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AU CHEF DE LA COMPAGNIE DISCIPLINAIRE D'IRKOUTSK

Monsieur,

Ne connaissant ni votre nom patronymique ni votre nom de famille (1), je ne puis m'adresser à vous autrement que par ce terme de « Monsieur», froid, quelque peu désagréable et qui tient les gens à distance. Pourtant, je vous écris au sujet d'une affaire qui me tient au cœur, et j'aurais voulu écarter toutes les formes extérieures de politesse qui divisent les hommes. Au contraire, je voudrais éveiller en vous — sinon le sentiment fraternel qui est le propre des relations humaines — faire disparaître du

il) On sait qu'en Russie, lorsqu'on écrit à quelqu'un, on a l'habitude, par courtoisie, d'ajouter au mot « Monsieur », le prénom suivi du prénom du père du destinataire. [Note du traducteur.)

moins toute prévention que pourraient soulever en vous ma lettre et mon nom. Je désirerais vous voir accueillir ma demande comme venant d'un homme que vous ne connaîtriez ni en bien ni en mal et que vous seriez prêt à écouter avec une attention bienveillante.

L'affaire dont je veux vous entretenir est la suivante : votre bataillon disciplinaire a reçu ou recevra bientôt deux hommes condamnés à trois ans d'emprisonnement par le Conseil de guerre de Vladivostok. L'un est le paysan Pierre Olkhovik qui a refusé le service militaire, le considérant comme contraire à la loi divine ; l'autre est Cyrille Séréda, soldat, qui s'était lié avec Olkhovik sur le bateau et qui, ayant appris la cause de la déportation de ce dernier, adopta ses convictions et refusa de continuer à servir.

Je comprends fort bien que le gouvernement ne puisse agir autrement qu'il le fait, car il n'a pas encore élaboré de lois applicables à des cas pareils ; mais je sais aussi qu'en ces derniers temps son attention fut attirée sur la cruauté et l'injustice des pé-

nalités employées à l'égard de ces hommes, semblables à celles qu'on applique aux soldats criminels ; il se préoccupe de trouver des procédés plus justes et plus rationnels de réagir contre de pareils actes d'insubordination.

Je n'ignore pas non plus que vous-même, en occupant votre poste, et en ne partageant pas les convictions d'Olkhoviket de Séréda, vous ne pouvez que rigoureusement remplir ce que vous prescrit la loi; mais je vous adresse quand même, comme à un chrétien et à un homme bon, la prière d'avoir pitié de ces hommes, coupables seulement d'observer, avant la loi humaine, ce qu'ils considèrent comme étant la loi divine.

Je ne vous cacherai pas que, personnellement, je crois que ces hommes agissent comme on le doit, et que bientôt tous les hommes comprendront qu'ils accomplissaient une œuvre grande et sacrée.

Il est fort possible que cette foi vous semblât être de la folie et que vous fussiez fermement convaincu du contraire. Je ne prendrai pas sur moi d'essayer de vous

y convertir, sachant fort bien que des hommes sérieux et de votre âge se forment à leurs convictions, non d'après l'opinion d'autrui, mais grâce à un travail mental personnel. Je ne puis donc que vous supplier, vous, chrétien et mon bon frère, ainsi que celui d'Olkhovik et de Séréda, en tant qu'homme qui vit avec nous sous le même Dieu et ira, après sa mort, là où nous irons tous, vous supplier de ne pas vous dissimuler à vous-même ce qui distingue Olkhovik et Séréda d'autres criminels, et de ne pas exiger d'eux les actes qu'ils ont, une fois pour toutes, refusé d'accomplir, de ne pas les tenter pour les amener à commettre de nouveaux délits, et à être obligé de les punir de nouveau, à l'exemple de ce qui est arrivé au malheureux Drojjine, accablé de maux qui ont causé sa mort, dans le bataillon disciplinaire de Voronèje, ce qui a produit une émotion générale même dans les hautes sphères.

Sans enfreindre la loi ni la stricte observance de vos devoirs, vous pouvez transformer la vie de ces hommes en un enfer et

les perdre, comme vous pouvez notablement alléger leurs souffrances. C'est ce que je vous supplie de faire en espérant que vous trouverez ma prière superflue, votre propre sentiment vous inclinant déjà vers la bienveillance.

A en juger par les fonctions que vous remplissez, je présume que nos vues sur l'existence de l'homme et sur ses devoirs diffèrent complètement. Je ne puis vous cacher que je considère votre poste comme contraire à la foi chrétienne, et je vous souhaite, comme à tous les hommes, d'arriver à vous soustraire à la participation de pareils actes. Mais sachant combien mes péchés, mes faiblesses et mes actes passés et présents sont nombreux, loin de me permettre de vous juger, j'éprouve pour vous, comme pour tous mes frères en Christ, de l'estime et de l'amour.

Je vous serais très reconnaissant si vous vouliez bien me répondre.

Léon Tolstoï.

22 octobre 1896.

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