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AUX OFFICIERS

« Si quelqu'un induit en tentation un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour celui-ci qu'on lui attachât au cou une meule et qu'on le jetât au fond de la mer. »

« Malheur au monde à cause des tentations; car les tentations sont nécessaires; mais malheur à l'homme par qui la tentation arrive. »

{Matthieu, XVIII, 6-7).

Dans tous les bâtiments militaires est placardé un Mémento du soldat, rédigé par le général Dragomirov. Ce « Mémento » est un ramassis de mots soi-disant populaires, stupides exclamations de hardiesse (complètement étrangers atout soldat), entremêlés de citations blasphématoires de l'Évangile. Les expressions évangéliques y viennent appuyer la nécessité pour le soldat de tuer, de déchirer l'ennemi à belles dents : « Si ta baïonnette est brisée, frappe avec le poing;

si ton poing est endommagé, mords à pleines dents ! » Et le « Mémento » se termine par l'affirmation que Dieu est le « général » des soldats : « Dieu est votre général ».

Rien ne montre mieux que ces conseils le degré d'ignorance, de soumission servile, de cruauté, auxquels les Russes en sont arrivés aujourd'hui. Depuis que ces avis sacrilèges et féroces ont été placardés dans toutes les casernes, et cela date de longtemps, aucun chef, aucun prêtre, qui devaient cependant s'intéresser à cette contrefaçon du texte évangélique, nul n'a blâmé cette élucubration odieuse, et l'on continue à l'imprimer par millions d'exemplaires, à la faire lire par des milliers de soldats, qui la considèrent comme leur vade mecum.

Ce « Mémento » provoquait depuis longtemps mon indignation; aujourd'hui, dans la crainte que le temps me manque avant de mourir, j'ai rédigé de mon côté un Appel aux soldats (1), où je cherche à leur rappe-

(1) On le trouvera ci-après. [Note du traducteur.)

1er que, hommes et chrétiens, leurs dev oirs à l'égard de Dieu sont tout autres que ceux indiqués dans leur vacle mecum. Et j'estime que cet Appel ne doit pas s'adresser aux soldats seuls, mais encore, et même davantage, aux officiers (à tous, depuis le lieutenant jusqu'au général), qui entrent au service militaire et y demeurent, non par contrainte comme le soldat, mais de leur plein gré.

Ce rappel me semble aussi particulièrement urgent à notre époque.

On comprend qu'il y a cent ou cinquante ans, la guerre pouvait être considérée comme une condition indispensable de la vie des peuples : une nation considérait l'autre comme barbare, schismatique ou mauvaise ; les militaires ne pouvaient même s'imaginer qu'un moment viendrait où ils auraient à exercer une répression intérieure, à combattre leurs propres concitoyens ; il était permis alors de revêtir un uniforme bigarré, chamarré de galons, de se promener en faisant résonner son sabre ou ses éperons, de caracoler devant un

régiment en se croyant un héros qui, s'il n'a pas encore sacrifié sa vie, est tout prêt à le faire pour la défense de la patrie.

Mais aujourd'hui que les relations internationales, — économiques, scientifiques, artistiques, — sont devenues si fréquentes et ont tellement solidarisé les intérêts des nations, que toute guerre entre elles semble être une querelle de famille détruisant les liens les plus sacrés; quand des centaines de ligues pour la paix, des milliers d'articles le journaux, ne cessent de démontrer la folie du militarisme et la possibilité, la nécessité même de supprimer la guerre; quand surtout les militaires sont de plus en plus obligés de combattre, non contre l'ennemi extérieur, non pour la gloire et la puissance de leur patrie, mais contre des ouvriers et des paysans désarmés, alors le fait de caracoler dans un uniforme galonné n.'est plus un vain passetemps excusable, mais tout autre chose.

Jadis, — mettons sous Nicolas Ier, — il ne serait même venu à l'idée de personne que les troupes fussent surtout nécessaires

pour tirer sur des habitants désarmés.

Aujourd'hui, dans les grandes villes ou dans les centres industriels, des troupes tiennent garnison, toujours prêtes à disperser les rassemblements d'ouvriers, et il ne se passe pas un mois sans que, ici ou là, on ne soit obligé de faire sortir les soldats de leur caserne, le fusil chargé, et de les embusquer afin qu'ils puissent à tout moment tirer sur le peuple.

Cet emploi qu'on fait des troupes n'est pas seulement devenu un fait habituel; bien mieux, on les forme d'avance à cet usage. Le Gouvernement ne cache nullement que la répartition du contingent se fait de telle façon que le soldat ne tienne jamais garnison dans son lieu d'origine. C'est dans le but d'éviter que le soldat ait à tirer sur ses proches.

L'empereur d'Allemagne dit à chaque arrivée des recrues (discours du 23 mai 1901) que les soldats qui lui ont prêté serment lui appartiennent corps et âme et qu'ils n'ont qu'un ennemi, le sien. Cet ennemi, ce sont les socialistes (c'est-à-dire

les ouvriers), que les soldats doivent, s'il le leur ordonne, fusiller (niederschiesseri), lors même que ce serait leurs propres frères ou leurs parents.

Enfin, si jadis les troupes étaient employées contre des hommes du peuple, ceux-ci étaient des malfaiteurs, ou du moins considérés comme tels, parce qu'ils s'attaquaient à des habitants inoffensifs. Donc, le bien de tous exigeait leur châtiment.

Aujourd'hui, on ne peut plus ignorer que les gens contre lesquels on envoie les troupes sont, pour la plupart, de paisibles travailleurs, dont l'unique désir est de pouvoir jouir du produit de leur travail.

Le principal, le constant usage des troupes de notre temps n'a plus pour but la défense imaginaire contre des schismatiques ou, en général, contre l'ennemi du dehors, ni contre des malfaiteurs du dedans, mais de tuer des frères sans défense, des travailleurs inoffensifs, qui souhaitent seulement de ne pas être dépouillés de leur salaire.

Ainsi, de notre temps, le service mili-

taire, loin d'être une fonction noble, en est une parfaitement vile. Sa mission est de maintenir dans la servitude, par la menace de l'assassinat ou par l'assassinat luimême, des hommes dans les conditions injustes où ils se trouvent.

Les officiers d'aujourd'hui doivent donc se demander : qui servons-nous, et ce que nous faisons est-il bien ou mal?

Je sais fort bien que nombre d'officiers, dans les hauts grades surtout, cherchent à se persuader, par toutes sortes d'arguments tirés de la religion, de la sûreté de l'État, de la nécessité de la guerre, du maintien de l'ordre, en raison des utopies socialistes, que leur activité est utile, rationnelle, et n'a rien d'immoral. Mais au fond, ils ne croient pas eux-mêmes à leurs propres paroles, et plus ils sont intelligents, plus ils vieillissent, moins ils y croient.

Je fus un jour très agréablement surpris par un ami, ancien compagnon d'armes, homme fort ambitieux, qui a passé toute sa vie à l'armée et qui est arrivé au sommet des grades et des distinctions (général d'ar-

tillerie, ai de- de-camp de l'Empereur), de lui entendre dire qu'il avait brûlé ses mémoires relatant les guerres auxquelles il avait pris part, parce que ses opinions sur le militarisme avaient complètement changé et qu'il considérait à présent la guerre comme une œuvre mauvaise qu'il ne faut plus encourager, mais discréditer.

Nombre d'officiers pensent de même, bien qu'ils ne le disent pas tant qu'ils sont au service. D'ailleurs, tout officier qui réfléchit ne saurait penser autrement. Il lui suffit de voir quel est le rôle de tous ses camarades, des plus petits aux plus grands, du commencement à la fin de leur carrière, pour se convaincre que, sauf de rares et courtes périodes de guerre, il n'a que deux buts : apprendre aux soldats la façon perfectionnée de tuer leurs semblables, et les habituer à obéir mécaniquement, sans raisonner, à tous les ordres de leurs chefs.

Dans le bon vieux temps on disait : « En en assommant deux, tu en instruiras un », et l'on appliquait ce procédé. Si la proportion des assommés est moindre aujourd'hui,

le principe en reste le même. On ne saurait amener un homme à cet état de machine, — ce n'est même pas l'état d'un animal, — où il est capable d'accomplir une œuvre contraire à sa nature et à la foi qu'il professe : l'assassinat, sans l'abuser par les supercheries les plus insidieuses et les violences les plus cruelles.

Récemment, la presse française afait beaucoup de bruit autour de la révélation d'horribles supplices auxquels sont en butte les soldats des compagnies disciplinaires à l'île d'Oléron, à six heures de chemin de fer de Paris. On attachait bras et jambes aux hommes punis et on les jetait à terre ; puis, leurs mains étant liées derrière le dos, on leur comprimait les pouces de telle façon que chaque mouvement était une torture.

Lorsque nous voyons des fauves domptés accomplir des actes contraires à leur nature : des chiens marcher sur leurs pattes de derrière, des éléphants faire rouler des tonneaux, des tigres jouer avec des. lions, etc., nous savons que c'est la faim, le fouet, le fer rouge, qui ont raison d'eux.

Nous assistons au même spectacle lorsque nous voyons des gens affublés d'uniformes se raidir immobiles, faire ensemble le même mouvement, courir, sauter, tirer des coups de fusil, crier, etc., en général, faire ces belles manœuvres que contemplent, en s'en glorifiant, les empereurs et les rois. Il est impossible d'extirper du cœur de l'homme tout sentiment humain pour en faire une machine, sans le torturer de la façon la plus raffinée, la plus cruelle et la plus hypocrite.

Et tout cela est votre œuvre, messieurs les officiers. Sauf les cas très rares où vous prenez part à une véritable guerre, c'est là tout votre rôle, du plus humble grade eu plus élevé.

On vous amène un homme jeune, qui a laissé sa famille à l'autre bout du monde, et vous lui apprenez que le serment faux, défendu par l'Evangile, qu'il a prononcé, le lie à jamais, tel un coq couché à terre croit être lié par le trait noir tracé devant son bec. 11 vient à vous complètement soumis, avec l'espoir que vous, gens plus âgés, plus

intelligents et mieux instruits, vous lui apprendrez quelque chose de bon. Or, au lieu de l'affranchir des superstitions qu'il a déjà, vous lui en inculquez de nouvelles, éminemment stupides, grossières et nuisibles : le culte du drapeau, le caractère quasi-divin du tsar, la soumission aveugle aux chefs. Lorsque, à l'aide de procédés abrutissants, connus dans votre métier, vous amenez des hommes à un état inférieur à celui de l'animal, où ils sont prêts à tuer tous ceux qu'on leur désignera, même des frères sans défense, vous les présentez avec fierté à l'autorité supérieure, qui vous en sait gré et vous en récompense. Il est horrible d'être un assassin, mais il n'est pas de crime plus horrible que de conduire à l'assassinat des frères qui ont eu confiance en vous. C'est ce que vous faites et c'est là tout votre service.

Aussi, n'est-il pas étonnant de rencontrer parmi vous, plus que dans toute autre classe, des hommes usant de divers stupéfiants qui étouffent la conscience : le tabac, les cartes, l'alcool, la débauche, et c'est

parmi vous que le suicide est le plus fréquent.

« Les tentations sont nécessaires, mais malheur à l'homme par qui la tentation arrive. »

Vous dites souvent que si vous abandonniez l'armée, l'ordre existant serait compromis, qu'il se produirait des soulèvements et quantité de malheurs.

Tout d'abord, il n'est pas vrai que vous soyez si soucieux de maintenir l'ordre de choses existant : vous songez seulement à vos intérêts.

Ensuite, lors même que votre départ de l'armée compromettrait l'ordre de choses existant, cela ne prouverait nullement qu'il vous faut continuer une œuvre mauvaise, mais au contraire que cet ordre doit disparaître.

Si l'existence des institutions les plus utiles : hôpitaux, écoles, asiles, dépendait des bénéfices provenant des maisons de tolérance, si grande que soit l'utilité de ces institutions d'assistance, elle ne serait pas un motif suffisant pour qu'une femme

n'abandonnât pas le métier honteux auquel elle se livre.

« Ce n'est pas ma faute, — dira cette femme, — si vous assurez l'existence de ces établissements de bienfaisance au moyen de la débauche. Je ne veux plus me prostituer et peu m'importent vos œuvres. »

Tout militaire auquel on parlera de la nécessité de maintenir le régime actuel, et qui est maintenu parce que lui-même est disposé à tuer, doit répondre :

« Organisez la société de façon à supprimer le meurtre. Alors, je ne pourrai la compromettre par mon refus. Moi, je ne puis ni ne veux être un meurtrier ».

Il en est parmi vous beaucoup d'autres qui disent : « J'ai été élevé ainsi ; je suis lié par ma profession et je ne puis en sortir ».

C'est également faux. Vous pouvez toujours abandonner votre situation. Si vous ne voulez pas en sortir, c'est parce que vous préférez vivre et agir contrairement à votre conscience, plutôt que de perdre certains avantages que vous procure votre service malhonnête.

Oubliez un instant que vous êtes officiers ; souvenez-vous que vous êtes des hommes, et vous trouverez aussitôt l'issue. Elle consiste en ceci : Réunir vos subordonnés, leur demander pardon de tout le mal que vous leur avez fait en les trompant, et cesser d'être militaires.

Cet acte vous semble très hardi, nécessitant un grand courage. Or, il en faut moins que pour marcher au combat, se battre en duel pour une offense à votre uniforme, ce qu'en bon militaire vous êtes toujours prêt à faire, et ce que vous faites.

Au surplus, n'ayant pas le courage d'agir ainsi, vous pouvez toujours, si vous avez compris la forfaiture du service militaire, l'abandonner simplement et vous livrer à toute autre activité, quoique moins avantageuse.

Si à cela non plus vous ne pouvez vous résoudre, la solution de la question : devezvous ou non continuer à servir? se présentera tôt ou tard à chacun de vous lorsque vous vous trouverez en face d'une foule désarmée de paysans ou d'ouvriers et qu'on

vous ordonnera de tirer sur eux. Alors, si vous avez conservé quelque sentiment d'humanité, vous serez obligé de désobéir et de quitter l'armée.

Je n'ignore pas qu'il se trouve encore beaucoup d'officiers de tous grades, tellement ignorants et hypnotisés qu'ils ne comprennent pas la nécessité de s'arrêter à l'une de ces trois solutions; ils continuent à servir dans les conditions actuelles, sont prêts à tirer sur leurs frères et même s'en glorifient. Heureusement l'opinion publique châtie de plus en plus ces hommes par son dégoût et son mépris, et leur nombre diminue chaque jour.

Ainsi, de nos jours, le rôle fratricide de l'armée est devenu si évident que les officiers ne peuvent plus, suivant la tradition, s'enorgueillir de leur courage et de leur valeur militaire. Bien au contraire, il leur est impossible de ne pas avoir conscience de l'humilité et de la honte de leur œuvre criminelle, qui consiste à enseigner le meurtre aux gens simples et confiants et à s'y préparer soi-même.

C'est ce que doit comprendre et ne pas oublier tout officier réfléchi et consciencieux de notre temps.

Léon Tolstoï.

Haspra, 20 Décembre 1901.

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