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CHAPITRE YI

Agriculteur

Au pays du Soleil de minuit el en deçà. — Jardin fabriqué el transporté. — Le Frère Courteille et le Père Breynat. — • Les jardins principaux du Mackenzie. — - Frères Plante. d’Anjou , les trois Frères Latreille. — Bœufs de labour et de trait. — Fenaison. — Maringouins. — Bois de grève.

— Fermes de la rivière la Paix. — La ferme. Saint-Bruno.

— Frères Le Barbier , Dallé , Bérens , Yves Le Bail. — ■ Oscar el Lucien. — Débuts épiques. — Les résultats. — • Quel sera l’avenir? — Cruce et aratro.

Le Frère coadjuteur a logé le missionnaire, la religieuse, leurs orphelins, leurs malades, leurs vieillards.

Il lui reste à les nourrir.

Il y parviendra au moyen de la culture, de la chasse et de la pêche.

A la culture, il s’adonne pendant les deux ou trois mois de l’année où la gelée ne durcit pas la terre.

Vers le soixante-troisième degré de latitude, qui marque environ le centre des missions de l’Athabaska-AIackenzie, le soleil de l’été se couche si peu que son crépuscule et son aurore réunis illuminent encore le ciel et que le sol, dont

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l’humus profond est merveilleusement riche et fécond, n’ayant plus à disperser sa chaleur par le rayonnement nocturne, peut produire, en l’espace du long jour sans ténèbres, des récoltes étonnantes.

On voit, pour ainsi dire, la semence pousser sa tige, la tige sa fleur, la fleur son fruit.

A Providence (latitude 61° 20’), le 2 août 1910, les missionnaires coupèrent du froment qui arriva à l’Exposition internationale de Philadelphie, à temps pour y conquérir le premier prix.

Plus loin vers le nord, à Good-Hope, entrée de la région polaire proprement dite, ce n’est qu’au bout de longs efforts que l’on parvint à ameublir la terre et à acclimater quelques légumes. Malgré l’intensité du jour estival continu, les couches fertiles y restent si profondément gelées qu’elles refroidissent les racines, et la gelée nouvelle s’y précipite si brusquement, dès les premiers déclins du soleil, que la diligence du missionnaire à rentrer son avoir s’y trouve souvent surprise.

Au delà du Cercle polaire, à la mission du Saint-Nom de Marie, où le soleil ne se couche plus durant trois semaines, et où il entretient trois autres mois de nuits brillantes comme des jours, tout essai de culture a jusqu’ici échoué. Les hivers séculaires y ont trop âprement solidifié la terre. Qu’en sera-t-il d’Aklavik, au bord même de l’océan Glacial?

A peine les premières chaleurs ont-elles amolli la neige et détrempé la surface du sol, que les Frères coadjuteurs tournent leur activité sur les jardins.

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Ces jardins, il faut d’abord les faire.

Dans les missions établies à même la forêt, ce fut un long travail de défrichement.

A la Nativité (lac Athabaska), le sol arable ne put être trouvé qu’au fond d’un marais. Mgr Faraud, seul alors, en draina les eaux bourbeuses.

A l’est du même lac, la mission de Notre-Dame des Sept- Douleurs n’eut son jardinet que lorsque le Père Breynat et le Frère Courteille l’eurent fabriqué et construit de toutes pièces.

Le Frère Courteille, après avoir prononcé ses vœux perpétuels comme scolastique, c’est-à-dire étudiant en théologie, avait renoncé à l’honneur redoutable du sacerdoce afin de servir Dieu dans l’ombre d’une abnégation complète. On l’avait envoyé, en 1896, à Notre-Dame des Sept-Douleurs, où il fut, jusqu’à 1912, l’assistant pieux, patient et discret de la mission.

Placée sur la côte volcanique du lac Athabaska, cette mission n’avait même pas à compter sur le défrichement du bois, tellement la terre de ce bois, attenante à la Terre stérile — Barren Land — y semblait impropre à la culture. Du bois aux missionnaires, il y avait d’ailleurs trop loin. Mais, dans les roches et le sable de leur voisinage, où tous les vents venaient rebondir à l’envi, comment former le jardin de leur rêve?

Tous deux — Père Breynat et Frère Courteille — se mirent à « gratter dans les fentes des rochers, afin d’y ramasser les quelques pouces de terre que le vent y avait jetée ». Puis, ils « mêlèrent à cette terre de la glaise et du sable »... Mais ce jardin, construit à la main, « poignée par poignée » se trouva sur le passage des aquilons : tout y gela en plein été.

C’est pourquoi, l’année suivante, on transporta le jardin.

Abrité, cette fois, par les rochers brise-vents et briselames, exposé quand même au meilleur soleil, il donna,

« aux bonnes années du moins », un peu de ce que les autres missions, à jardins façonnés par le bon Dieu, reçoivent en abondance : pommes de terre, carottes, oignons, orge pour le café, seigle pour la soupe.

Les jardins, dont on attend le plus pour le ravitaillement des orphelinats et des hospices, sont ceux de la mission Saint-Joseph, au Grand Lac des Esclaves, de Notre-Dame de la Providence, sur la rive droite du Mackenzie, et du Sacré-Cœur, à Simpson, confluent du Mackenzie et de la rivière des Liards. A chaque saison ils agrandissent leurs empiètements sur la forêt. Leurs plates-bandes et leurs semis revoient ensuite, penchés côte à côte, les vieux Frères, dont les courses sur les grands chemins sont achevées, et les derniers venus, s’initiant, par ces premiers pas, à la « vie du Nord ».

Parmi ces jeunes gens de l’avenir, remarquons le Frère Plante Albini, le Frère d’Anjou, les trois Frères Latreille. Pris à la province de Québec ou à sa voisine, où se gardent les meilleures traditions de la mère-patrie, ils sont l’exemple des vocations religieuses et apostoliques nombreuses que Dieu se plaît à susciter au sein des familles, si fidèles à leurs devoirs chrétiens qu’elles peuvent espérer couvrir le Canada d’une impérissable nation catholique et française.

Aux missions Saint-Joseph, Notre-Dame de la Providence et du Sacré-Cœur, comme à celle de la Nativité, les Frères jardiniers ont aussi le soin de fournir à quelques

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bœufs de labour et de trait la nourriture de l’hiver. Chaque été ramène donc devant eux la redoutable question : où prendre le fourrage?

Car cet herbage ne s’est trouvé jusqu’ici, en abondance, que dans certaines clairières de la forêt, si lointaines et d’accès si difficile parfois, que plus d’un courageux fermier des « vieux pays » reculerait, en se disant : « Périssent plutôt les bêtes ! »

Parlant de la Nativité, mission dont les prairies sont les plus proches, Mgr Grouard écrivait, en 1896 :

« Savez-vous où j’ai trouvé, en revenant du Mackenzie, les Frères Eiseman et Leroux, faisant leurs foins? A moitié chemin entre le lac Athabaska et Fort Smith, c est-àdire à 85 kilomètres de la mission ! 1 out le terrain est inondé jusque la. Comment allons-nous hiverner nos animaux? »

La mission Saint-Joseph ne peut trouver la subsistance de ses bœufs en deçà de 75 kilomètres.

Et dans quelles conditions, le plus souvent, la lointaine fenaison va-t-elle se faire?

Nos frères sont partis pour les foins, rapporte le Père Lecorre de la Providence, en 1879 : rude corvée de trois semaines, qui les oblige à passer des jours entiers, les pieds dans l’eau et exposés aux piqûres des maringouins. Mais le dévouement de ces chers frères est au-dessus de toutes les fatigues et de toutes les épreuves.

Le Frère Guillet parle d’un pré du nord de la Saskatchewan :

Au bout d’une longue journée de barque, disons une soixantaine de kilomètres, nous trouvâmes du foin ; mais il était encore sous l’eau. Ayant continuellement ramé, nous avions les bras rompus, et la besogne était assez pénible. Cependant nous ne balançâmes pas, et, le lendemain, le Frère Labelle et moi nous nous mimes à

l’eau jusqu’aux genoux. Pour faucher, nous devions tenir les bras élevés au-dessus de l’eau, ce qui était assez fatigant. De plus, le terrain sur lequel nous étions était fort glissant. Aussi nous arriva-t-il plusieurs fois de tomber. Enfin les moustiques et les maringouins nous mettaient en sang les jambes, les bras et la figure. Le troisième jour, je fus contraint de m’arrêter. J’avais le visage tout enflé, je voyais à peine et j’avais une forte fièvre, qui inquiéta mon cher compagnon...

Lorsque les eaux, qui imbibent les prairies, se retirent à temps, et que le foin parvient à sécher sans pourrir, on l’emporte en bateau. On doit parfois attendre l’hiver pour le charrier à l’aide des chiens.

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Le nom de l’insecte le plus redouté des missionnaires vient d’être prononcé : le mciringouin.

Que de sang a fait couler cette bestiole ! Que de fièvres, rarement mortelles, il est vrai, a-t-elle causées ! Que de patiences surtout a-t-elle mises à l’épreuve ! On ne lui connaît point de rivaux dans notre Nord : ni le taon qui se rue comme une balle ; ni le brûlot invisible, impalpable, qui fourmille en myriades, traverse les habits et répand sur le corps comme une vaste cuisson ; ni les poux de l’Indien qui cheminent sans cesse de sa personne à celles de ses hôtes ; ni même la petite mouche grise, abusivement appelée moustique dans le Nord-Ouest, qui, en essaims rageurs, monte et descend à l’orée des bois, comme pour en barrer la route, et qui, touchant à peine sa malheureuse victime, enlève de ce même coup un morceau de sa chair. Ces parasites du moins se contentent de vous harceler le jour et se reposent la nuit. Le maringouin n’accorde aucune trêve.

Le maringouin, ainsi nommé par les premiers coureurs-

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des-bois en Amérique, ressemble au moustique des pays chauds et au cousin des bois de France.

Mais quoi ! le Mackenzie est-il un pays si chaud que le moustique du Mexique se trouve jusque là?

A cette question de surprise, plus d’une fois entendue, nous répondrons que l’été mackenzien a très peu à envier, si ce n’est la durée, les fleurs et les fruits, à celui de Floride et de Californie, et que l’on a vu nos thermomètres centigrades marquer, à l’ombre, 41 degrés. L’inclinaison de l’axe de la terre présente, on le sait, la section polaire à ce jour sans nuit dont nous parlions plus haut, et la chaleur, réverbérée par les innombrables miroirs des cours d’eau et des lacs, envahit jusqu’aux derniers bas-fonds, où les malfaisants insectes éclosent et prennent leurs ailes.

L’engeance du maringouin se rira même de l’hiver. Elle gèlera, se pétrifiera, mais pour revivre aux premiers rayons de mai, pondre les œufs d’une génération nouvelle et piquer encore avant de périr.

Ainsi en sera-t-il, tant que subsisteront les marécages et lesforêts épaisses. Quand les crues extraordinaires multiplient les eaux stagnantes, la recrudescence des maringouins défie toute imagination. Les nuées en deviennent tellement épaisses dans certains portages, au voisinage de certains bosquets, qu’elles aveuglent les bêtes et les hommes.

On voit des animaux sauvages, les oreilles, la bouche et les naseaux pleins de mouches et de moustiques, fuir les pâturages pour se jeter aux rivières, ou bien se rouler sur les cailloux, puis engager leurs courses folles à travers les taillis jusqu’à s’y déchirer la peau. Sur les plaies vives, alors, les insectes s’acharnent plus nombreux. Et la bête de se rouler plus furieusement encore et de se blesser davantage. Plusieurs succombent dans cette lutte.

L’animal domestique se laisse envelopper des flambées d’herbes humides qu’on dispose au milieu du pacage.

C’est aussi parmi ces boucanières que l’homme se plaît le mieux. De tous les wigwams, de toutes les maisons et cabanes, de tous les campements en plein air, montent ces fumées, le soir surtout, heure où le soleil n’accablant plus les hordes bourdonnantes des suceurs, elles se lancent de toutes leurs forces.

Dans les allées et venues de la journée, durant les marches sous bois, le travailleur et le voyageur ne résisteraient pas aux morsures et aux dards, s’ils ne se couvraient la tête d’une moustiquaire, gaze légère et serrée, qui ne gêne guère du reste l’activité de celui qu’elle défend, et qui lui permet même, grâce à une ouverture propice en lèvres de caoutchouc, d’introduire sa pipe, portative « boucanière ». Pendant la nuit, une moustiquaire plus ample, suspendue au plafond, aux poteaux du grabat, ou encore, si l’on couche en plein air, maintenue, à l’aide d’une perche, au-dessus du sommier en branchages, protège le dormeur. Libie à lui de jouir, en ce moment, de la gémissante, grinçante, lancinante musique de toutes les ailes coléreuses qui letiient les longues pattes empêtrées dans les mailles de 1 étoffe.

Le maringouin délaisse volontiers 1 Indien pour s attacher au Blanc, nouveau venu surtout, dont la peau lui paraît plus fine et le sang plus savoureux. Plantant sa trompe buccale en pleine chair, il se gorge en quelques instants ; puis, ivre de sang — c’est littéralement le cas , alourdi de trois fois son volume, il s’en va, trébuchant, s’accrocher à une écorce, à une feuille, pour y digérer sou larcin. Il a toutefois laissé, à l’endroit de la piqûre, la goutte de venin qui lui a servi à délayer le sang.

Les oasis recherchées, durant l’été, sont les plateaux

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ouverts, ou le large des rivières et des lacs, parce que le vent y disperse les moustiques.

Après la fenaison, et en attendant que les semailles lèvent et mûrissent, le Frère jardinier va, le long des rivages, assembler le bois de chauffage pour l’hiver.

Ce bois est apporté jusqu’au Grand Lac des Esclaves par la rivière des Esclaves, laquelle le reçoit de la rivière la Paix. La rivière la Paix, de concert avec ses affluents, se gonfle jusque par delà ses bords et arrache aux montagnes Rocheuses des pans de forêts qu’elle emporte de toutes pièces, en racines et ramures, vers le Nord. A certaines époques de ce dragage, les cours d’eau se pontent, d’un bord à l’autre, de bois flottants. La décrue abandonne une partie de ces épaves sur les grèves du parcours. C’est le bois de grève , le bois de chauffage. Ce que la rivière la Paix et la rivière des' Esclaves ont fait pour les missions échelonnées du lac Athabaska au Grand Lac des Esclaves, la rivière des Liards, venue au fleuve Mackenzie, avec un semblable tribut, le fera pour les missions établies depuis le Fort Simpson jusqu’à la mer Glaciale. Seules, Notre-Dame de la Providence et Saint-Michel du Fort Rae, placées entre le Grand Lac des Esclaves et Simpson, ne pourront pas compter sur le bois de grève. Mais la Providence y a pourvu, en leur donnant ce qui manquait aux autres missions : un bois combustible abondant, à portée de la main.

Les frères se mettent à la recherche du bois de grève, à l’époque de l’étiage, assez près de la mission ordinairement, très loin parfois, là où le caprice des vents et des flots a fait échouer les arbres. Ce sera l’un des ouvrages des bœufs ou

des chiens que de traîner, sur la neige, les tas amoncelés avant l’hiver.

Ce bois flottable comprend, entre autres essences, « le cyprès gommeux, qui flambe de suite avec une grande flamme chaude », et le sapin ( épinette en langage du pays), qui « brûle régulièrement et fait un feu soutenu ».

Pour le bouleau, « au grain serré et poli comme du marbre, qui ne se consume que lentement et montre encore des braises rouges à l’aube d’une longue nuit », il pousse, « pionnier de la végétation », jusqu’aux extrémités des bois polaires.

« Le labourage et le pastourage », ces « deux mamelles dont la France est alimentée », comme disait Sully, suffiront-ils jamais à assurer la susbsistance des parties glaciales de la « Nouvelle-France », celle du Mackenzie, en particulier?

Sa Grandeur Mgr Breynat en a conçu le dessein, arrêté le plan, et voilà bientôt vingt ans qu’il travaille à le réaliser au moyen de la Ferme Sainl-Bruno , qu’il créa et plaça à trente kilomètres de Fort-Smith, porte sud de son vicariat.

Des fermes, à cette époque, l’ouest du vicariat d’Athabaska en possédait, surtout dans la vallée de la rivière la Paix et la région du Petit Lac des Esclaves. Citons Saintô.ugustin, Vermillon, Saint-Antoine, Saint-Bernard. Elles débutèrent dans la pénurie complète et se développèrent parmi de grandes difficultés aussi. Mgr Grouard, vicaire apostolique, y trouva ses plus grands soucis et leur consacra ses énergies de nombreuses années. Des Frères, comme les Debs, Denner, Kerhervé, Milsens, Eiseman, Pierre et

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Michel Mathis, Nicol, Leroux, Racette, Lavoie, Lecreff, Behan, Dumas, Corfmat, Laurent, Wagner, Dugas, Huitric, Michel, n’y furent pas de trop, avec leur dévouement, pour en assurer le succès. Mais les hivers y furent aussi moins tenaces que dans les parties du Mackenzie dont il est ici question, les printemps plus bénins, les étés plus uniformes, les brises tièdes, venues du Pacifique par les échappées des montagnes Rocheuses, plus assidues. L’eau douce n’y manqua point. Le terrain propice était là.

Quant à la ferme Saint-Bruno, si le volume qu’il faudrait pour raconter son histoire épique venait à s’écrire, on y admirerait, à la gloire de la Providence et à la louange de l’intrépide évêque du pôle Nord, l’une des entreprises les plus vastes, les plus fructueuses, mais aussi les plus hardies, les plus osées qui aient été tentées, dans un pays inconnu, tout neuf, aux conditions agraires et climatériques exceptionnellement défavorables, par des hommes capables, mais inexpérimentés d’abord, trop peu nombreux souvent et trop pauvres toujours.

Les résultats obtenus, en moins d’un quart de siecle, prouvent combien Mgr Breynat eut raison de compter sur les secours que sollicitèrent ses démarchés inlassables auprès de la charité publique et au siège du gouvernement canadien, sur l’abnégation des Pères Gouy et Mansoz, les directeurs de la mission de Fort Smith, des Pères Roure, Bourdon et Vacher, les résidents de la ferme, et, par-dessus tout, sur le dévouement des Frères coadjuteurs.

Ceux qui ont donné à la « Nourricière des missions polaires )), ainsi peut-on s’exprimer déjà, le plus long de leur vie, sont les Frères Le Barbier, Dallé, Léopold Bérens et Yves Le Gall.

Le Frère Le Barbier achevait là, en 1919, sa couronne apostolique. Il était venu de Bretagne en 1895. Des rhumatismes, contractés depuis longtemps, le réduisirent à un état navrant, dans la maison des commencements, hâtivement construite en bois vert gelé et qui était froide et humide tour à tour. Il avouait, sur la fin, ne plus trouver de force que dans son « amour passionné » pour sa Congrégation religieuse.

Le Frère Dallé, qui ne quitta le poste que le temps de secourir une autre mission, est l’un des grands ouvriers de la première et de la dernière heure. Un grain de philosophie pratique assaisonne sa patience, « qu’il pleuve, qu’il vente », que l’on « abonde » ou que l’on « jeûne ». Il possède et enseigne tacitement l’art de ne jamais « dételer » et d’être « toujours content ».

Le Frère Bérens Léopold, royal présent de la Belgique au Mackenzie, fut à la tâche des débuts ; puis il porta son jovial dévouement au Fort Rae, à Résolution. Mais le voici revenu au fouet et à la charrue pour la « bonne cause », faisant, dans la région de Fort-Smith, bel honneur à sa catholique et industrieuse patrie.

Celui que la ferme Saint-Bruno n’a pas vu s’éloigner un seul jour, c’est le Frère Yves Le Gall. En 1895, âgé de dixhuit ans, il partit de Guiclan, Finistère, avec son frère Christophe, plusjeune que lui, pour le noviciat des coadjuteurs établi près du juniorat de Notre-Dame de Sion, sur la Colline inspirée. Tous deux étaient donc religieux, lorsqu’ils firent leur service militaire. C’est l’idéale condition. Il n’y a pas de meilleure sauvegarde que la vie reli-

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gieuse et les relations filiales avec la Congrégation aimée contre les dangers de cette épreuve. De la caserne, Christophe alla directement au Manitoba, à destination de la splendide mission Saint-Laurent, où il se trouve encore. Yves fut envoyé à l’orphelinat Sainte-Anne du Bestin, en Belgique. Il y resta neuf ans, implanté au sol ardennais, étudiant la science agronomique et sa pratique. Il eut, pour supérieur, le Père Joseph Barbedette, l’un des voyants de Notre-Dame de Pontmain en 1871. Le R. P. Barbedette, avant d’être chargé de cet orphelinat, avait initié, au Bestin même, en qualité de Maître des novices , trois générations d’Oblats de Marie Immaculée aux « douceurs » de la vie religieuse. En 1909, le Frère Yves Le Gall partit pour le Canada. En 1910, il arrivait à Fort-Smith. La Ferme Saint- Bruno, dont il est maintenant le gérant, ne pourrait souhaiter plus d’intelligence et de savoir-faire à sa tête; et les Frères missionnaires n’ignorent pas qu’ils ne travailleraient, nulle part, sous une direction plus bénigne, à leur grand ouvrage d’apostolat.

Il ne serait pas juste d’omettre, à la page d’honneur de la ferme Saint-Bruno, deux orphelins de bonne famille, de Montréal, qui, depuis 1914 l’aîné, et depuis 1916 le cadet, partagent toutes les peines et tous les plaisirs de l’entreprise : Oscar et Lucien Bourget.

Oscar avait été présenté à S. G. Mgr Breynat. Mais il paraissait si chétif, et les signes du mal qui dévore les poitrines au sein des grandes villes marquaient déjà si profondément sa jeune figure, que le prélat hésita. L’orphelin insista en pleurant. Monseigneur, touché, et ne comptant accomplir alors qu’un acte de charité purement désintéressée, lui dit :

— Suivez-moi, mon enfant. Je vous promets au moins du grand air et du bon lait, à la ferme de misère qui commence à 800 lieues d’ici. Une fois guéri, vous reviendrez à Montréal.

Mais quel microbe saurait prospérer longtemps dans un air purifié par quarante degrés au-dessous de zéro, et par cinquante et par soixante ? Mgr Grandin n’avait qu’un poumon lorsqu’il arriva dans le Nord-Ouest. Il y vécut encore quarante-huit ans. Plusieurs missionnaires, condamnés jadis par les facultés d’Europe, y fleurissent toujours. Oscar et Lucien sont aujourd’hui de beaux et forts garçons, resplendissants de santé et de belle humeur, tout fiers de se trouver les assistants de nos Frères coadjuteurs, dont ils préviennent les ordres et les désirs. Leurs pieds infatigables ont parcouru, à la suite et poursuite des bestiaux dont ils s’occupent spécialement, tous les bois, toutes les prairies, tous les marais tremblants d’alentour. Leurs mains sont devenues si habiles à battre le beurre des missions, que les gourmets le déclarent supérieur à tout ce qui fut importé jusqu’ici.

Mais Oscar et Lucien, guéris, ne veulent plus repartir pour les grandes villes ni les petites. Ils ont pieusement épousé « leur Ferme des Missions ».

L’origine véritable de la Ferme Saint-Bruno remonte à 1907, année où Mgr Breynat amena, de la rivière la Paix, deux chevaux, comme à l’essai, et dans le but de l'es ertiployer à faire le portage des colis et des barques sur la longue route qui cotoie les rapides infranchissables de Fort-Smith.

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Et déjà «les conducteurs y trouvaient tout leur compte, «explique le Frère Dallé.. « On avait beau entraver les pauvres bêtes, après les avoir débarrassées de leurs traits, et leur construire des boucanières, aux rares carrés d’herbages où elles trouvaient leur pitance : piquées par les taons le jour et par les maringouins la nuit, elles allaient, sautillant, à travers bois, et retournaient soit à un bout, soit à l’autre de ce portage de 25 kilomètres. Et alors c’était une course du jour et de la nuit pour les dépasser et les ramener aux voitures. Il était très difficile d’y réussir, même au prix de vingtaines de kilomètres parcourus. Certains nous jouaient des tours pendables. Ils nous laissaient approcher à trois pas ; puis, d’un bond, se faufilaient dans la brousse. Le temps se passait à ce manège, et les missionnaires attendaient l’arrivée de leurs vivres, restés en panne dans le portage...

En 1908, Sa Grandeur alla chercher deux autres chevaux. En 1909, la troisième paire de chevaux arriva, et, avec eux, cinq vaches. Le métis Joseph Beaulieu offre, en outre, une demi-douzaine de bêtes à cornes. On les achète. 11 n’est question encore que de rester à Fort-Smith. Vite, on bâtit au bétail juste de quoi l’enfermer, car le temps presse, et on ne dispose que de peu de bois,

Le Frère le Barbier, qui revient d’une très grave opération, prend la charge de ce département, tandis que les plus forts attaquent d’autres besognes, continue le Frère Dallé. Mais imaginez le sabbat de toutes ces têtes, pattes et queues, entassées là dedans et se démenant contre les armées de moustiques, et devinez le plaisir et l’aisance que trouvait le faible petit Frère à l’heure de recueillir le lait...

Un problème des plus graves s’imposa bientôt. Il n’y avait de foin d’hivernage qu’à trente kilomètres de cette étable. Le couper alla encore. Mais le transporter, par un sentier serpentant dans la forêt et traversant des marais tremblants, fut autre chose. On y parvint, en élargissant jusqu’à trois mètres le chemin et en se résignant à coucher à la belle étoile, durant chaque voyage. « Mais des excursions

de soixante kilomètres par chaque botte de foin ne pouvaient durer. Se défaire du bétail et renoncer à l’entreprise, personne n’y voulait songer. Mgr Breynat décida que l’on établirait la ferme le plus près possible de la prairie et que l’étable de Fort-Smith se contenterait d’en être la succursale. »

Or, cette prairie se trouvait sur les bords de la rivière au Sel.

La rivière au Sel, affluent de la rive gauche de la rivière des Esclaves — celle-ci n’étant qu’une partie de la grande artère fluviale Athabaska-Mackenzie — sort des collines du Buffalo et se grossit de nombreux ruisseaux. Toutes ces eaux contiennent 25 p. 100 de sel chlorure de sodium , qui se dépose peu à peu en longues stalagmites couchées, au fond de la rivière transparente. Les terres qui environnent les sources salines apparaissent nues, brûlées, et poitent, de ci, de là, des dépôts, épais parfois, d’un sel très blanc et très pur. Loin des sources, l’herbe, imprégnée de .sucs salins, offre aux animaux la nourriture la plus riche. 1 C’est dans ces prairies que les missionnaires découvrirent, tranquillement paissant, les derniers troupeaux des buffalos-bisons, échappés aux tueries formidables des sauvages et des blancs, dans les plaines du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta.

Il n’est difficile que de s’y rendre, d’y trouver l’eau fraîche, d’y préparer pour la culture un terrain trop alcalin et d’y défendre les jeunes animaux contre les grands loups des bois.

L’été de 1910, époque choisie pour l’installation nouvelle de la Ferme Saint-Bruno, fut très sec. Le R. P. Gouy, chargé de fixer l’endroit, fit construire une maisonnette et une étable, au milieu d’un invitant petit sapinage. C’était à

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vingt kilomètres de Fort-Smith et à dix delà prairie même de la rivière au Sel. Mais on avait l’eau douce, inconnue plus loin.

La fenaison se fit aussitôt, en partie à la rivière au Sel, en partie sur une île de la rivière des Esclaves.

Le foin de la rivière au Sel se trouva épuisé, vers la mifévrier.

Celui de File restait. Mais il était impossible de l’apporter d’une telle distance et à travers des neiges impraticables. Il fallait donc y conduire le troupeau.

Le Père Gouy et un Indien vinrent de Fort-Smith, « donner la main ».

Le Frère Bérens s’en fut la veille à File au foin, avec deux chevaux, dans le but d’en préparer l’abord et d’y amasser quelque bois de chauffage.

Le matin du « déménagement », de bonne heure, le Frère Le Gall et l’Indien se mirent à talonner le troupeau ; mais ils n’arrivèrent à la rivière des Esclaves que vers neuf heures du soir. Parvenus au pied de l’île, ils durent chercher à tâtons parmi les crevasses, les arêtes de glace, les brisants et les dos d’âne, les moins difficiles passages. En deux heures de travail à la hache, ils réussirent à boucher, tant bien que mal, les précipices où les bêtes n’auraient pas manqué de caler, et à émousser les divers glaçons contre lesquels elles se seraient brisé les pattes. Puis, « on hala, on porta pour mieux dire, une par une, les pauvres vaches qui tombaient à chaque pas ».

Sur l’île, rien n’était prêt : ni foin, ni bûcher. Le Frère Bérens avait mis la journée entière à l’escalader lui-même.

Une étable de fortune, au plancher de glace et au toit de neige, reçut les animaux, beuglant de froid.

Le Frère Le Barbier, leur gardien du reste de l’hiver

aurait pu seul raconter ce qu’il endura dans ce refuge d horreur.

A l’approche du printemps 1911, le troupeau fut relancé directement sur Fort-Smith, où le trafic du portage attendait les chevaux. Mais, dès le dégel de la terre, on repartit pour la ferme Saint-Bruno, afin d’y défricher, au plus tôt, les futurs champs.

Désappointement ! Désenchantement! A trois kilomètres en deçà, voitures, charrues, herses, rouleaux s’enfoncèrent dans la boue. On s’aperçut que la saison, pluvieuse cette année-là, avait refait de cet emplacement ce qu’il était destiné à être presque toujours : un marécage. Les Frères se demandent comment ils parvinrent à tirer de cette glaise leurs personnes, leurs bêtes et leurs instruments de travail. A la ferme, ils trouvèrent un pied d’eau sur les planchers. Tout autour, on ne pouvait échapper à l’enlisement qu’en se tenant sur des touffes de broussailles.

Il n’y avait plus qu’à regagner Fort-Smith.

Quelques semaines plus tard, « les malheureuses bicoques et leurs environs n’étaient plus qu’un vaste lac». La cause était jugée. Il fallait chercher ailleurs.

Mais pourquoi ne pas s’implanter au milieu même de la fameuse prairie de la rivière au Sel? Nous l’avons dit : l’eau potable semblait y faire défaut.

La Providence se sert des événements les plus futiles : un coup de fusil et une pirouette involontaire tranchèrent la question.

Quitte à en reprendre le transport jusqu’à Fort-Smith, comme en 1909, on résolut de faire encore les foins à la rivière au Sel. Les Frères vinrent dresser leur tente à cet effet. Mais pendant trois semaines la pluie tomba avec une

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telle persistance qu’ils ne purent se mettre à l’ouvrage. Cependant les provisions de bouche étaient épuisées.

Une après-midi, les Frères Bérens et Dallé s’en allèrent, à l’aventure, chercher le souper que le hasard de la chasse leur fournirait peut-être. En débouchant soudain près d’une mare inconnue, ils y virent flotter quatre petits canards noirs. Le Frère Bérens fit feu, et deux des palmipèdes chavirèrent sur place. Il ne s’agissait que de les prendre. Mais comment se lancer sur cette nappe de mer morte? A la nage? C’eût été risquer de sombrer dans la vase de fond. Point de canot non plus. Ils allaient y renoncer, lorsque le Frère Dallé, qui s’était muni de sa hache, eut l'idée d’abattre un sapin sec et d’en joindre les tronçons en forme de radeau. Lui-même s’engagea sur l’embarcation précaire, poussa au large et bascula presque aussitôt, trouvant à peine le temps de reparaître à la surface et d’agripper les lianes du bord.

Mais, tout en plongeant, il avait bu :

— Tiens, de l’eau douce, dirait-on !

On y goûta encore. Puis, sur le radeau mieux affermi, on se relança, avec une longue perche pour le sondage. C’était un réservoir profond, limpide, délicieux, et dont il fut dit tout de suite qu’il suffirait à abreuver les troupeaux que ces parages pourraient jamais nourrir.

Et voilà comment, le 13 septembre 1911, aussi triomphalement que les comportaient les « abominables chemins », deux voitures chargées, conduites par le Frère Dallé et montées par S. G. Mgr Breynat et les Pères Roure, Dupire et Gouy, arrivèrent à la Ferme Saint-Bruno définitive de la rivière au Sel. Si l’on ne pendit pas « la crémaillère », c’est qu’il n’y avait encore ni crémaillère, ni cheminée, ni maison. Mais il y avait l’espérance.

La veille, les Frères Le Gall et Bérens avaient amené le troupeau qui comptait dix-neuf têtes.

Le premier « logis » nous sera décrit, dans son pittoresque Journal de la Ferme , par le Père Bruno Roure, missionnaire pendant quarante ans de la tribu des Plats-Côtésde-Chiens, et qui vint prendre la direction de « l’établissement en projet » :

Campement dans une étable, qui n’a ni toiture, ni fenêtres, ni portes, si ce n’est les ouvertures correspondantes. Les travaux du dehors pressent trop pour nous laisser, au dedans, plus que le temps d’accomplir nos exercices religieux.

Or, cette étable servit trop longtemps aux missionnaires et aux jeunes animaux qu’il fallait préserver des rigueurs extrêmes du froid. Veaux et poulains s’y relayaient. De ces derniers, le Père Roure note dans le journal :

29 octobre 1911: Nos co-chambristes font bien du tapage durant la nuit, comme pendant le jour. Ils hennissent au moindre bruit qu’ils entendent de l’extérieur. Ils soufflent fort du nez, avec un enchifrènement capable de faire vibrer les vitres, si vitres nous avions ; puis quand ils se secouent on dirait que la toiture s’effondre... Mais quand ils se mettent à faire la gymnastique c’est encore moins amusant : ils placent leurs pieds de devant contre la crèche, soulèvent en même temps tout le corps et allongent leurs pattes d’arrière comme s’ils voulaient frapper le mur opposé, et cela avec une telle promptitude que tout s’opère en un instant. Non ! ce ne sont pas de bons co-chambristes. Vivent encore les veaux !...

Le journal mentionne aussi qu’à Noël, « il fut facile de

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trouver, dans la même demeure, la pauvreté, la paille et les dociles témoins de la naissance du Sauveur... »

Les poulains « co-chambristes » ne tardèrent pas, d’ailleurs, à être censés suffisamment aguerris pour être livrés à la vie libre et de bon marché, que mènent les jeunes chevaux des pays inexploités, jusqu’à l’époque du domptage.

Le Nord-Ouest canadien aura été l’Eldorado du noble animal. Qui n’a ressenti, en lisant les récits des cow-boys, armés de la carabine et du lasso et chevauchant parmi les immenses ranches, la fascination que n’a pas fini d’exercer cette patrie de l’indépendance et du grand air? Ces ranches, toutefois, reculent devant les champs du colon qui « se clôturent », et bientôt leur refuge sera l’espace des prairies comprises dans les forêts arctiques.

Il y a là, dit-on, des bandes de chevaux redevenus tellement sauvages que l’Indien le plus madré ne parvient pas à mettre en défaut leur odorat ni leur ouïe, et qu’ils ont toujours détalé et gagné les bois avant qu’il fût possible de les apercevoir. On ne les compte qu’à leurs traces.

Les chevaux domestiques sont lâchés, chaque automne, dans les pacages de ces bandes folles ; mais très peu se joignent à elles. Ceux-là seraient perdus. Presque toujours, ils se groupent, sous la conduite de quelques anciens, au cou desquels on a eu la précaution de suspendre une clochette au son perçant, dans le but de les retrouver plus facilement, le moment venu. Chaque escouade se choisit ses quartiers d’automne, d’hiver et de printemps.

Nos chevaux d’Europe périraient, à côté de leurs semblables du Far-West et du Far-North, dont les pieds de devant sont rompus à piocher la neige pour découvrir

l’herbage et à briser la glace pour en faire jaillir 1 eau douce. Le rempart qu’ils préfèrent, durant les grands froids, c est l’abri d’un maquis serré. Nous avons vu des chevaux de ferme, dans la prairie Albertaine, refuser de rentrer, par cinquante degrés au-dessous de zéro, et se blottir simplement contre des meules de paille. Le « poil d’hiver » pousse abondamment et leur donne bientôt l’aspect d’un bloc hirsute, enfariné du givre de leur haleine.

Comment repérer les poulains capricieux dans les libres espaces? A quelle bande de vieux chevaux se sont-ils agrégés? Tous ont-ils choisi la même? Ces chevaux portentils leurs clochettes? Où sont-ils? Une fois retrouvés, suivrontils, ou se laisseront-ils cerner, diriger, capturer enfin? Autant de questions que l’on se pose au moment de partir à la recherche de ces bêtes. Inutile de compter sur une monture, dressée à cette chasse comme en pays de plaine : elle s’embarrasserait dans les bois. Le lasso même, qui se lance de loin, n’y pourrait servir.

Aux premières neiges d’un automne, Mgr Breynat désigna les Frères Le Gall et Dallé pour saisir et pour dompter, avant de les relâcher le reste de l’hiver, quatre des poulains, jadis « co-chambristes » du Père Roure, et comptant alors trois ans et demi.

Ces poulains devaient se trouver, calculait-on, dans l’aire d’un triangle équilatéral d’environ 35 kilomètres de côté et formé par la ferme Saint-Bruno, Fort-Smith et l’embouchure de la rivière au Sel.

Partant de Saint-Bruno, sur un sol durci et couvert de neige, les Frères se dirigèrent d’abord sur Fort-Smith, mais en faisantâ droite et à gauche des écarts considérables, selon qu’ils croyaient percevoir le tintement d’un grelot ou discer-

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ner des traces plus ou moins récentes. Harassés de leurs cinquante kilomètres, leur dîner « descendu aux talons », ils trouvèrent à la mission de Fort-Smith la réfection agréable du corps et de l’âme.

Pleins de courage, ils repartirent sur le deuxième côté du triangle, celui de Fort-Smith au confluent de la rivière au Sel et de la rivière des Esclaves, refaisant les zigzags, commandés par les pistes découvertes et surtout par le tintement imaginaire des sonnailles lointaines. Nos désirs sont créateurs.

Sur les onze heures, ils firent passer à sa destination le dîner que leurs épaules trouvaient trop encombrant. Ainsi allégés et lestés, ils reprirent les kilomètres avec les illusions. La nuit tomba, comme ils se trouvaient « près de deux sapins, dans un taillis de trembles, où il n’y avait qu’un peu de bois sec, à demi-pourri ». N’ayant que leur couteau de poche, ils taillèrent des copeaux susceptibles de prendre feu et d’allumer les morceaux de bois, tirés à force de bras. Toute la nuit, ils se remplacèrent à cette occupation, prenant chacun leur quart d’heure de sommeil tout près du feu. En guise de souper, le Frère Le Gall eut « le souvenir de son dîner et le Frère Dallé suça des pilules qu’il avait reçues des Sœurs Grises de Fort-Smith, à cause d’un bienheureux rhume ». Vers une heure du matin, le dégel se déclencha sous une pluie qui n’allait mettre que deux heures à détremper le sol et les arbres de la forêt. Sauve qui peut ! On procéda à la prière du matin, à une courte méditation et au déjeuner — oui, au déjeuner, attendu qu’il restait deux pilules que l’on se partagea — et on attaqua, non moins courageusement que les autres, le troisième côté du triangle de l’embouchure de la rivière au Sel à la ferme Saint-Bruno.

Mais nous nous enfonçâmes plutôt vers le centre du triangle, poursuit le Frère Dallé, dont nous avons résumé le récit, et cela allait passablement bien. Nulle lourdeur d’estomac n’appesantissait notre marche dans la forêt vierge, et aucune menace d’indi gestion n’empêchait nos poumons de se gonfler et dégonfler tout à l’aise. Et les chassés-croisés reprenaient, se réglant sur les cio chettes qui sonnaient de plus en plus nombreuses et de plus en plus fort à nos oreilles excitées, mais qui s’affaiblissaient et se taisaient

à mesure que nous en approchions.

Au bout de cinq heures de marche, un son d’une tonalité nouvelle retentit. Donc, ce doit être réel, cette fois. De fait, plus nous allons, plus il grossit... Pourvu que nos poulains soient là !

Des chevaux, c’en était, en effet... Mais aucune de nos bêtes ! Que faire maintenant? On va, on revient, on oblique, on prie les bons anges gardiens. A l’heure du dîner, point de temps perdu. Voyez combien le jeûne est profitable. Sur les deux heures, un son nous arrive, semblable au dernier, mais c’est très loin vers le sud. Et nous allons, nous allons. Un moment nous croyons encore être leurrés par notre imagination et nous sommes sur le point de rebrousser chemin. Nous ne le fîmes pas, et bien nous en prit, car nous tombâmes bientôt sur une bande, où nous reconnûmes nos quatre poulains. Deo gratias ! Nous avons l’espoir de souper ce soir, très tard c’est vrai, mais de souper quand même. Il n’y a qu’à pousser le troupeau vers Saint-Bruno !

Mais où est Saint-Bruno? Le soleil, comme pour nous narguer, reste caché tout le temps. Rien ne peut nous orienter. Pendant que nous cherchons, tâtonnons, scrutons le morceau de ciel que nous laisse voir la forêt, un brouillard épais — chose rare ici — descend sur nous, et les chevaux disparaissent. Lorsque tu es perdu, marche, marche toujours, disent les coureurs-des-bois : tu arriveras bien quelque part. L’estomac étant de plus en plus léger, nous nous conformons à cet adage. Et nous marchons, marchons jusqu’à la nuit noire... Au moment où nous nous arrêtons, des clochettes tapent tout près de nous... Nos chevaux encore ! Tant mieux ! Mais quel circuit avons-nous fait pour revenir presque à notre point de départ, après une vingtaine de kilomètres? Je ne souhaite à personne de se perdre ni dans ce monde, ni dans l’autre.

Nous avions dit force chapelets, durant notre marche, mais chacun en son particulier. Nous fîmes en commun notre prière du soir, y trouvant le réconfort du frère missionnaire, appelé à ponner sa vie pour les âmes. Puis, nous soupâmes de la même ma-

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niere que nous avions dîné. Enfin nous nous mîmes en devoir de nous reposer a tour de rôle, le dormeur accroupi sur les talons, contre la flamme, que 1 autre entretenait, en-égard à l’absence de toute couverture et a nos vêtements misérables. Étoiles, aurores boréales,

urlements des loups, rien ne manqua à la poésie de cette nuit. Le matin nos exercices religieux achevés, dispensés toutefois de ce in du dejeuner, ainsi que de la mise en ordre de notre toilette et de notre literie, nous rejoignons les clochettes, à quelque cinq kilométrés de là. Nous supposons que les chevaux se rendent vers leurs quartiers d’hiver, qui se trouvent précisément dans la direction de Saint-Bruno. Il sera donc facile de les pousser. Cependant notre persuasion instinctive contrariait ce raisonnement. Nous pensions être entraînés vers l’opposé de la ferme. Mais ayant rencontré une colline, dominée par un peuplier, le Frère Le Gall fit la courte-échelle et j’y grimpai pour constater que nos chevaux étaient réellement devenus nos guides. La montagne de la rivière au Sel était par là...

Et nous allâmes, durant l’heure du dîner comme durant les autres, jusqu’au moment où, brusquement, au bout d’un raccourci, nous nous vîmes nez à nez avec les chevaux. Ils s’enfuirent du coup' les jeunes se replongeant dans le bois, les vieux trottant sur le sentier. Nous sommes trop las. lant pis. Espérons quand même qu’ils reviendront.

Vingt kilomètres nous séparaient encore de Saint-Bruno. Au bout d’une douzaine, nous aperçûmes, à notre grande joie, nos jeunes chevaux, que nous réussîmes à acculer contre la berge de la rivière au Sel. Suivre cette berge pendant sept derniers kilomètres, et ce serait fait.

Tout allait bien, quand à travers une éclaircie le R. P. Gourdon nous apparut. 11 épaulait son fusil. Impossible de l’avertir. Le coup tonna et épouvanta les poulains, qui levèrent le pied du côté du large... Cette déception ajoutée à notre fatigue nous abattit complètement. Nous arrivâmes, en chancelant, en vue du Père directeur :

Eh ! ces chevaux-là sont bien poltrons, nous fit-il en riant !

« Mais quoi ! ajouta-t-il bientôt, en nous regardant de plus près, que vous êtes pâles ! Quelle maigreur ! Que vous est-il arrivé? Allons vite à la maison, qu’on vous retape !

Pas si tôt, répondîmes-nous; allons d’abord chercher votre gibier.

Ah bien oui ! C’étaient des gelinottes. J’ai tiré de trop loin. Elles ont toutes filé, cent trente-deux !

Et vos Pégases aussi, du même coup! Félicitations pour le

doublé ! .

Mais nous n’avions même plus la force de rire. Et il y avait

encore cinq kilomètres...

Presque en même temps que nous, nos poulains arrivèrent à la ferme. Ce fut notre récompense. Nous nous réservâmes encore le plaisir de leur jeter le lasso, à la lueur des étoiles et d'une lanterne. Puis nous nous abandonnâmes au Père Gourdon et au Frère Le Barbier.

En qualité de faméliques, nous fûmes mis à la ration graduée, et, petit à petit, nous nous reprîmes à vivre. Et nous voilà.

Ils y sont encore, les bons frères, et leurs efforts ont fait porter des fruits magnifiques à des entreprises qui eussent effrayé un Robinson Crusoë.

Aujourd’hui, une centaine de bêtes à cornes fournissent le beurre en conserve à toutes les missions du Mackenzie. La chair des bœufs défraie nombre de leurs repas. Une douzaine de chevaux pourvoient aux travaux du fermage. L’élevage de poules et de porcs y a même réussi, essaimant jusqu’à la Providence et à Simpson.

L’arrivée des premiers « habillés de soie » à Simpson fit époque dans les fastes dénés. On avait, de longue date, au sujet de l’enfant prodigue du moins, tâché de décrire aux Sauvages curieux les notes distinctives du pourceau ; mais comme aucun de leurs fauves ne semblait s’en rapprocher, ils se contentaient, pour entretenir leur pitié, de se représenter le malheureux égaré au milieu d’un troupeau de vilains porcs-épics dont l’espèce solitaire abonde aux bois du Mackenzie. Et voilà qu’enfm de vrais porcs pas

Du traîneau au cauot. Kn Juin, le missionnaire passe du lac encore solide

à la rivière dégelée.

T. e lac reste profondément gelé, lorsque la surface de la terre est suffisamment amollie pour permettre aux chiens de tirer la charrue.

Les Frères abreuvent le troupeau en lui cassant la glace sur les lacs ou les rivières.

Le liait âge de la moisson en 1923, il la mission de Vermillon (Rivière la Paix).

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épies étaient annoncés. Des sentinelles guettaient du haut de l’entablement majestueux que forme l’île de Simpson, au confluent du fleuve Mackenzie et de la rivière des Liaids, l’apparition du bateau annuel des transports ; et, en attendant, tout le monde se laissait gagner par une touchante reconnaissance envers le Père Gouy, qui, de retour du front où il en avait vu bien d’autres, avait demandé à Monseigneur de vouloir bien confier ausa ferme commençante ces précieux clients, ainsi qu envers le Frère Henri Latreille, qui avait garanti tout son dévouement pour les empêcher de périr sous le 61° 50’ de latitude et pour les engraisser on ne savait encore par quels moyens.

Un matin, les yeux indiens ont distingué, au bout de la droite allée du grand fleuve, le cargo-boat fendant le courant des flots. En un moment toute la tribu est sur la berge. Les cœurs battent. Le bateau accoste. Capharnaüm ! Pêle-mêle ! Des ballots, des caisses, des génisses, des instruments de bois et de fer, des bœufs, des coqs, des engins agricoles, des Sœurs Grises, des poules, de* Frères, des chats, des Pères, un Évêque...

Mais, où sont-ils? questionnent tous les regards et

chuchotent toutes les langues.

Pauvre Monseigneur ! Lui, dont on se dispute toujouis tout de suite les mains lorsque le bateau s’arrête, pourra se réserver sans peine pour la fin cette fois. C’est juste si

l’on remarque Sa Grandeur.

Soudain une salve de cris aigus montent, éructés à pleins groins. Quelqu’un a empoigné la caisse où ils étaient. Alors, concert de cris de ravissement des sauvages et de mécontentement de nos quadrupèdes troublés .

Eh j Eh ! Eh ! Ben ! Ben ! prononçaient les vieux,

interprètes de toutes les admirations figées sur la cage

dorée. Ne valait-il pas la peine de vivre aussi longtemps que les sapins de nos forêts, pour voir ces nobles bêtes, sans épies ! Eh ! Eh ! Eh ! Que les blancs ont de la chance !

Les visites ne tarirent pas pour des journées à l’étable fortunée. Ils avaient l’air si gentils, les petits surtout. Le lendemain une petite fille de l’hospice, prenant à la main la part de son repas, alla demander à la Sœur, d’un ton irrésistible :

— Voulez-vous me laisser aller dîner avec les petits cochons, s’il vous plaît, ma sœur?

Et la parabole de l’enfant prodigue? Comment les missionnaires vont-ils s’y prendre désormais?

Quarante hectares de la ferme Saint-Bruno sont actuellement défrichés et mis en cultures diverses. Les légumes y atteignent des dimensions surprenantes. L’orge, le seigle, l’avoine y viennent à souhait, aux années propices. Des engins modernes y fonctionnent aussi : faucheuses, lieuses, semeuses, machine à battre, cette dernière ayant été donnée par le gouvernement canadien qui a toujours suivi attentivement les rapports des missionnaires-agriculteurs et qui les a souvent encouragés par d’appréciables secours.

Des prairies artificielles, commencées à Fort-Smith, à Résolution, à Providence, à Simpson, n’auront qu’à prospérer, pour être sans doute le salut des missions arctiques.

Ajoutons que, plus les bois — ces accumulateurs naturels

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de l’humidité et du froid — se défrichent, plus la glebe se tourne et retourne, plus aussi se relâche l’emprise de

l’hiver.

Mais combien faudra-t-il de travaux et de temps, combien de siècles, pour transformer les forêts de l’Athabaska- Mackenzie en campagnes de rendement assure, comme furent transformées les prairies du Nord-Ouest moyennant un moins rude effort et sous un ciel moins inclément?

Oui le dira?

La rigueur essentielle d’un climat se change si peu, et les étés seront toujours si brefs en ces légions !

Que le dégel lui-même retarde sur l’époque du grand soleil et paralyse trop longtemps les apprêts du semeur ; que de fréquents orages viennent voiler le ciel et absorber les chaleurs fécondantes ; que la sécheresse brûle les jeunes plantes; que des légions de sauterelles s’abattent sur la contrée ; ou seulement que les gelées subites, dévastatrices des premières nuits fassent leur œuvre : voilà les champs, les

jardins désolés, décimés, anéantis.

Pays de contrastes, d’incertitude, d’inquiétude...

Quel avenir enfin, non seulement au point de vue agricole mais industriel, commercial se réserve le Mackenzie? Les mines précieuses que recèle son sol, le pétrole, la houille l’asphalte, le cuivre, le fer, l’argent et l’or qui dorment sous leurs couches éternellement glacees mspireront-ils aux affamés de richesse les efforts surhumains qu il faudra pour dompter les rapides de Fort-Smith, pour creuser les abords des grands lacs, pour jeter sur l’immense fleuve des ponts de transport, pour lancer, à travers les forets, les steppes, les rochers, les banquises, les neiges, les solitudes, des locomotives attelées?...

Sur le seuil de cet ancien pays d’horreur, couvert, alors, de sa civilisation étrange, l’histoire pourra écrire, à l’honneur des pionniers véritables qui auront montré et dégagé la route, comme au frontispice de l’Europe que défrich rent et évangélisèrent les moines : Cnice el arairo. Par la Croix al par la charrue des missionnaires.

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