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CHAPITRE V

Bâtisseur

Pour Noire-Seigneur el pour le prêlre. — Le temple catholique et le lemple prolestant. — Les commencements clans la forêt ou le désert. — Les premières résidences. — Concerts du bonheur. — Pie IX el Mgr Grondin. — Les chantiers d’autrefois. — Calice gelé. — Les chanliers d'aujourd’hui. — Dans le Mackenzie. — Sur la rivière la Paix. — Scieurs de long. — Scieries mécaniques. — La maisonchapelle. — Le Frère Haller. — L’église. — « Tu as vaincu, Galilêen ! » — Le Frère F.-X. Girard. — Orphelinats el hospices. — A l’établi. — Les Frères Lorfeuvre cl Thouminet. — Le maître el le modèle: le Frère Ancel. — Ses observations sur les Indiens de la prairie et la danse du Soleil. — Sa mort.

Au Frère coadjuteur appartient l’honneur de loger Notre- Seigneur et le prêtre. Au prêtre il bâtit sa maison, au divin Maître son église.

Église et maison ne connurent très longtemps qu’un même toit : demeure commune de Jésus et du missionnaire, toute misérable d’abord, plus spacieuse ensuite, convenable à la fin.

A compter les clochers qui, des grèves de l’Athabaska et

du Mackenzie, montrent maintenant le ciel polaire ; à voir, près de ces clochers à la sculpture fouillée, les vastes couvents, orphelinats et hôpitaux d’aujourd’hui ; et à se souvenir en même temps des cabanes d’il y a cinquante ans, on se figure un peu ce qu’il dut en coûter à nos religieux charpentiers, auteurs de ces merveilles.

Pour le mieux comprendre encore, le regard n’a qu’à s’abaisser des hauteurs de tant de monuments catholiques, nés de la pauvreté, de l’amour de Dieu et du travail, jusqu’à la bicoque du voisinage, fruit de l’intarissable argent des sociétés bibliques et qui se décore du nom : temple de la Basse-Église d’Angleterre (Low Church of England).

Lorsque les missionnaires abordèrent les forêts vierges de l’Athabaska-Mackenzie, ils reçurent parfois l’hospitalité provisoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Ils n’eurent le plus souvent pour premier refuge qu’une tente en toile ou en peau de bête.

Une hache, une scie, un vilebrequin et un marteau de bois devaient suffire à leurs premières constructions. Car les transports, à ces distances et à cette époque, entraînaient de telles dépenses, et les barges de la Compagnie de la Baie d’Hudson auxquelles il fallait recourir accordaient si peu de place aux « effets des missions » qu’on ne pouvait songer ni à des clous, ni à ces nombreux outils que nous jugeons indispensables aujourd’hui.

La tente une fois fixée, le défrichement commençait. Les coups portaient tantôt sur les arbres vivants aux branches enlacées, tantôt sur les arbres morts, entassés les uns sur les autres et couverts d’une mousse séculaire.

Les meilleurs troncs de sapin, équarris à la hache, taillés en onglets correspondant à des demi-mortaises, et

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ajustes en forme quadranguîaire, se superposaient jusqu’à une hauteur d’environ deux mètres. Sur ces murs se plaçait un toit très bas, en perches de tremble ou de sapin, chargées d une couche de terre. Des rondins contigus servaient de plancher et de plafond. Une échelle droite donnait accès à un demi-grenier où l’on pouvait tenir, ployé en deux. Des chevilles en bois servaient de clous et des herbes mélangées avec de la boue calfataient les murailles. La porte, réduite aux plus minimes dimensions afin de ne laisser passer que le moins de froid possible, se fermait au loquet de bois. A cette époque, nos Peaux-Rouges ignoraient le vol et le pillage. Une ou deux ouvertures pratiquées dans les parois se garnissaient, faute de vitres, d’une peau de brochet ou d’un lambeau de peau de renne ou d’orignal, grossièrement chamoisée. A travers ce parchemin, incapable d arrêter le vent, passait quelque lumière. Dans l’angle opposé à la porte, une maçonnerie en pierres formait le foyer ouvert, où tout se cuisait soit à la broche, soit à la crémaillère. Deux ou trois rugueux tabourets, une table massive, quelques longues chevilles disposées en portemanteau, un grabat en peau d’ours, de buffle, de renne ou de loup : tel était l’ameublement.

Un angle de la hutte disparaissait toutefois derrière un rideau d’indienne. Aux heures de la prière et des offices, le rideau se tirait, mettant à jour la résidence du divin Maître.

Avec quel art la hache du missionnaire n’avait-elle pas taillé, dans le bois le plus fin, ce petit autel ! Avec quel soin n’avait-il pas blanchi cette nappe de lin, apportée de France ! Avec quel amour n’enfermait-il pas son divin Compagnon dans ce minuscule tabernacle de sapin odorant,

qu’à l’aide de son couteau il avait plané, poli, fleurdelisé !

Là résidait donc Celui qui avait dit à son missionnaire : a Allez enseigner tous les peuples », ne dédaignant pas de partager le toit de sa solitude et de sa pauvreté. Là, dans un cœur à cœur incessant, il lui versait la flamme apostolique, il le nourrissait, il entendait sa prière, il le consolait, il devenait son viatique jusqu’à l’éternité.

Si près du Dieu pauvre, comment ne pas aimer le dénuement? Contre l’autel du divin Immolé, comment ne pas souffrir avec bonheur?

C’était à l’époque où tous, frères, pères et évêques, chantaient à l’unisson :

— Vive le Nord, el ses heureux habitants !

Un regret cependant ne laissait pas d’assombrir cette joie de la primitive église de l’Athabaska-Mackenzie. Les longs travaux du dehors, les courses apostoliques obligeaient les missionnaires à laisser souvent le cher tabernacle dans un isolement complet. Même ne pouvaient-ils pas lui donner la compagnie d’une petite lampe : l'huile eût trop coûté ; elle eût d’ailleurs gelé elle-même dans ces habitations qui se glaçaient aussitôt que mourait le feu de l’âtre.

On ne saurait redire dans trop de livres, on n’enchâssera jamais dans assez d’écrins la perle, précieuse entre toutes, de l’histoire de nos missions du Nord-Ouest, le dialogue qui se tint au Vatican, un jour de 1864, entre Pie IX et Mgr Grandin.

L’Évêque venait de présenter une supplique, où il demandait, au nom de tous les missionnaires, la faveur de posséder la présence eucharistique de Jésus, dans leurs demeures, sans lampes, ni veilleuses :

— Mais, répliqua vivement le Souverain Pontife, je ne

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puis accorder pareille chose que dans le cas de persécution ; et, grâce à Dieu, vous n’en êtes pas encore là.

Très Saint Père, continua Mgr Grandin en pleurant, nous ne sommes pas persécutés, c’est vrai ; mais nous avons tant à souffrir ! Il nous arrive souvent de ne pouvoir célébier la sainte messe qu’avec une seule lumière... Si vous nous enlevez le bon Dieu, que deviendrons-nous?

L émotion de l’évêque-missionnaire gagna Pie IX :

Gardez le bon Dieu, répondit-il. Oui, gardez le bon Dieu ! Vous avez tant besoin de Notre Seigneur !... Dans votre vie, toute de sacrifice et de privation, vous avez le mérite du martyre, sans en avoir la gloire ».

Au bout de quarante ans, la petite lampe put scintiller enfin dans les sanctuaires du Mackenzie.

Elle ne s’éteindra plus.

Le jour où elle s’alluma marqua l’étape permanente du progrès accompli, grâce au Frère bâtisseur.

Gomme la plupart de nos missions ne trouvèrent, dans leur voisinage, même au bord de la forêt, que peu de cèdres, sapins et bouleaux propres aux constructions grandes, solides et chaudes, il leur fallut chercher ailleurs, très loin parfois, l’emplacement des chaniiers.

Le premier de ces chantiers fut établi à l’Ile à la Crosse, durant l’hiver 1861-1862.

L’installation du Frère Boisramé et du jeune Indien qui l’assistait, était la simple loge sauvage, c’est-à-dire des peaux d’orignal cousues ensemble et entourant un faisceau polygonal de perches, fichées en terre. Le Peau-Rouge de la vie errante n’a pour gîte que ce wigwam. Au milieu se

trouve le foyer dont la fumée monte directement au sommet du faisceau, toujours ouvert et qui sert de cheminée. Deux ou trois peaux de bêtes, alignées sur le sol, constituent le mobilier de la salle familiale. Un tronc de bouleau vert, lent à se calciner et supporté par deux paires de pieux croisés, soutient, au-dessus du foyer, la chaudière du repas. Lorsque le poisson ou la viande qu’on y a jetés se trouvent cuits au gré des convives, quelqu’un renverse sur des brindilles de sapin toute la chaudière, afin de répandre le bouillon, dont on n’a cure, et de mettre à la portée des mains, fourchettes commodes et préférées, les pièces du menu.

Le chantier du Frère Boisramé et sa loge se trouvant à soixante kilomètres de la mission, Mgr Grandin et le Père Seguin allaient tour à tour, avec leur chapelle, porter à leur coadjuteur le bienfait de la sainte messe et le secours du Pain des Forts :

Le dimanche 10 mars, rapporte le Père Séguin, tout jeune prêtre alors, je célébrai le saint sacrifice dans la loge, n’ayant pour tous paroissiens que le Frère Boisramé, son compagnon et trois sauvages, que j’avais rencontrés, la veille, occupés à chasser le caribou. Avant de commencer, on alluma un grand feu, mais la fumée qui m’étouffait me contraignit de le faire éteindre,' de sorte que je dus célébrer sans feu, à l’exception de quelques petits charbons que le Frère conserva pour empêcher les burettes de se geler a vantai’ offertoire et pour faire chauffer ensuite les linges destinés à dégeler les saintes espèces du Précieux Sang... Quand je touchais le calice, on aurait dit que c’étaient des aiguilles. Après la messe, je sortis pour me frotter les mains avec de la neige jusqu’à ce qu’elles fussent dégelées. Le lendemain, nous pûmes garder le feu ; mais les saintes espèces gelèrent encore autour du calice. Je vous laisse à penser ce que doivent souffrir les pauvres sauvages, qui, très souvent, n’ont pas de si belles loges que la nôtre. Il leur suffît bien pour faire pénitence d’offrir au bon Dieu tout ce qu’ils endurent chaque jour de leur vie.

De nos jours, les chantiers ont, eux aussi, conquis leur

Un repas sur la glacei,du Grand Lac des Esclaves vers la fin de l’hiver. Il a suffi d’emporter ustensiles et combustible.

1 >' KV

A gauche: résidence de l’Évêque des missionnaires ; à droite: école-pensionnat, tout en bois également, mesurant 50 mètres de façade, munie du chauffage central à air chauc

T/Église Saint-Joseph (Grand Lac des Esclaves) que l’on remplace actuellement

par une plus belle.

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« confortable »... Une cabane, bien abritée dans l’épaisseur au bois, bien chauffée, recueille les laborieux qui arrivent, le soir, rompus de fatigue.

C’est même le Père qui, souvent, prépare aux Frères leur foyer, leurs repas, en attendant de présider la prière du soir et de célébrer pour eux les saints mystères avant leur retour au bois.

Quelques bœufs sont employés aujourd’hui, dans les chantiers des missions de la Nativité (lac Athabaska), de Saint-Joseph (Grand Lac des Esclaves) et de Notre-Dame de la Providence (fleuve Mackenzie), pour haler sur la neige les arbres coupés. Ailleurs on a recours aux chiens de trait.

Si le halage peut se faire jusqu’à l’endroit du sciage, les bûcherons abattent indifféremment sapins, peupliers ou bouleaux.

Si les chantiers sont trop éloignés, comme c’est le cas au Grand Lac des Esclaves et au Lac Athabaska, on a soin de choisir le bois flottable, comme le sapin et le cèdre, et de le haler sur la neige jusqu’à la berge d’une rivière. Les billots empilés attendent là le dégel et le jour où les leviers des Frères viendront les jeter à l’eau nouvelle, soit en bûches libres, soit en trains flottants.

Tout cheminera alors selon la vitesse du courant et l’habileté des piqueurs. Ceux-ci, sautant d’un billot à l’autre, écartent les obstacles et gouvernent la marche. Ces manœuvres sont très dures et périlleuses.

Aux missions de la rivière la Paix, les chantiers ne se font ordinairement qu’à l’époque du dégel, attendu qu’il n’y a, pour ainsi dire, qu’à faire tomber les arbres au bord de l’eau. Le plus pénible est de se rendre à pied, le long de la grève, les épaules chargées de tout l’attirail

de cuisine, de logement, d’exploitation, jusqu’à la futaie que l’on veut abattre.

Les Frères Leroux, Eiseman, Milsens, Oeillet Gustave, Wagner, Nicol, Pierre et Michel Mathis laissèrent sur ces grèves d’abondantes sueurs. Quelques lignes du Père Calais, au sujet de la mission Saint-Augustin, en 1892, nous en donnent l’aperçu :

A peine le Frère Pierre Mathis nous arrivait-il de France (diocèse de Metz, où reste l’aîné des trois, le Frère Jean Mathis, l’admirable factotum du juniorat d’Augny), que le Père Flusson en profita aussitôt pour aller faire un radeau d’arbres destinés à rebâtir la mission sur de plus vastes plans. Or, ce radeau, il s’agissait d’aller le couper et former, 80 kilomètres en amont, au Fort Dunvegan. Les voilà tous deux partis à pied, avec les couvertures de nuit paquetées sur le dos. Le Père Ilusson a quelques outils, le Frère- Mathis aussi. Tous deux se partagent le reste. Bref, le Frère Mathis trouve à la fin que le chemin est long. De temps en temps — tel jadis les Croisés — il hasarde une question :

— Est-ce là Dunvegan?

— - Plus loin, répondait le Père Husson. Encore... sept ou huit kilomètres...

On marchait de plus belle. Enfin, de questions en réponses, on arriva. Et l’on se reposa. Le lendemain, les sapins de gémir sous les coups de hache, et, couchés à force de bras, de s’assembler en un radeau, où nos missionnaires s’embarquèrent eux-mêmes pour Saint-Augustin.

Depuis 1858 jusqu’à 1912 pour l’Athabaska, et jusqu’à 1903 pour le Mackenzie, toutes les pièces de construction des ces vicariats furent équarries à la hache et sciées à la main par les missionnaires. On vit des évêques, comme Mgr Faraud et Mgr Grouard, passer des hivers entiers à scier de long avec leurs Frères, le frère sur le baudet, l’évêque sous la pluie de sciure. Avec ces planches furent bâtis les couvents d’Athabaska et de la Providence.

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Aujourd’hui les scieurs de long n’ont point capitulé mais ils abandonnent le plus gros de l’ouvrage à la vapeur. La scierie mécanique de Saint-Augustin dessert les missions de la rivière la Paix. Celle du lac Athabaskase charge des missions de la Nativité, de Notre-Dame des Sept- Douleurs, de Sainte-Marie et de Saint-Jean-Baptiste de Mac Murray. Celle du Grand Lac des Esclaves envoie ses pièces jusqu’à Aklavik, à l’océan Glacial.

Aussi n’est-il désormais si petite mission (excepté N.-D. du Rosaire au Grand Lac de l’Ours, chez les Esquimaux) qui ne se dresse spacieuse, élégante, solide et facile à chauffer, grâce aux scieries mécaniques.

Dans quelques-unes de nos missions de l’Extrême-Nord, la résidence du missionnaire et son église se confondent encore en un tout, appelé la maison-chapelle.

D’un côté, les cellules religieuses, la cuisine — si cuisine il y a — et le réfectoire. De l’autre la chapelle. Au milieu, la salle des sauvages.

La salle des sauvages , pièce principale, reste presque dépourvue de meubles, à cause de l’étiquette atavique, prescrivant à l’Indien de s’asseoir par terre. Ceux que l’on habitue à se servir de nos sièges y éprouvent d’abord le vertige. Dans les salles de certaines missions particulièrement « stylées », où les hommes ont adopté à la longue nos bancs européens, les femmes préfèrent encore souvent s’effondrer sur le sol. Le sauvage entre sans frapper, touche la main du missionnaire, à moins qu’il n’aille d’abord faire sa visite au Saint-Sacrement, tire sa pipe, la bourre,

l’allume et attend encore un peu pour ouvrir la conversation. Ce serait une impolitesse de lui parler d’abord, surtout pour lui demander ce qu’il vient faire. Il répondrait par principe qu’il est venu « sans dessein ». Il fume donc un peu, s’il a du tabac. Le crachoir lui fut longtemps inconnu, et son éducation, à ce sujet, fut l’objet d’une certaine patience de la part du missionnaire. Longtemps la femme continua de cracher dans le coin de son châle et l’homme entre le banc et le mur, à la dérobée, afin de ne pas salir le crachoir qu’on leur tendait. D’autre part, on ne se faisait guère faute de taxer d’avarice le Père, qui « mettait dans un petit linge » ses expectorations, sans parler de l’infraction à la propreté commise par ceux qui « conservaient cela dans leur poche »... Le moment venu, l’Indien prend la parole et s’engage — posément si c’est l’homme, avec un flot pressé de mots, si c’est la femme — dans un dédale de préambules et des méandres de détails étrangers, pour arriver à l’objet de sa démarche. Un dernier silence suit la réponse du Père. Comme il était entré, le visiteur se lève tout à coup et disparaît.

Il suffit d’ouvrir la porte aux larges vantaux qui donne sur la chapelle pour transformer la salle des sauvages en nef d’église.

Un poêle rectangulaire, placé dans la salle et dévorant des bûches toutes rondes a bientôt réchauffé la maisonchapelle. La chaleur naturelle indienne — supérieure à la blanche, le thermomètre médical en a fait foi — qui s’y ajoute, l’odeur sui generis de ces corps qui ne se lavent jamais, ces vêtements d’étoffe ou de peaux de bêtes qu’on n’enlève que rarement et qui « s’emboucanent » dans la fumée des loges ont vite fait de l’enceinte commune une

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étuve prenante, étourdissante... Mais à quoi ne s’habituerait donc pas le missionnaire, qui ne regarde que l’âme, si belle le plus souvent et si agréable à Dieu, de ses enfants des bois?

La plus lointaine de nos maisons-chapelles se trouve à la mission de l’immaculée Conception, à quelque 500 kilomètres de navigation par delà le Cercle polaire.

L’un des plus récents de ces édifices, dans les régions sud-ouest du Mackenzie, eut pour artisan le Frère Halter, fils de la Lorraine, qui demanda d’être envoyé au poste le plus pénible. II remplace depuis 1910 les Frères Rio et Marc, aux missions de Nelson et Liard, sur les rivières Nelson et des Liards, affluents du Mackenzie.

Mais déjà à Liard, comme à Rae, à Résolution, Providence, Norman, Good-Hope, Chippeweyan, Vermillon, dans la plupart des missions arctiques en un mot, à côté de la maison-chapelle, qui demeure en mémoire de la seconde période de l’histoire de ces missions et qui suffît encore aux offices de la semaine, se dresse le monument, devenu l’orgueil du missionnaire, la gloire de notre sainte religion : Y église.

C’est, en grande partie, le Frère coadjuteur qui l’a bâtie, sculptée, décorée, achevée.

Descendez le Mackenzie, l’espace de 900 kilomètres, depuis le Grand Lac des Esclaves jusqu’au confluent de la rivière de l’Ours. Voici Norman. Une église d’architecture gothique, à lancettes, dirait-on, si l’on osait la comparer — de si loin — à la Sainte-Chapelle de Paris, surgit soudain à vos yeux, au bout d’un gigantesque défilé de monts et de forêts, sur la rive sauvage. La statue de sainte Thérèse d’Avila, la patronne de la mission, resplendit au-

dessus d’un autel artistiquement ciselé. Mais quelle avenue forment à ce sanctuaire les fresques des murailles ! Tout le catéchisme en images de la Bonne Presse y est fixé en couleurs inaltérables. Autour des médaillons, qui contiennent ces prédications permanentes de nos dogmes et des vertus chrétiennes, évoluent des rosaces polychromes, faites de symboles liturgiques, historiques, bibliques- Nous y avons compté 234 sujets divers... La prière prend aussitôt ses ailes dans ces galeries, si dignes du Pape Pie X, disant : « Je veux que le peuple prie sur de la beauté ».

Reprenez le bateau, franchissez l’eau bleue de la rivière de l’Ours, descendez encore 370 kilomètres du grand fleuve, engagez-vous dans ces remparts fantastiques, que la nature semble avoir modelés sur nos forteresses du moyen âge, traversez l’immense cirque que décrit ensuite le Mackenzie aux pieds de Good-ITope, au Cercle polaire : là-haut, sur la falaise monte encore une église, Notre-Dame de Bonne- Espérance, plus belle peut-être que Sainte-Thérèse de Norman.

On raconte qu’un esprit fort, décidé à bannir de sa vie l’idée de Dieu, voulut fuir tout ce qui pouvait la lui rappeler et par conséquent le monde civilisé avec ses cathédrales, ses chapelles et leur clergé. Il partit pour le Mackenzie. Mais n’allait-il pas de désappointement en désappointement, à mesure que, de la barge de la Compagnie de la Baie d’Hudson, après de longues solitudes sauvages, il voyait apparaître, de poste en poste, des églises et des églises, des prêtres et des prêtres. Passé Norman, entrant dans la région du soleil de minuit, il crut se réfugier dans le désert enfin. Mais tout à coup une cloche retentit de nouveau, qui saluait le bateau bienvenu. Puis le clocher parut. Puis des Oblats, pères et frères, attendant sur la grève :

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— Encore une église, encore une cloche, encore des prêtres, s’écria-t-il ! Il y en a donc jusqu’au bout du monde? Pour le coup, c’est trop fort. Je crois en cette religion, je crois en ce Dieu qu’elle prêche si loin et toujours de même. Je me convertis.

C’était, une fois de plus, mais dans l’accent du repentir, le « Tu as vaincu, Galiléen ».

Ce descendant de la vieille noblesse française — il en portait le nom — alla droit au Père Seguin, le missionnaire, se confessa et se constitua, pour jusqu’à sa mort, son humble serviteur.

L’autel de l’église de Good-Hope porte un double rétable, s’appuie sur des anges en cariatides et abrite un Christ au tombeau. Sa voûte bleue, aussi intensément étoilée que le ciel des nuits polaires, ses deux grandes fresques du chœur : à gauche l’adoration des Mages, à droite la scène du Tu insidiaberis calcaneo ejus : Elle l'écrasera de son pied virginal, les deux parois de sa nef couvertes de chaudes peintures, ses meubles du sanctuaire et du vestiaire sculptés, découpés à la main et à l’unisson de l’ogive rayonnante des menus vitraux et du clocher : tout, en elle, surprend et ravit le voyageur.

Un sénateur du Canada, écrivait Mgr Grouard en 1890, et le Révérend Reeve, pasteur anglican, vinrent la visiter. Ils en furent émerveillés. Il faut avouer que l’on ne s’attend guère à trouver, sous le Cercle arctique, une décoration si riche, si élégante et si '.variée. Le Père Petitot y avait consacré tout son talent d’artiste qui n’est pas mince, et le Frère Ancel, venu ensuite, a complété la chapelle, en y faisant une allonge, ornée également de panneaux, de peintures, et surtout d’un beau tabernacle et d un joli baldaquin, où une belle statue de la Sainte Vierge, avec l’Enfant- Jésus sur son bras, attire les regards et les cœurs et mérite le nom de Notre-Dame de Bonne-Espérance (Good-Hope).

En 1879, le Père Petitot expliquait de la sorte certaines de ses peintures d 'encadrement :

A défaut de colombes inconnues dans ce pays, des perdrix blanches, ou gelinottes, et des ortolans des neiges représentent le Saint-Esprit, et je donne à mes petits anges la ronde figure, rougeaude et bouffie et les yeux de jais écarquillés de nos petits sauvages, ce qui est du goût d§ leurs parents beaucoup plus que si j’en faisais de petits Écossais aux cheveux d’or.

On dit que le Père Petitot, ayant peint un chat dans 1 angle d’un panneau, près de la porte, dut l’enlever parce que les sauvagesses ne se lassaient pas d’aller le baiser, après avoir fait leur signe de croix avec l’eau bénite.

Parmi les dessinateurs et les peintres de Sainte-Thérèse et de Notre-Dame de Bonne-Espérance, il convient de citer outre les Pères Ducot, Houssais et plusieurs Frères coadjuteurs, celui qui a laissé à 1 une de ces églises le « meilleur de lui-même » : le Frère François-Xavier Girard.

Né à Saint-Tite des Caps, près Sainte-Anne de Beaupré, sur le Saint-Laurent, et frère de Prime Girard, que nous avons vu chez les Esquimaux de Mgr Turquetil, à la Baie d Hudson, brançois-Xavier appartenait à une famille de quinze enfants, nombre très souvent atteint et même dépassé, doublé parfois, dans les paroisses canadiennesfrançaises de la province de Québec.

Le Frère François-Xavier Girard avait d’abord mis en action ses talents de peintre-décorateur, au beau juniorat du bacré-Cœur d Ottawa,, capitale du Canada. Il avait fait de la chapelle de cette école apostolique, dont il était le sacristain, un joyau qu’il n’eut qu’à reproduire et multiplier dans son église de Sainte-Thérèse, au Fort Norman.

iiATISSEUfi

Le triomphe de nos Frères bâtisseurs a été la construction des orphelinats, des hospices, des hôpitaux : monuments incomparables de la charité évangélique.

Le lac Athabaska, Fort-Smith, Vermillon, le Grand Lac des Esclaves, Simpson et Providence, Aklavik, les lacs Wabaska et Esturgeon, le Petit Lac des Esclaves sont a même de recevoir aujourd’hui dans ces refuges princiers toutes les misères de l’Athabaska et du Mackenzie.

Les Soeurs de la Charité de l’Hôpital général de Montréal dites Sœurs Grises , se firent, les premières, les anges visibles de ces infortunes. Depuis 1867, elles ont franchi le Grand Lac des Esclaves. Elles ont reçu dans l’Athabaska, région de la rivière la Paix, la collaboration d’une autre admirable Congrégation canadienne de Montréal : les Sœurs de la Providence. Mais dans le Mackenzie, comme dans le Keewàtin, les Sœurs Grises peuvent encore dire : « Ce sont nos mains qui ont pansé toutes les plaies ! Ce sont nos lèvres qui ont enseigné à l’enfance la vérité ! » Un livre s’est employé à raconter quelques-unes de leurs épreuves et à montrer un peu l’abnégation apostolique, le dévouement sans bornes de « Celles qui travaillèrent avec nous dans la diffusion de V Evangile (1) ».

Les ateliers, complètement outillés désormais, destinés à entretenir et à meubler ces couvents, ces écoles, ces dis-

1. Femmes Héroïques, — Les Sœurs Grises Canadiennes aux glaces polaires, par le R. P. Duchaus^ois, o. m. i. Mêmes adresses que Aux, Glaces Polaires et Apôtres Inconnus „

pensaires et les églises des missions principales, sont confiés, de préférence, aux Frères que l’âge ou les infirmités obligent à renoncer aux trop rudes travaux du dehors et aux longues courses sur la neige.

Le Frère O’Connell a la charge de l’établi de Résolution et le Frère Lorfeuvre dirige celui de Providence.

Le Frère Joseph Lorfeuvre (de Bréhan-Loudéac, diocèse de Vannes), allègre dans son ample soutane, brillant comme sa croix de missionnaire qu’il astique à la manière d’une épée, la face rougeaude, les cheveux drus et blancs — candidus et rubicundus — sous leur toque ronde, instinctivement penchée à la diable bleu, le regard ferme et perçant, quoique tout perlé de bonté, demeure le militaire de Sedan, du Mans, de Patay, d’Alger, de Milianah, de Blida, de Tenief-Elhaad, de Lagouat-Sahara, qu’il fut bravement de 1868 à 1873.

Il était infirmier à l’hôpital de Pontivy en 1875, lorsqu’un appel, écrit par le Père Lecorre dans la Semaine religieuse de Laval, lui tomba sous les yeux. Montrant l’article à son pieux camarade, l’infirmier Thouminet, ancien combattant de 1870, lui aussi :

Tiens, Thouminet, lui dit-il, voilà ce qu’il nous faut !

— Allons-y, mon Joseph, répliqua Thouminet.

Tous deux partirent aussitôt pour l’Athabaska-Mackenzie.

Le Frère Thouminet fut envoyé à la Mission Saint- Charles de Dunvégan, pauvre, alors, parmi les pauvres. Il en était depuis plusieurs années la providence quotidienne, lorsqu’on cherchant un outil le long de la rivière la Paix, il y glissa avec un éboulis, sans qu’on pût lui porter

secours.

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Le Frère Lorfeuvre resta d’abord au lac la Biche (Alberta) qui était l’entrepôt d’approvisionnement du vicariat d’Athabaska-Mackenzie, afin de s’y former à l’école des deux grands maîtres : Mgr Faraud et le Frère Bowes.

Du lac la Biche, il passa au Grand Lac des Esclaves, où, jusqu’en 1886, il fut le compagnon du père Dupire.

Depuis cette date, il collabora généreusement à toutes les constructions de Notre-Dame de la Providence, sur le Mackenzie.

Et il pourrait signer aujourd’hui encore, — en y protestant un peu moins de son « invalidité », et en changeant le chiffre « vingt-cinq » en celui de « cinquante » — la lettre qu’il écrivit, le 4 décembre 1900, au supérieur général de sa Congrégation :

Permettez à l’un des membres les plus infimes de votre nombreuse famille, à l’un de vos enfants que vous aimez tous, de vous offrir l’hommage de ses plus humbles sentiments d’affection et de dévouement.

Voilà que j’ai déjà passé vingt-cinq ans dans nos missions du Nord, et, en grande partie, dans cette mission de la Providence. Si j’avais pu, comme un bon religieux, acquérir autant de mérite pour le ciel que j’ai mangé de poissons et raboté de planches, je serais passablement riche pour le bonheur éternel... Je suis un vieux soldat du temps de la désastreuse guerre de 1870, et j’étais dans l’artillerie à Sedan, au jour de la déroute. Ce mot-là n’est pas connu de la milice sainte dans laquelle je me suis engagé pour toujours ; et il fait bon manœuvrer sous les drapeaux de Marie- Immaculée. Il fait bon aussi, j’ose l’ajouter, faire un peu pénitence dans ces quartiers, pour payer avantageusement les agréments de la salle de police d’autrefois. Il n’y aura ainsi, au grand jour de la revue, que de bonnes notes au livret : les mauvaises auront été biffées.

Quand je suis parti de ma Bretagne pour le Mackenzie, avec le Père Lecorre, j’étais un gars assez alerte et un bon cavalier, même un peu sans gène et sans vergogne, à en juger par l’édifiant exemple que j’ai donné à nos pères et frères de la maison-mère, à Paris, en

cherchant une place clans la petite chapelle, et n’en trouvant pas d’autre à ma disposition que celle du Supérieur général. Il faut avouer que je n’y ai fait qu’une courte station, averti, par des signes non équivoques, que j’étais un peu déplacé ! J’en rougis encore aujourd’hui, tandis que mes frères y puisent un sujet d’hilarité intarissable.

Mais ces naïfs souvenirs sont déjà loin, et j’ai bien vieilli sous le harnais. Je ne suis plus guère qu’une méchante caserne qui abrite un régiment d’infirmités. N’importe, il faut aller de l’avant, et que la sainte volonté de Dieu soit faite !

Nous voilà dans les rigueurs des longs hivers de notre Nord : rigueurs au dehors, car dedans on souffre moins que les pauvres de Paris, grâce à l’abondance du bois. Je débute, chaque matin, par faire entendre, à cinq heures précises, le Benedicamus Domino, et mettre aussitôt le feu aux poudres, c’est-à-dire allumer le poêle, le tout en bonnet de nuit, pour ne pas me geler la tête, à cette heure la plus terrible de la journée. Un détail intéressant de mes occupations actuelles : je suis chargé (c’est une mission de confiance) de soigner toute une petite famille de chiens encore à l’état d’enfance; et j’y mets tous mes soins, et mieux même que je ne le faisais autrefois pour mon coursier de Sedan ou pour ma mule d’Alger.

Je termine, mon bien-aimé Père, en ajoutant que demain s’ouvre notre retraite de l’immaculée Conception, où notre âme va réparer les petits accrocs de son uniforme religieux-missionnaire et former les meilleures résolutions pour faire face à toutes les éventualités du combat...

Nous ne pouvons causer de meilleure joie, nous le savons, aux vétérans de l’Extrême-Nord qu’en donnant, ici, son humble relief au maître accompli, au compagnon sans peur et sans reproche, sur lequel les premiers vicaires apostoliques de l’Athabaska-Mackenzie se reposèrent pour l’exécution parfaite de leurs travaux, et qu 'après vingt-cinq ans, tous, pères et frères, n’ont point cessé de pleurer, tant est restée vide la place qu’il avait tenue aussi bien dans la marche des missions que dans l’aiïection des cœurs : le Frère Julien AnGel.

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Il n'y a peut-être pas un couvent, pas une église, depuis le lac la Biche, 55eme degré de latitude, jusqu’aux abords de l’océan Glacial, dont il n’ait été, en quelque chose, l’architecte, le charpentier, le menuisier d’assemblage et de placage, l’ébéniste, le sculpteur, le peintre. Nous nous rappelons avoir admiré une maison-chapelle qu’il n’avait pu aller construire lui-même, parce que le devoir le retenait ailleurs : il en avait dessiné et découpé la maquette, n’y oubliant ni les proportions exactes ni les menus détails, si bien que le Frère Hémon n’eut qu’à se rendre, avec cette miniature, à Notre-Dame des Sept-Douleurs (Fond-du-Lac Athabaska), pour bâtir au Père Breynat, missionnaire des Mangeurs-de-Caribous, la maison-chapelle la plus harmonieuse de nos missions.

Mgr Grouard s’est plu à rendre témoignage à ses qualités exquises :

Le Frère Ancel, architecte et maître charpentier et menuisier, vient de bâtir la grande maison du lac Athabaska (1888).

Lanouvelle église Saint-Joseph du Grand Lac des Esclaves est un petit chef-d’œuvre, que tout le monde admire (1899)... Hélas 1 le Frère Ancel, qui l’a construite, vient de nous être enlevé. Je ne pense pas que nous retrouvions jamais un homme plus dévoué, plus laborieux, plus habile et plus intelligent, comme menuisier et charpentier.

Cette église Saint-Joseph avait été en butte à tant de mécomptes que les missionnaires avaient eu, à son sujet, comme la preuve de la haine du Démon contre le saint Protecteur des missions arctiques. Nous avons raconté, au chapitre quatrième, le naufrage, dans les rapides de Fort- Smith, du radeau destiné à devenir l’église Saint-Joseph, et que conduisaient les Pères Laity et Dupire et le Frère Charbonneau. Le Frère Ancel, qui attendait ces pièces, éprouva de leur perte un chagrin inconsolable. L’année suivante,

eu 1896, il alla prendre lui-même, avec le Frère Lame, homme de grande force, la direction d’un autre radeau, préparé à la scierie du lac Athabaska et lancé, comme le précédent, sur la rivière des Esclaves. Un courant invincible s’empara encore, au même lieu, de la cargaison, et toutes les pièces — 1 400 planches et 4 000 bardeaux sombrèrent dans les rapides. A peine les deux frères eurent-ils le temps de sauter dans leur canot et de gagner la rive du porlage. Ce coup, plus sensible que le premier, n’abattit point le Frère Ancel. On scia de long tout le bois nécessaire, et l’église « chef-d’œuvre » s’éleva quand même au Grand Lac des Esclaves, à la gloire de saint Joseph.

Il y a dans l’église du lac Athabaska, refaite depuis la mort du Frère Ancel, un maître autel qui retient toutes les admirations. Confectionné entièrement par le Frère Ancel, Mgr Grouard avait voulu qu’en souvenir de lui, il fût transporté, tel quel, de l’ancienne église dans la nouvelle. Un ouvrier expert, M. Gervais, ayant eu à le démonter et à le remonter, y trouva tout parfait : panneaux, moulures, peintures. Le Frère Ancel avait tellement le secret de meurtrir les couleurs et de disposer leurs contrastes que leur fraîcheur et leur vie, comme celles des tableaux de l’antiquité, semblent devoir subsister toujours.

— Je n’aurais jamais cru, dit M. Gervais, en regardant une dernière fois l’autel, qu’avec tant de simplicité on pût produire un si merveilleux effet !

Julien Ancel, enfant du diocèse de Metz, avait servi la France dans l’infanterie coloniale et emporté, des régions insalubres de l’Afrique, un mal qui ne guérit jamais. Mais sa constitution trapue, vigoureuse, devait tenir ce mal en laisse jusqu’au bout.

fiÀTISSËUft

La force musculaire du soldat devenu Oblat donna aux missions son rendement complet. Ses temps libres et les récréations facultatives, aussi bien que les heures réglementaires du travail, se passaient à jouer de l’outil. Et tous les coups portaient, justes et drus. Chaque mouvement du bras faisait voler le copeau, enfonçait le clou, fendait son arbre. Sus aux assistants et manœuvres ! Il leur fallait bon pied, bon œil pour suivre le Frère Ancel.

Une activité martiale, surnaturellement moulée par le noviciat religieux, ne peut que se dépenser dans une obéissance indéfectible. On ne vit jamais le Frère Ancel omettre un exercice prescrit, ou simplement conseillé, par la Règle. Etait-il impossible d!y consacrer le temps requis, il l’accomplissait quand même, très brièvement du moins, « afin de sauver le principe », disait-il.

Il tenait de sa nature tout d’une pièce et de son ancien grade de sergent un défaut qu’il ne parvint jamais à dompter tout à fait : une certaine raideur à lancer ses observations et ses ordres. Mais son « bon cœur » en saignait aussitôt, et on le voyait, à la réunion suivante de la communauté, se mettre à genoux, malgré les protestations de celui qu'il croyait avoir offensé, pour lui en demander pardon.

Ce « bon cœur », il l’avait affiné, en France, à Notre-Dame de Sion, la Colline inspirée, au contact du Père Michaux, dont on a dit qu’il était « l’Oblat au cœur généreux, à la bourse largement ouverte, à l’inépuisable charité ».

C’est en 1880 que le Frère Ancel fut donné par le Supérieur général à Mgr Clut, pour être son « compagnon de voyages ».

En route vers son nouveau poste, il passa, comme tous les missionnaires d’alors, par la Prairie du Nord-Ouest

canadien, où ne circulaient encore que les charrettes à bœufs de la Rivière-Rouge (Saint-Boniface-Winnipeg). A l’un des relais de cette traversée de deux mois, il se trouve à Qu Appelle (Lebret aujourd’hui), pays des buffalos et des Peaux- Rouges. Il en écrit ces lignes pleines de pittoresque observation et de zèle apostolique :

A Qu’Appelle, j’eus sous les yeux un spectacle qui m’impressionna vivement. Il y avait autour de la mission une trentaine de loges de sauvages Cris et Sauteux. Le Père Hugonard nous conduisit à celle du chef. Des femmes, des enfants déguenillés en obstruaient l’entrée. Réunis autour d’une chaudière, ils préparaient à qui mieux mieux un festin dont la seule vue me soulevait le cœur. Dans l’intérieur de la loge, une douzaine de sauvages, accroupis autour du chef, fumaient avec lui le calumet. Quels costumes ! Les uns se drapaient comme des sénateurs romains dans de misérables couvertures. D’autres étaient habillés de vieilles chemises en loques, qu’ils portaient comme des manteaux d’honneur. D’affreux pantalons déchirés, rappelant un peu le costume européen, donnaient à leur accoutrement sauvage un aspect plus grotesque encore. La poitrine et les bras bariolés de tatouages, le chef avait la tête couverte d’une casquette en lambeaux qu’il portait comme une sorte de diadème. On se passa les calumets, et, au milieu de grimaces et de simagrées, on commença le festin... Pauvres Indiens 1 Ils sont loin d’être tous convertis, et, à deux pas de la Croix du Sauveur, ils n’ont pas encore accepté le bienfait de la Rédemption ! Ils se ressentent du contact des Blancs disséminés sur leurs terres et prennent leurs vices, scandalisés qu’ils sont par leurs mauvais exemples...

D’un autre relais il continue :

A Battleford, chez les Cris, les sauvages étaient rassemblés au nombre de près de quinze cents, dans une vaste prairie, à une demi-lieue de la ville naissante. Ils célébraient la fête païenne du soleil. Environ deux cents loges coniques de cinq à six mètres de haut, sur près de quatre mètres de diamètre à la base, s’espaçaient à nos yeux comme un immense campement. Dans une loge plus grande, disposée comme une sorte de cirque public, s’exécu-

Les Frères de Résolution utilisent quelques bœufs pour traîner les arbres coupés

jusqu’à la rivière.

Un radeau de bois flottable formé et conduit par les Frères, qui s’achemine vers la scierie

sur l’Athabaska.

Les Frères occupent le temps libre de l’hiver à scier de long.

Le Frère O’Connell à son établi.

Le Frère William aiguise la scie de son « moulin mécanique »

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taient les jeux de la fête, la danse du soleil surtout. Ce fut là, au bruit des tambourins et des sifflets en écorce de saule, que /'assistai à 1 horrible spectacle. A un des piliers de la loge, un sauvage attaché comme un pendu se balançait dans l’espace, retenu par une corde qui lui passait dans de larges entailles de la poitrine. Ce malheureux avait le courage de chanter en gesticulant. Il resta livré à ce supplice jusqu’à ce que le poids du corps fît céder la corde en déchirant la chair. Le pauvre patient tomba lourdement à terre. On me dit que c’était un novice sorcier, et que l’épreuve qu’il venait de subir était une initiation à son métier. Le diable a donc, lui aussi, ses martyrs. Pauvres gens ! Je ne regrette pas d avoir vu, en passant et ne pouvant faire autrement, une scène si pénible et si instructive. Avec quelle ardeur nous prierons pour le salut de ces peuplades. Avec quel zèle nous aiderons les Pères à les convertir ! Les chrétiens sont bons et vertueux ; mais les païens sont encore victimes des plus affreuses superstitions...

Lorsque le Frère Ancel arriva au lac la Biche, Mgr Faraud l’ayant aussitôt jugé à sa valeur pria Mgr Clut de faire, en faveur des missions à bâtir, le sacrifice de « son compagnon de voyage », et le nomma « constructeur attitré du vicariat ». Une lettre-réponse écrite trois ans plus tard (1883) par Mgr Faraud au Père Ducot, missionnaire de Norman, nous indique quelle était déjà la « vogue » du précieux coadjuteur.

Vous me demandez le bon Frère Ancel pour un an. Je vous le laisserais bien pour deux et trois, si la chose dépendait tout à fait de ma volonté. Mais comme le Frère est le seul ouvrier que nous ayons, il le faudrait partout à la fois. Au fait, il m’est impossible de vous répondre positivement sur ce point. J’ignore même où il se trouve. D’après ce que m’écrit le Père Seguin, de Good-Hope, il doit être venu passer quelque temps chez vous durant l’été et ensuite être retourné à Good-Hope pour finir la chapelle. S’il en est ainsi, j’autorise le Père Seguin à le garder encore un hiver (1884- 85), pour qu’il puisse bâtir une petite maison à la petite Rivière Rouge arctique (350 kilomètres plus loin que le Cercle polaire) et une autre à Peel’s River (Fort Mac Pherson, bouches du Mackenzie). Je lui dis de viser à ce qu’il puisse passer encore quelque

APOTRES IITC0î<5US.

temps chez vous. Au lieu d’un hiver qu’il devait donner à vos quartiers, en voilà trois ! Après j’ordonne absolument qu’il monte au lac Athabaska, non pas, comme on l’a dit, pour faire des « embellissements » chez les sœurs, mais pour y soulever et soutenir la chapelle, qui, sans cela, finira par s’écrouler, et pour y rendre habitable la maison des sœurs : car il paraît qu’elle est si mal faite qu elles y meurent de froid et que tout le personnel de la mission ne suffit pas à leur fournir du bois. D’ici à ce temps, j’espère vous procuiei un bon Frère, dont, plus que personne, vous avez besoin. Pour cela, je compte d’abord sur la caravane que doit nous amener de France le Père Lecorre et aussi sur les vives instances que j’ai faites auprès du T. R. P. Général, lui peignant notre position comme toutàfait intenable sans ce secours... N’est-ce pas triste pour un père, tel que je le suis pour vous, de ne pouvoir vous faire que des promesses douteuses, après de longues années de misères, de malaise, de privations et de souffrances?...

Les courses du Frère Ancel, d’une mission à 1 autre, pour bâtir, réparer, et même « embellir », durèrent dix-neuf ans, sans autre répit que ceux que lui infligeaient les at laques de sa fièvre coloniale.

Si encore il avait pu se spécialiser dans la construction et l’entretien des édifices ! Mais la pénurie de frères et les pressants besoins le réclamaient sur tous les chantiers du labeur apostolique.

Les grandes pêches, si particulièrement pénibles, du lac Athabaska l’appelèrent trop souvent à leurs filets et à leurs bateaux de transport.

Ce fut la pêche de l’automne 1899 qui lui porta le coup fatal.

L’hiver accourait, précoce, et il importait que la capture du poisson s’achevât avant la gelée du lac. Le 16 octobre, Mgr Grouard partit avec le Frère Ancel, déjà exténué par deux récents voyages, afin de prêter main-forte aux Frères Hémon et Charbonneau, qui avaient tendu leurs rets à

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soixante kilomètres de la mission de la Nativité et avaient fait dire qu’une grande barge se trouvait chargée de leurs poissons.

Il s’agissait de remorquer cette barge, à l’aide du Suint- Joseph, et de remiser ensuite le petit vapeur sur la terre ferme.

Le convoi regagnait déjà le port, lorsqu’à une dizaine de kilomètres de la mission, il rencontra une barrière de glace. S’y lançant avec force, il la brisa jusqu’au rivage, oi pères et frères jetèrent tous les poissons.

A la hâte, le Saint-Joseph fit machine arrière et, avançant, reculant, reprenant son élan, il laboura à travers l’obstacle, l’espace de deux lieues, jusqu’au Gros Cap, son abri provisoire. Toute la journée, une bise mêlée de verglas avait fouetté les visages et les mains. La nuit fut plus froide encore. Les premières lueurs du jour montrèrent le bateau pris dans la glace et couvert tout entier de glaçons aigus. Il était trois heures de l’après-midi, lorsque l’équipage, les pieds dans la neige et la figure toujours cinglée par la tempête, sans avoir même trouvé le temps de prendre un repas, parvint à dégager le Saint- Joseph et à le pousser contre le Cap.

En proie à la fièvre, sans l’avoir avoué, depuis son départ de la mission, saisi durant la nuit glaciale d’une douleur intense à l’épaule, le Frère Ancel avait peiné comme les autres, s’efforçant de sourire et répétant que tout irait bien, lorsqu’on le prenait en pitié et qu’on lui conseillait de se reposer. Mais le bateau sauvé, il n’y tint plus, et, livide, tremblant de tous ses membres, il chancela...

— Allez à la mission, dit Mgr Grouard, au Frère Hémon, chercher les chiens et le traîneau.

Je vous en prie, Monseigneur, insista le malade : il

est si tard déjà ! Ne perdez pas ce temps-là pour moi. Je me sens encore capable de marcher, si quelqu’un veut bien m’aider un peu.

On dut se rendre à son désir. Il restait sept kilomètres. Monseigneur partit en avant, afin de piétiner la couche de neige ; et le Frère Ancel, appuyé sur le Frère Hémon, alla à petits pas sur la trace battue... Au bout de cinq kilomètres, il tomba tout à fait. Mgr Grouard se trouvant déjà trop loin pour qu’on pût l’avertir, le Frère Hémon coupa des branches de sapin, y fit asseoir son pauvre ami, alluma un petit feu, facile à alimenter avec des bûches placées tout près, et s’en fut quérir le traîneau.

La neige molle et d’autres embarras le retardèrent beaucoup.

Lorsqu’il revint avec l’attelage, le malade frissonnait tout contre les dernières braises du foyer, qu’il n’avait pas eu la force d’entretenir.

— Oh ! j’allais croire que vous m’aviez abandonné, murmura-t-il doucement.

Il était presque minuit lorsque les chiens s’arrêtèrent au seuil de la mission. Monseigneur prit dans ses bras son cher infirme et le porta sur le lit, qu’il ne devait plus quitter.

Comme l’évêque exprimait sa tristesse de l’avoir emmené à ce dur travail, malgré sa grande fatigue :

— N’ayez pas de regret, Monseigneur... On ne pouvait faire autrement. Votre Grandeur le sait bien. Ne fallaitil pas sauver ces poissons, pour les orphelins, et tirer d’affaire notre bateau !

Il mourut dans la nuit du 28 au 29 octobre, neuf jours après son retour de la pêche, malgré les soins dont l’entourèrent les Sœurs Grises de l’orphelinat, malgré le dévoue-

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ment de Mgr Grouard, qui ne le quittait pas, si ce n’est pour aller, à la chapelle, demander sa guérison.

— Non ! l’entendait-on répéter, le Bon Dieu ne peut pas me l’ôter ! J’en ai trop besoin !...

Des sanglots entrecoupaient les prières du prélat, lorsque, tout espoir perdu, il lui apporta le Saint Viatique et lui administra l’Extrême-Onction... En achevant les prières des agonisants, il s’aperçut que le Frère Ancel était parti « sans lutte, sans secousse, comme un enfant qui s’endort ». Il lui ferma les yeux et l’ensevelit.

Cependant, la maison était vide depuis quelques jours. Reprenant confiance, un moment où le mal semblait devoir céder encore une fois, les Frères Hémon et Charbonneau avaient rejoint à une autre pêcherie le Père de Ghambeuil et les Frères Leroux et William, afin de hâter leur retour avant la fête de la Toussaint. Mais des tempêtes s’étaient encore levées, et la glace avait entravé le bateau chargé.

Le 31 à midi, comme ils atteignaient la falaise qui domine la mission de la Nativité, ils virent la foule des Indiens et des blancs revenir de la direction du cimetière.

Ils comprirent.

Mgr Grouard, qui avait retardé autant qu’il l’avait pu les funérailles et qui, depuis trois jours, allait sans cesse sur la hauteur du rivage pour voir si ses missionnaires ne revenaient pas, sortait de l’église. Apercevant le Frère Hémon, qui se précipitait vers lui, il voulut parler ; mais sa voix s’étouffa dans ses larmes.

L’Evêque et les Frères s’embrassèrent en silence.

— Ce fut là, nous disait le Frère Hémon, la plus grosse peine de notre vie : n’avoir pu assister aux derniers mo-

ments de notre Frère Ancel, et n’avoir même pas eu la consolation de lui faire son cercueil. Et penser qu’il avait fallu recourir à des mains protestantes ! Ah ! quel sacrifice ! Nous l’avons offert pour le repos éternel du Frère que nous avons tant aimé, tant admiré, et qui restera notre modèle...

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