TP* -I
champ matériel et vital. Un tel empire offrait une base suffisante à l'examen philosophique, qui pouvait alors combiner les théories mathématico-astronomiquos avec les conceptions biologiques par l'entremise des doctrines physico-chimiques.
En comparant ces trois parties essentielles du domaine profane, on forme une progression qui peut être spontanément prolongée jusqu'au domaine sacré, de manière à compléter le système des spéculations réelles. Car l'ordre humain est naturellement inséparable de l'ordre vital, considéré même dans sea phénomènes les plus simples et les plus universels ; puisque Texistence végétative fournit la base nécessaire de l'animalité , dont l'existence sociale constitue seulement le plein développement. Ainsi, quand la positivité, qui longtemps ne put suffn^e qu'envers le domaine astronomico-mathématique, fut, au dix-huitième siècle , irrévocablement étendue, d'abord à la chimie, puis à la biologie, elle dut bientôt pénétrer jusqu'à la sociologie. Vu l'intime connexité de toutes les vraies théories, l'extension finale est mentalement analogue aux deux précédentes, et même elle semble moins prononcée que la dernière, où la science s'éleva de la mort à la vie. Son importance et sa difficulté supérieures n'étaient réellement dues qu'à son étroite liaison avec le système général de l'organisation sociale ; ce qui ne permit à l'esprit positif d'acquérir une telle plénitude que d'après l'ébranlement décisif du centre occidental.
Tandis que la raison moderne se trouvait ainsi poussée à se compléter, elle était pareillement conduite à se coordonner, en instituant, entre des théories longtemps incohérentes, une hiérarchie indispensable à leur prin-
cipale destination. Mais le second besoin convergeait spontanément avec le premier, soit quant à la source d'unité, soit envers k loi de classement. Car, en s'étendantà l'ordre humain, la positivité s'élevait nécessairement au seul point de vue qui puisse être vraiment universel, en considérant nos conceptions quelconques comme des produits naturels de notre évolution, à la fois individuelle et collective. D'une autre part, l'accomplissement d'une telle extension érigeait la science finale en dernier terme de la progression déjà manifestée par les sciences préliminaires , où nos spéculations avaient toujours embrassé des phénomènes de moins en moins généraux et de plus en plus compliqués. Ainsi surgit, d'abord entre les événements, puis envers les êtres ou les existences, la hiérarchie fondamentale qui partout subordonne Tordre le plus noble au plus grossier, afin que la régularité de l'un et la perfectibilité de l'autre permettent une harmonie autrement impossible.
Voilà comment, d'après l'ébauche décisive de la biologie, corporelle et cérébrale, la comparaison statique des éléments essentiels de la philosophie naturelle me conduisit à regarder la fondation de la sociologie comme la base nécessaire de l'unité spéculative. En même temps, leur comparaison dynamique me fournit la loi de filiation qui devait spontanément instituer la science sociale. Car, le premier état de chaque étude, même la plus simple, me présentait, envers sa constitution actuelle, un contraste équivalent à celui de la philosophie morale avec la philosophie naturelle. Je pus ainsi découvrir la loi fondamentale de l'histoire, en reconnaissant que chacune de nos théories doit être d'abord fictive, puis abr straite, enfin positive. La hiérarchie réglée par la géné^
si
S APPtL AUX COASËRVATEURS.
ralité décroissante et la complication croissante explique les anomalies apparentes d'une telle évolution, en déterminant rinégale vilesse avec laquelle nos diverses conceptions parcourent leurs trois états successifs.
Bientôt confondues en une seule, suivant la simultanéité de leur avènement, les deux lois de Tintelligence éclairent et complètent celle de l'activité, spontanément entrevue d'après la comparaison générale entre la sociabilité moderne et la civilisation ancienne. On reconnaît alors que l'existence pratique offre aussi trois états successifs, la conquête, la défense, et le travail, en harmonie avec les trois modes ou degrés de l'existence théorique. La combinaison des lois sociologiques suffit pour instituer la philosophie de l'histoire, qui seule manquait à notre intelligence, afin de systématiser notre sociabilité. Ce complément nécessaire se lie spontanément à l'ensemble des théories préliminaires, en érigeant l'évolution sociale en extrême prolongement de la progression animale, comme celle-ci développe la hiérarchie générale des existences réelles. Ainsi se trouve enfin fondée l'unité mentale, quand l'accomplissement spontané de l'initiation humaine conduit à saisir les lois qui doivent désormais régler l'état systématique.
Mais cette fondation, quoique constituant ma principale difficulté, ne pouvait aucunement dispenser de la construction, seule décisive, qui devait caractériser ma seconde carrière. D'après la nature de ma première élaboration, terminée en 1842, ses meilleurs résultats ne pouvaient surgir qu'à la fin d'une longue ascension, qui ne permettait plus à l'esprit épuisé de développer et d'appliquer la synthèse dont il avait posé les bases logiques et scientifiques. Fidèle reproduction de l'ensemble
INTRODUCTIOK. 9
de l'initiation humaine, cette marche ne pouvait directement instituer l'état normal, tant que ces conclusions ne se trouvaient pas transformées en points de départ.
Une telle imperfection coexistait avec une lacune capitale, qui devait même interdire de regarder comme suffisamment établi le principal résultat, l'institution de la philosophie de l'histoire, dont l'efficacité décisive se bornait alors à l'irrécusable démonstration des lois sociologiques. Outre la prépondérance d'abord accordée à l'étude du progrès, quoique celle de l'ordre dût finalement prévaloir, l'appréciation du passé ne s'y trouvait point systématisée avec^assez de précision pour permettre de déterminer l'avenir de manière à régler le présent. Envers un mouvement indivisible, ce défaut provenait de l'insuffisance d'une synthèse embrassant alors l'intelligence et l'activité sans comprendre le sentiment, unique source de la véritable unité. C'est pourquoi ma première élaboration ne pouvait, même sous l'aspect théorique, et surtout dans l'ordre pratique, devenir vraiment satisfaisante qu'en fournissant la base nécessaire de la seconde, où devait consister ma principale mission, indiquée dès mon début. Ainsi ressort l'inconséquence de ceux qui, faute d'apprécier l'ensemble de ma carrière, se sont vainement efforcés de restreindre, à la transformation préliminaire de la science en philosophie, l'évolution de la doctrine universelle, capable de rallier et de régler.
La destination sociale de la religion positive me fit Construction graduellement sentir les conditions propres à ma seconde ^^^^^''^"^^^• élaboration. Dans la première, je tendais à surmonter l'esprit révolutionnaire en instituant une foi nouvelle, qui pouvait seule obtenir un assentiment universel et
ii.>
durable, d'après l'irrésistible connexité de la sociologie avec rensemble des sciences déjà constituées. Mais cette opération, où Tintelligence semblait prévaloir, paraissait directement confirmer le principe essentiel de l'anarchie moderne, qui consiste surtout à soulever la raison contre le sentiment. En même temps, la nouvelle philosophie tendait à prévenir toute rétrogradation, en s'emparant du seul domaine réel qui restât à l'esprit théologico- métaphysique. Cependant, elle ne pouvait pas remplacer l'ancienne foi tant qu'elle n'était point parvenue à diriger la culture morale, que le moyen âge avait fait irrévocablement prévaloir. Ainsi, malgré la substitution décisive des lois aux causes, le positivisme demeurait au-dessous des besoins d'ordre et de progrès, même théorique, jusqu'à ce que le sentiment s'y trouvât convenablement embrassé. Tant que la suprême condition n'était point assez remplie, la nouvelle philosophie ne pouvait régler l'existence humaine, et restait incapable de fournir aux vrais conservateurs la doctrine dont j'avais entrevu l'avènement nécessaire dans mon opuscule fondamental de 1822.
Cette extension, seule décisive, se trouvait annoncée par la seconde et principale moitié de ma première élaboration. A mesure que la fondation de la science sociale y poussait mes conceptions à devenir plus synthétiques, je sentais mieux l'indivisibilité de notre véritable unité, qui ne saurait lier nos pensées sans embrasser nos sentiments autant, et même plus, que nos actes. Dans ma lente ascension du monde vers l'homme, l'explication du spectacle historique me forçait d'accorder une attention spéciale à l'essor mental le plus rapproché de l'existence morale, en appréciant l'évolution esthétique,
naturellement rattachée au culte proprement dit. Le dernier volume de ma fondation philosophique contient même des indications directes de ma tendance définitive à faire dignement prévalpir le sentiment sur rinteiligence et l'activité, pour instituer l'unité, personnelle et sociale, que je poursuivais depuis vingt ans. Mais ces diverses préparations n'auraient jamais suffi sans Tintime ébranlement qui vint, en temps opportun, ranimer chez moi la source, nécessairement affective, de la vraie synthèse.
J'ai suffisamment expliqué, dans la préface générale de ma Politique positive^ le fatal concours d'influences exceptionnelles, trop conformes à la situation anarchique des Occidentaux, qui priva mon cœur d'une digne culture jusqu'à l'âge de ma pleine maturité. Mais, en 1845, pendant que je préparais ma seconde élaboration, j'eus enfin le bonheur de subir convenablement l'unique impulsion qui pût me placer au niveau de ma principale mission. Une sainte union, devenue fatalement subjective après une seule année, produisit une régénération morale dont la réaction mentale se trouva pleinement caractérisée par la dédicace exceptionnelle que j'écrivis, en octobre 1846, pour Tangélique collègue que j'avais objectivement perdue six mois auparavant. Depuis que ma construction religieuse est entièrement accomplie, on reconnaît que ce début en contenait tous les germes essentiels, développés, l'année suivante, dans l'exposition orale oii surgit le dogme fondamental de la religion positive, comme le constata, dès 1848, le discours préliminaire du traité terminé l'an dernier. Outre ma juste gratitude envers unç incomparable patronne, qui, j'ose l'assurer, se trouve irrévocablement liée aux
destinées générales de Thumanité, mon hommage doit ici faire spécialement ressortir l'unité réelle, où la vie privée suscite les principales améliorations de la vie publique.
Deux perfectionnements connexes dominent l'ensemble de ma seconde élaboration, en comblant les lacunes, sympathiques et synthétiques, qui laissaient la première au-dessous de sa destination sociale. Tout le positivisme s'y condense dans le dogme de l'Humanité, centre continu de nos sentiments, de nos pensées, et de nos actes, surgi de ma philosophie, sous l'impulsion féminine, pour diriger ma politique. En même temps, la décomposition normale de l'ordre humain érige la morale, que j'avais d'abord confondue avec la sociologie, en terme suprême de la hiérarchie encyclopédique, enfin formée de sept domaines : mathématique, astronomique, physique, chimique, vital, social, et moral. Ces deux progrès systématisent respectivement l'instinct social auquel aboutit l'incorporation romaine et la culture affective que le moyen âge fit prévaloir. Ainsi se constitue le privilège de la religion positive envers le double programme légué par nos ancêtres occidentaux, en combinant irrévocablement la vie publique et la vie privée , suivant Tadmirable pressentiment que manifesta la chevalerie à travers le catholicisme.
Quoique ma seconde élaboration ait dû surtout développer l'aptitude morale du positivisme, la supériorité mentale de la vraie synthèse s'y trouve, dès le début, profondément caractérisée par trois réactions capitales, à la fois scientifiques et philosophiques. La première consiste à simplifier l'ensemble de la conception encyclopédique en faisant définitivement coïncider la séparation
entre l'abstrait et le concret avec la division entre la théorie et la pratique, de manière à dissoudre la vicieuse intercalation que j'avais d'abord consacrée. En second lieu, le principe sympathique m'a permis d'instituer la vraie logique, fondée sur la combinaison des sentiments avec les images et les signes : ce qui fait aussitôt surgir la méthode subjective, suprême complément de l'investigation humaine, d'abord déductive, puis inductive, et finalement constructive. Un troisième pas constate l'efficacité transcendante du nouveau mode, en construisant ma théorie cérébrale, type normal et premier fondement de la systématisation biologique, dont j'ai d'ailleurs posé les principales lois. Mais, quelle que soit l'importance, théorique et pratique, de ces diverses acquisitions, je ne dois ici les signaler que pour montrer combien la domination normale du cœur est, dès sa naissance, favorable au digne essor de l'esprit.
Suivant la nature et la destination de cet opuscule, ma seconde élaboration s'y trouve principalement caractérisée par la construction décisive de la philosophie de l'histoire, que la première avait pu seulement ébaucher. Elle n'a désormais besoin que d'être graduellement developpéee à mesure que les applications sociocratiques exigeront plus de précision dans les explications sociologiques. Déjà celles-ci sont abstraitement suffisantes, puisqu'elles conduisent l'interprétation du passé jusqu'à déterminer assez l'avenir pour permettre de systématiser le présent, de manière à constituer le point de vue général des affaires terrestres, auparavant inaccessible.
On peut ainsi réduire la synthèse historique à distinguer envers l'espèce, comme chez l'individu, deux vies successives : l'une où nos forces de tons genres se déve-
"'"îra
5^1 ^'i^pii n^" *—%'<
ik APPEL AUX CONSERVATEURS.
loppent par un exercice essentiellement spontané ; l'autre qui règle leur essor d'après les lois manifestées dans leur préparation. L'évolution sociale exige cette distinction plus profondément que l'existence personnelle -, car celle-ci se trouve toujours dirigée, tandis que celle-là ne peut réellement l'être que quand l'initiation s'est accomplie, sous une tutelle nécessairement idéale, dont l'institution honore notre enfance.
Notre première vie, qui maintenant s'achève chez les peuples avancés, se décompose en deux états successifs : l'un plus spontané, susceptible de persister, d'après les modifications convenables, dans l'existence normale; l'autre, plus systématique, entièrement propre à l'âge préparatoire. La tutelle fictive y présente les caractères respectifs du fétichisme et du théologisme : celui-ci ne devant finalement laisser que des impressions historiques ; tandis que celui-là, toujours reproduit pour l'individu, doit délinitivement fournir au positivisme un supplément général. Dans l'existence théologique, il faut distinguer deux modes successifs : la théocratie, essentiellement orientale, qui fournit jusqu'ici le seul type vraiment complet de l'ordre humain ; la transition, de plus en plus révolutionnaire, où, depuis trente siècles, les Occidentaux préparent la sociocratie universelle. Cette succession fut indispensable à notre initiation, où le premier régime, pressentant l'état normal, régla nos forces avant qu'elles ne fussent développées, de manière à comprimer leur essor décisif, qui ne put s'accomplir que d'après trois évolutions partielles nécessairement consécutives. Elles firent respectivement prévaloir d'abord la vie spéculative, puis la vie active, enfin la vie affective, que la théocratie, émanée du fétichisme par
^>*4èv
l'asirolâtrie, avait autant combinées qu'elles puissent l'être jusqu'à l'installation de la sociocratie. Quoique la dernière transition, en ébauchant la division fondamentale des deux puissances, ait directement préparé l'ordre définitif, elle était trop incompatible avec l'essor théorique et pratique, pour que l'épuisement du théologisme ne suscitât pas, à l'issue du moyen âge, une anarchie croissante. Universelle et spontanée pendant deux siècles, cette révolution , où durent s'élaborer l'esprit positif et l'activité pacifique, devint de plus en plus systématique dans les trois suivants, en se localisant graduellement , de manière à borner sa phase finale au peuple central, chargé de la solution occidentale.
Il serait ici superflu d'insister davantage sur le résultat social de ma construction religieuse, puisque les hommes d'état qui voudrai: nt l'apprécier devront l'étudier à sa source, quand ils seront assez préparés. Mais, quelle que soit cette étude, je ne saurais espérer, ni même désirer, qu'elle procure aux praticiens une préparation théorique qui ne pourra se concilier avec leur principal caractère que quand l'éducation encyclopédique aura suffisamment prévalu. Sans devoir devenir pleinement positivistes, les vrais conservateurs peuvent aujourd'hui se rendre la nouvelle synthèse assez familière pour en faire sagement des applications décisives, aussi favorables à leur dignité personnelle qu'à leur office social.
Tels sont les motifs qui destinent cet opuscule à choisir, dans le positivisme, les principes essentiels dont l'active combinaison peut suffisamment instituer la politique occidentale. L'assentiment tacite de tous les partis a déjà ratifié la proclamation réitérée où je représentai la religion positive comme venant dignement saisir la
direction, jusqu'ici vacante, de Tensemble des affaires terrestres, en laissant aux divers théologistes le domaine céleste. Mais , avant que cette mission , où le conseil doit toujours prévaloir, puisse être directement assistée par le commandement, son avénem.ent décisif a besoin d'être préparé par une influence indirecte, réservée aux conservateurs proprement dits.
Pour les y guider, je vais consacrer la première et principale partie de cet opuscule à composer la doctrine, d'abord abstraite, puis concrète, qui maintenant suffit aux hommes d'état susceptibles de devenir systématiques. Dans les deux autres parties, la solution générale sera spécialement développée envers les rétrogrades et les révolutionnaires, en expliquant comment deux écoles diversement vicieuses peuvent désormais être également contenues et secondairement utilisées. Enfin, ma conclusion offrira le complément dynamique d'un tel ensemble d'indications statiques, en caractérisant la marche générale des conservateurs systématisés, jusqu'à leur fusion finale parmi les positivistes, qui seuls aujourd'hui peuvent dignement servir l'ordre et le progrès.