A M. GERVAIS, PASTEUR
Cher Monsieur,
J'ai reçu votre lettre et l'ai lue avec une vive joie.
Je crois que les gens sincères ne peuvent pas différer dans leurs opinions ou plutôt leurs croyances religieuses. La relation de rhomme à Dieu est partout la même. Et plus nous serons sincères, plus nous serons unis. Je vous remercie pour votre bonne lettre et me dis votre frère en Dieu,
Léon Tolstoï.
2 Juin 1901.
Réponse adressée par Léon Tolstoï à la lettre suivante de M. L.-A. Gervais, pasteur de l'Église réformée de Tonneins :
Tonneins, ce 18 Mai 1901.
A Monsieur le Comte Léon Tolstoï, Moscou.
Monsieur,
J'ai lu récemment, dans le Temps du 1er Mai, votre réponse à l'excommunication dont vous avez été l'objet par le Saint-Synode. J'y ai trouvé, sur la plupart des points de doctrine que vous énumérez, l'expression de mes propres croyances religieuses. Et cela n'est nullement en contradiction avec ma situation comme pasteur. Le protestantisme libéral s'attache, en effet, à la doctrine pure de Jésus-Christ, qu'il va chercher à sa source, non dans les symboles ou les confessions de foi, et en laquelle pour lui se révèle la vérité morale. Le protestantisme libéral continue, il est vrai, à pratiquer le baptême et la Sainte-Cène, cérémonies auxquelles il a laissé le nom de sacrements ;
mais il ne met ni dans le baptême, ni dans la Sainte-Gène, aucune des idées dont vous faites une juste réfutation.
Je n'accepte pas tout ce que vous dites sur la prière. Je ne crois pas que Jésus ait proscrit la prière commune, collective, manifestation naturelle et nécessaire des âmes réunies dans un même sentiment de piété. Après sa mort, ses disciples montent au Temple pour y prier. La forme de l'Oraison dominicale semble marquer qu'elle n'est pas seulement un modèle de prière personnelle. Enfin, d'après Marc, XI, 17, le Temple doit rester une maison de prières. Ce n'est pas la prière commune, collective, prononcée au nom de l'Assemblée par un de ses membres, ou chantée par ceux-ci que le Christ réprouve dans Matthieu, XI, 5-13, c'est la prière personnelle faite en public (synagogues et angles des places), avec le désir plus ou moins conscient d'attirer l'attention.
Cette réserve, et quelques autres secondaires que j'aurais à faire, ne m'empêchent point de vous exprimer la grande joie que
j'ai éprouvée à lire votre réponse au Saint- Synode. Vous êtes de ceux qui font luire devant les hommes la lumière de l'Evangile.