige est un art difficile. Le Frère O’Connell s’y entend à merveille.

Il me fabrique de l’eau de neige que vous prendriez pour de l’eau de source, disait Mgr Grouard. Ce dernier point, tout trivial qu’il paraisse, n’en a pas moins son importance. Combien de fois n’ai-je pas eu de l’eau brûlée, boucanée, absolument impotable, ne faisant avec le thé qu’une boisson nauséabonde, et cela parce qu’on ne savait pas bien faire fondre la neige !

Aux premiers bouillons de la neige fondue, on jette une poignée de thé, afin d’en faire le breuvage sans égal qui rafraîchit et qui repose. D’un jour où la chaudière à thé avait été perdue, Mgr Clut écrivait :

Je pris un bloc de neige, je l’embrochai, le plaçai devant le feu et posai une soucoupe au-dessous. Elle fut vite pleine. Je la vida plusieurs fois et m’en régalai avec délices. Il me semblait que je n’avais jamais rien bu de si bon dans ma vie...

Est-il besoin de signaler qu’avant de présenter la coupe à ses lèvres, le missionnaire eut à délivrer celles-ci de leur barrière? La barbe, qui n’était qu’un glaçon, du nez à la poitrine, a bien pleuré devant le grand feu, mais si lentement qu’elle réclame encore le service des doigts, dussent quelques poils y périr.

Cependant la viande, cuite d’avance, et qui dégelait

APOTBÏS INCONNUS.

à côté du poisson des chiens , finit de s’amollir. Si ce morceau de fraîche venaison vient à manquer, la viande sèche ou le poisson sec, qui ne gèlent ni ne dégèlent, et qui, en toute saison, se cassent à la main et se croquent à grands coups de dents, fournissent le plat solide. A ce menu des repas en plein air, il faut désormais inscrire la galette , biscuit de farine pressée et nourrissante, dont l’abondance révélerait, à elle seule, le progrès atteint dans le bien-être.

La prière du soir, auprès du foyer, achève la journée. De nouveaux arbres sont jetés sur ceux qui brûlaient afin de réchauffer les premières heures de la nuit. Sur les branches de sapin qui tapissent le reste de la fosse, chacun s’étend, tout habillé, enroulé dans ses couvertures, les pieds vers le feu, la tête contre la haute paroi de neige. Alignés l’un près de l’autre, missionnaires, sauvages, et chiens parfois, attendent le sommeil.

Les nuits, où le vent se retourne brusquement vers le champ du repos et lui rejette la fumée étouffante et les tisons ardents, sont horribles.

Retenons seulement, à la gloire de la Providence, qu’aucun missionnaire n’a péri dans le plus misérable des campements, même loin de l’abri des bois, même en plein lac glacé, même au sein de la poudrerie rageuse.

L’honneur de finir ce chapitre revient, nous semble-t-il, à un homme de cœur, dont l’histoire eût maintes fois étonné un romancier d’aventures, et dont tout le bonheur d’ici-bas fut de servir le bon Dieu et les pauvres, au poste de la plus froide solitude et de la plus grande misère : le Frère Guillet.

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Presque illettré, il trouva dans son ardeur surnaturelle et son amour pour sa Famille religieuse la pure éloquence du langage et de la plume.

Célcstin Guillet, né en 1842 à Brains-sur-les-Marches (Mayenne), se trouvait en garnison à Laval, en 1863, lorsqu’il fut atteint de la variole et transporté au lit n° 17 de l’hôpital Saint-Julien.

Dans son délire, il tenta de s’évader, et l’on ne put l’arrêter qu’au seuil de la cour. Comme, dans cette course, il avait pris froid, le mal empira aussitôt ; et, une heure après — onze heures du soir — , l’aumônier l’administra.

Le soldat n’eut conscience que de la première onction. Durant la nuit, il parut mourir. Mais, dès ce moment même, sans signes extérieurs apparents, la connaissance lui revint et ne le quitta plus.

Vers dix heures du matin, le médecin-major passa, l’examina et dit à la Sœur qui était de service :

— Le n° 17 mort. Veuillez le faire ensevelir.

Guillet, dans l’intime de son être, protesta :

— Mais non ! Vous voyez bien que je ne suis pas mort. Comment avez-vous le cœur assez dur pour m’enterrer avant ma mort?

Il pensait crier, s’agiter, se débattre. En fait, son corps restait glacé dans la rigidité cadavérique.

Comme la Sœur procédait à l’ensevelissement, elle constata un faible reste de chaleur dans le dos, exactement à la place que touchait le pan du scapulaire de Notre-Dame du Mont-Carmel. Cette coïncidence la détermina à attendre un peu, en dépit des assurances que lui donnait une autre Sœur, très habituée à discerner les signes de la mort :

— Il est bien mort, il n’y a pas de doute, affirmait

celle-ci .

Sur quoi, le malade redoublait ses protestations. Mais aucun mouvement visible ne se produisait.

Le lendemain, le docteur réprimanda la garde-malade :

— Ah! ça, ma Sœur! Est-ce que vous voulez faire des reliques, avec le n° 17?

Mais la Sœur, constatant toujours l’apparence de cha- It-ur locale, supplia le docteur de ne pas exiger l’enterrement, immédiat et lui demanda même de tâcher à nouveau de raiiinn r ’e mort.

Le huitième jour, au malin, le médecin se laissa fléchir. Il fit une incision à la bouche et donna quelques frictions. Aucun signe de vie ne se manifesta encore.

Vers six heures de l’après-midi, Guillet poussa un grand cri.

— Le n° 17 est ressuscité, dirent les autres malades à la Sueur qui rentrait.

Le major, averti, ordonna un traitement restaurateur ; et, le lendemain, un commencement de respiration se produisit. Mais l’état léthargique dura encore six jours.

Au quinzième jour seulement, le « ressuscité » put articuler ses premières paroles, auxquelles la religieuse répondit (sans rien lui apprendre du reste, tant il avait suivi dans le détail les phases du drame) :

— C’est à votre scapulaire que vous devez de n’avoir pas été enterré vivant.

Voulant témoigner sa reconnaissance à la Très Sainte Vierge, Célestin Guillet pria Dieu de lui faire connaître une Congrégation toute dévouée à la divine Mère et dans laquelle il pourrait La servir, en se sanctifiant.

Marie lui envoya Mgr Grandin. Conquis par la piété et par la flamme apostolique de l’évêque de Saint-Albert, Guillet demanda d’être aussitôt emmené. C’était en 1867.

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Sur ses instances, on l’envoya faire son noviciat de frère Oblat au lac Caribou (vicariat actuel du Keewatin), mission incomparablement froide, pauvre, isolée où peinait le Père Gasté dans la difficile conversion des Montagnais.

Le Frère Guillet resta près de quarante ans au lac Caribou, seul à assister le missionnaire dans tous ses travaux.

C’est de là qu’en 1874 il écrivit à son supérieur général la lettre suivante :

A peine étions-nous sur le grand lac Caribou, en route avec un jeune sauvage, pour aller couper du bois de chauffage, que nous fûmes surpris par une poudrerie épouvantable. A peine pouvionsnous voir nos chiens. Nous perdîmes notre route. Le vent, balayant la neige, avait fait disparaître toute trace de chemin, et, comme nous allions vers le Nord, il nous jetait la neige au visage. Pendant que nous avancions, nous abandonnant à l’instinct de nos chiens plus capables que nous de retrouver la voie, un éclair formidable parut tout à coup, suivi aussitôt d’un coup de tonnerre qui fit fendre la glace avec des craquements terribles. Un orage par plus de 30 degrés de froid ! Comment l’expliquer?... Nous gagnons une île et attendons la fin de la tourmente. Je dus ensuite m’atteler avec les chiens, à cause des bancs de neige accumulés par la tempête sur le lac. L’obscurité nous fit faire encore trop de chemin. Il était fort tard quand nous arrivâmes à la mission... Le lendem.dn, quand je voulus me servir de mon bras droit, je ne pouvais ni le tourner ni le lever : ii était démis au coude et enflé jusqu’à la main.

Quelques jours après, j’eus à me résoudre à une intervention bien pénible, parmi les coursiers qui nous avaient aidés. Ces chiens, qui sont de race esquimaude, manifestent des instincts excessivement carnassiers, et il nous faut prendre les plus grandes précautions, sans pouvoir toujours réussir. Aussi, par suite d’une scène de férocité à laquelle ils se livrèrent, je fus obligé d’en abattre trois. Tous auraient dû y passer. Mais que devenir sans eux dans ce pays où leur concours est indispensable pour les voyages et les approvisionnements?

Cet hiver est des plus rigoureux. Le vent du Nord souffle sans cesse, et nous avons de 40 à 50 degrés centigrades de froid. Tout en craque : il se fait des détonations sur le lac comme dans une batterie de canons.

Mais je suis tout heureux, dans notre rude pays, de servir le Père Gasté. Oh ! quel saint missionnaire ! Depuis quinze ans, il s’épuise ici, pour le salut des pauvres infidèles, qui, jusqu’à ce jour, ne lui ont guère donné de consolations... Avec lui, je partis, le 1er décembre dernier, de grand matin, à destination d un camp de sauvages malades, à 50 lieues du lac Caribou. Malade lui-même, le Père n’aurait jamais pu s’y rendre seul. Je l’enveloppai et le fis monter sur le traîneau... Si vous aviez vu ce camp de Montagnais, assurément votre cœur eût été navré comme le nôtre. Que de misères, et comme cela faisait pitié ! La coqueluche avait atteint aussi tous les enfants, et de partout nous n’entendions que cris, que gémissements. Le Père Gasté fit beaucoup de baptêmes et bénit des mariages, il entendit beaucoup de confessions et administra les derniers sacrements aux plus malades. Depuis lors, un grand nombre d’enfants et d’adultes sont morts, trois ont été gelés, deux d’entre eux avaient été abandonnés. Après deux jours passés dans ce camp, nous reprîmes le chemin de la mission... Nous n’avons pas campé une seule fois, du 5 au 7 décembre. Jour et nuit nous marchions, car nous voulions arriver pour la fête de l’immaculée Conception. Nous étions exténués de faim, de fatigue et de froid. Pourtant, dès le lendemain, bien que j’eusse fait tout le trajet à pied, j’étais frais et dispos, tout prêt à recommencer. Mais le Père Gasté dut garder la chambre, pendant plusieurs semaines...

Quelques jours plus tard, je partis, en quête de vivres pour la mission. Comme j’arrivais à un camp de Montagnais, je m’aperçus que plusieurs loges s’étaient réunies et qu’on avait disposé des peaux de caribou et des couvertures par terre, pour faire les prières q >e les sauvages font ordinairement le dimanche. Ils ne me laissèrent pas le temps de respirer et me dirent tout de suite : « Tu vas commencer à prier pour nous. Nous t’attendons. » Cette cérémonie de la grande prière, du chapelet, des cantiques, le tout en langue indienne, dura une heure. Il y eut ensuite un repas fraternel où je dus payer le thé. Je les égayai beaucoup, el ils riaient à gorge déployée. Le soir, je m’enveloppai de mes couvertures pour prendre un peu de repos, car je devais repartir de grand matin. Cette journée du 27 décembre fut extrêmement froide ; nous avions au moins 54 degrés centigrades. La fumée ne pouvait monter, et j’en étais aveuglé. En arrivant au camp, je mer gelai le nez, les pommettes des joues et le front...

Quatre semaines durant, je renouvelai ces voyages, pour nous procurer un peu do viande de renne. Pendant tout ce temps, jp n’ai couché que trois fois à la mission, .T’ai passé les autres nuits

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dehors, et par les froids les plus rigoureux. Je puis vous assurer que j’ai eu souvent bien froid, et un froid dont vous ne pouvez avoir une idée, car les plus grands froids de France, comparés à ceux-ci, sont comme le jour et la nuit. Parfois, il m’arrivait de ne pouvoir dormir, ne pouvant me réchauffer dans mes couvertures toutes remplies de neige et de glaçons. Le 15 janvier surtout la température a été extraordinairement rigoureuse. La respiration était bruyante. Cette nuit, je n’osai pas me coucher, dans la crainte de me geler. Le dernier jour, je me gelai la figure, et, en arrivant à la mission, au moment où je dételai mes chiens, en moins de deux minutes, je me gelai de plus tous les doigts...

Vous raconterai-je mon voyage suivant? Voyage de printemps cette fois, à trente lieues d’ici, où m’envoya le Père Gasté.Le dégel commençait ; l’on ne marchait qu’avec peine dans la neige fondante, et les traîneaux y adhéraient. C’est pourquoi il fallait marcher la nuit, la neige étant alors gelée et présentant un chemin plus solide.

Le 25 avril, dans la nuit du dimanche au lundi, je me mis en route, mes chiens étant très bons et le chemin battu. J’arrivai le lendemain soir au camp sauvage. Mes coursiers avaient filé sur le train d’une malle-poste. Ma commission finie, je repartis... Cette fois, je ne marchais pas vite. Le temps était couvert, le vent soufflait du sud et il ne faisait pas froid. Il pouvait être minuit quand je m’étais mis en route.

Vers le point du jour, je fis du feu pour préparer mon déjeuner. La pluie commença alors à tomber, de sorte que, lorsque je dus reprendre la marche, je me trouvai déjà tout trempé, sans avoir rien pour me changer. Mon feu, d’ailleurs, était si faible, que j’eus beaucoup de peine à préparer mon thé. J’eus à manger la viande à peine chauffée. Je ne pouvais faire sécher mes vêtements, sur cette île sans abri et complètement découverte...

Il y avait peut-être une heure que je m’étais remis à marcher lorsque, tout à coup, il se fit un tourbillon épouvantable. Je me trouvais sur un grand lac, loin des îles et plus loin encore de tout bois. Le vent tourna subitement au Nord et une grêle épaisse commença à tomber, pendant que le tonnerre grondait. Puis, il y eut une tempête, accompagnée d’une telle quantité de neige qu’au bout d’un peu de temps je ne pus distinguer ni les îles ni les bords du grand lac. Cette neige fit en même temps disparaître toute traça de chemin battu, de telle sorte que mes chiens s’arrêtèrent. Je ne voulus pas, néanmoins, rester au milieu de ce lac, de peur de me geler, ce qui n’aurait, pas manqué de m’arriver bientôt, car mes

vêtements, glacés sur moi, étaient roides comme du carton. Je me mis donc à tirer moi-même mon traîneau, tout en me recommandant du fond du cœur au bon Dieu et à la Sainte Vierge. Je marchai ainsi sans trop savoir où je me rendais ; et pendant environ quatre heures je continuai d’avancer, priant de toutes mes forces saint Raphaël de me garder et de me faire aborder à une île où j’attendrais la fin de la tourmente. Mon Dieu ! que j’étais fervent alors ! La tempête produisait un tel tourbillon de neige que je ne voyais même pas mon chien de devant. Je ne puis vous exprimer mes angoisses.

Enfin, j’atteignis une île, et je me rassurai un peu. Du moins, j’essayai de me rassurer, car je ne savais où je me trouvais, et, de plus, il n’y avait dans cette île d’autre bois que quelques vieux troncs d’arbres. J’essayai de les couper avec ma hache ; mais, du premier coup, je cassai le manche. Alors, n’ayant plus aucun moyen de me garantir par le feu contre le froid qui me gagnait et de dégeler mes habits, je creusai, au moyen de mes raquettes, un trou d’au moins douze pieds de profondeur, je tapissai les parois avec quelques peaux, et je me blottis au fond de la grotte, enveloppé de couvertures.

Longtemps, je tremblai de froid ; mais je finis par me réchauffer un peu. Il m’était impossible de dormir, à cause de mon anxiété. La tempête continua de rager pendant trois jours et trois nuits. Je me préparai à mourir, ne sachant plus comment m’y prendre pour entretenir un peu de chaleur en moi. Pourtant, je ne cessai d’espérer dans le secours de ma bonne Mère du Ciel, Marie Immaculée.

Pendant ce temps, le Père Gasté, dans des angoisses mortelles, se disait que je devais avoir été surpris et gelé sur le grand lac. Il faisait prier les orphelins, qui ne cessaient de pleurer. Une sauvagesse, habitant près de la mission, et voulant se rendre de sa loge à la loge voisine (distance de 25 mètres) s’était égarée et avait disparu sous la neige. Les Indiens, d’autre part, disaient que nul d’entre eux ne se souvenait d’avoir vu pareille tempête. Cela redoublait les inquiétudes du bon Père. Le troisième jour, comme il voulait offrir le saint sacrifice à mon intention, il fondit en larmes en revêtant les ornements sacerdotaux, et, comme me le dirent ensuite les petits enfants, il faisait bien pitié.

Vers le milieu de ce troisième jour, la tempête commença à s’apaiser, et je cherchai à m’orienter. Peine perdue jusqu’au soir. La nuit avançait que je n’avais fait qu’aller et venir dans toutes es directions. Je m’abandonnai enfin à l’instinct de mon chien

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de devant. Il ne me trompa point. Je reconnus bientôt un chemin de traîneau.

— Merci, mon Dieu, criai-je de toutes mes forces !

Avec quelle ardeur j’avançais alors ! Vers le milieu du lac je pus apercevoir deux traîneaux. En une demi-heure, je les rejoignis :

— Viens vite, mon petit Frère, me dirent les Indiens, Y homme de la prière, ton chef, pleure après toi. Il nous a envoyés à ta recherche, et nous désespérions de te trouver, quand nous t’avons entendu crier. Nous avons reconnu ta voix, et quelque temps après nous t’avons vu au loin. C’est pourquoi nous venions vers toi. Tiens, quitte là tes raquettes, monte dans ce traîneau. Tu es bien malheureux. Tu souffres beaucoup, n’est-ce pas?

Je les rassurai, et eux, m’ayant bien mis au chaud, me ramenèrent sain et sauf à la mission, où le cher Père Gasté, en m’embrassant, m’inonda de ses larmes et me prodigua toutes sortes de soins. J’en étais tout confus et lui protestai que je n’étais pas malade, que je n’avais que les bouts des doigts gelés et que ce n’était pas la dernière fois, si je devais vivre encore. Les orphelins, de leur côté, me comblèrent de caresses. Je fus tellement touché de tout cela que je me mis aussi à verser des larmes.

Il y avait un quart d’heure que j’étais arrivé, quand tout à coup le sang revint au bout de mes doigts gelés. La douleur fut si vive et me porta si fort au cœur, que j’en perdis connaissance. J’étais à table et je commençais à peine à manger. Cet accident jeta le pauvre Père Gasté dans de nouvelles transes. Mais ce ne fut rien, et je revins bientôt à moi. Le Père m’appliqua du camphre sur les doigts. Huit jours après, j’étais guéri, et mes doigts faisaient peau neuve...

Vous voyez que les épines du Nord piquent un peu quelquefois. Mais mon cœur n’est pas encore gelé, ni entre-gelé. J’espère, avec la grâce de Dieu, qu’il ne gèlera jamais...

Tout de même, vous, mes amis d’Europe, qui m’avez vu si frêle, vous devez être surpris que je puisse résister à ces fatigues. Depuis que je suis dans ce pays, le bon Dieu m’a accordé beaucoup de force et de courage. J’en suis moi-même surpris, et mes Supérieurs le sont aussi, quand ils se rappellent mes premières années du lac Caribou. N’est-ce pas une preuve que je me trouve là où la Providence me voulait? Aidez-moi à rendre mille actions de grâces.

Je suis si heureux d’être ici attaché au service du Bon Maître et de Marie Immaculée que je ne voudrais changer, pour rien au monde, à moins d’y être contraint par l’obéissance...

Célestin Guillet, O. M. /,

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