‹ Appels aux dirigeantsChapitre 9 sur 22 · A UN PASTEUR FRANÇAIS · texte numérisé non relu

A UN PASTEUR FRANÇAIS

Monsieur,

J'ai reçu votre lettre, et je vous remercie des sentiments que vous y exprimez. Je vous suis également très reconnaissant pour les extraits de l'ouvrage d'Auguste Sabatier que vous m'avez fait parvenir. Ce m'est un réel regret de ne connaître cet homme que de nom, et d'après ce que l'on m'a dit de lui.

Les extraits que vous donnez touchant sa conception du christianisme, me montrent que j'aurais pu être en parfaite communion dïdées et de sentiments avec lui, de même qu'avec vous et tous ceux qui partagent ses opinions.

il est cependant un point où je ne suis pas

d'accord avec vous : c'est votre croyance en la nécessité d'une Eglise, et par suite de pasteurs, c'est-à-dire de personnes revêtues d'une certaine autorité religieuse. Je ne puis oublier les versets 8 et 9, chapitre XXIII, de saint Matthieu — non pas parce que ce sont des versets de l'Evangile — mais parce qu'il est tout à fait évident qu'il ne peut y avoir de pasteurs, de maîtres, de guides parmi les chrétiens et que c'est précisément cette violation de la loi évangélique qui a réduit à néant, jusqu'à aujourd'hui, renseignement de la véritable doctrine chrétienne.

A mon avis, le sens de cette doctrine est dans l'établissement de la communion directe entre Dieu et l'homme. Quiconque assume le rôle d'intermédiaire en cette communion, empêche celui qu'il veut guider d'entrer en rapports directs avec Dieu, et, — - ce qui est pis, — s'éloigne lui-même de la possibilité de mener une vie chrétienne. Pour moi, se dire qu'on est capable d'indiquer aux autres la bonne voie et de sauver les âmes, est le summum de l'orgueil et le péché qui éloigne le plus de Dieu. Tout ce

que peut faire l'homme qui s'efforce de suivre la doctrine chrétienne, c'est de tâcher d'atteindre à la perfection possible (1), (Matthieu, V, 48), d'y employer toutes ses forces, toute son énergie. C'est l'unique moyen d'action sur ses semblables et la seule façon de leur indiquer la bonne voie.

Avec l'Eglise, personne ne peut savoir où sont ses limites, ni s'il y appartient ou n'y appartient pas. Dans ce cas, tout ce qu'on peut désirer et espérer, c'est de faire partie de l'Eglise. Or, nul ne pourrait être certain d'en être en réalité, et encore moins de croire qu'il a le droit et le pouvoir de guider les autres.

Je vous prie, Monsieur, d'excuser la

franchise avec laquelle je vous exprime mon

opinion, contraire à la vôtre, et de croire

aux sentiments de sympathie et d'estime

avec lesquels je suis

Votre

Léon Tolstoï.

26 Août 1901.

Yasnaïa Poliana.

(1) « Soyez donc parfait comme votre père qui est dans les cieux est parfait. »

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