A PROPOS DE LA CONFERENCE DE LA HAYE SUR LE DÉSARMEMENT
Messieurs,
Vous avez parfaite ment raison en disant, dans votre belle lettre, que le désarmement général peut être facilement et sûrement atteint par le refus de participer au service militaire. Je pense même que c'est le seul moyen de délivrer les hommes des maux croissants du militarisme. Quant à croire que le projet de remplacer l'obligation du service militaire, pour ceux qui le refuseraient, par un service public quelconque pourra être discuté à la Conférence qui
(1) Réponse à une lettre signée par des députés, publicistes, professeurs, pasteurs, médecins et militaires suédois, lettre envoyée à la veille de la réunion de la Conférence. Le sens de cette lettre est suffisamment indiqué dans la réponse de Tolstoï. (Note du trad.)
se réunira sur l'initiative du tsar, cela me semble absolument illusoire. En effet, la Conférence n'est rien autre qu'une manifestation hypocrite dont le but n'est pas de réaliser la paix, mais au contraire de cacher aux hommes le seul moyen de l'obtenir, moyen qu'entrevoient déjà les esprits perspicaces.
On dit que la Conférence aura pour but, sinon de s'entendre sur le désarmement, du moins d'arrêter l'augmentation des armements. On suppose que les représentants des gouvernements à cette Conférence auront à se mettre d'accord sur les voies et moyens d'y parvenir. Si c'est exact, une question vient aussitôt à l'esprit : que feront les gouvernements des Etats qui, au moment de la réunion de la Conférence, seront par hasard plus faibles que leurs voisins? Il n'est pas probable que ces gouvernements consentiront à garder une situation inférieure. S'ils y consentaient cependant, parce qu'ils auraient pleine confiance en la réalisation des vœux de la Conférence, ils n'auraient rien à perdre à devenir
plus faibles encore, et ils gagneraient à ne plus rien dépenser pour l'armée.
Si l'œuvre' cte la Conférence était de ramener les forces militaires des Etats au niveau commun et de s'en tenir là, si l'on pouvait atteindre cette égalité irréalisable, une autre question se poserait : pourquoi les gouvernements doivent-ils s'arrêter au degré actuel des armements et non à un moindre ? Pourquoi l'Allemagne, la France ou la Russie, par exemple, doivent-elles posséder chacune un million de soldats et non 500.000, ou 10.000, ou 1.000? Puisqu'il est loisible de réduire, pourquoi ne pas réduire au minimum, et pourquoi, au lieu d'armées, ne pas mettre en présence des lutteurs, — David et Goliath, — et ne pas trancher les conflits internationaux d'après le résultat de ce tournoi ?
On assure que les conflits entre gouvernements seront réglés par un tribunal d'arbitrage. Mais outre que les conflits seront jugés non parles représentants des peuples, mais par ceux des gouvernements, et qu'ainsi rien ne garantira l'équité de ces décisions,
qui exécutera les arrêts de cette Cour ? Les armées. Les armées de qui? Celles de toutes les puissances. Mais leurs forces ne sont pas égales. Qui, par exemple, assurera, sur les continents, l'exécution de l'arrêt désavantageux pour l'Allemagne, la Russie et la France alliées entre elles? Ou bien, qui appliquera, sur mer, la décision contraire aux intérêts de l'Angleterre, de l'Amérique et de la France? Ainsi, les décisions de la Cour d'arbitrage contre la violence militaire, seront appliquées par la force militaire; autrement dit : la force qu'on doit limiter servira de moyen délimitation. Pour attraper l'oiseau, il faut lui mettre du sel sur la queue.
Je me rappelle qu'un jour, pendant le siège de Sébastopol, où je me trouvais chez les aides de camp du général Saken, chef de la garnison, dans le salon de réception, entra le prince S. S. Ourousov, officier fort brave, très original et en même temps l'un des meilleurs joueurs d'échecs de toute l'Europe à cette époque. Il déclara avoir à parler au général. L'aide de camp l'introduisit
dans le cabinet de ce dernier. Dix minutes après, Ourousov passait devant nous, l'air mécontent. L'officier qui l'avait accompagné revint vers nous, et en riant nous raconta l'objet de la visite d'Ourousov chez Saken. Il était venu lui demander de proposer aux Anglais un tournoi d'échecs, ayant comme enjeu la première tranchée située en avant du 5e bastion, qui plusieurs fois déjà avait passé d'un camp à l'autre et avait coûté quelques centaines de vies. Evidemment, il eût été préférable déjouer la tranchée aux échecs que de tuer des hommes ; mais Saken n'accepta pas la proposition d'Ourousov, comprenant fort bien que, pour jouer la tranchée aux échecs, il eût fallu surtout qu'il y eût confiance réciproque en l'exécution de la clause. Or, la présence des armées rangées devant la tranchée et les canons dirigés sur elle montraient que cette confiance n'existait pas. Tant qu'il y avait des troupes de l'un et de l'autre côté, il était clair que l'affaire se déciderait, non à l'aide des échecs, mais à la pointe des baïonnettes. ' Il en est de même en ce qui touche les
questions internationales. Pour qu'elles puissent être réglées par une cour arbitrale, il doit exister entre les États une confiance entière et réciproque en l'exécution des décisions de la Cour. Si cette confiance existe, les armées sont inutiles; s'il existe des armées, la confiance n'est plus, et les questions internationales ne peuvent être réglées que par la force.
Tant qu'il y aura des armées, elles seront employées non seulement à acquérir de nouveaux territoires, comme le font maintenant toutes les nations, soit en Asie, soit en Afrique, soit en Europe, mais encore à garder par la force ce qui a été acquis par la force. Or, on ne saurait faire des conquêtes et les conserver qu'en triomphant d'autrui ; les triomphes ne s'acquièrent qu'à l'aide de «gros bataillons ». C'est pourquoi, si le gouvernement a une armée, il doit l'avoir aussi puissante que possible : c'est pour lui un devoir. S'il ne le remplit pas, il est inutile. Il peut faire beaucoup dans l'administration intérieure : libérer, instruire, enrichir le peuple ; construire des routes, des canaux,
mettre en valeur des pays déserts, exécuter des travaux publics ; il est une seule chose que le gouvernement ne peut faire, ce précisément pour quoi se réunit la Conférence : réduire les forces militaires.
Si le but de la Conférence, comme il résulte des dernières informations, est de proscrire l'emploi des moyens de destruction qui paraissentpartrop cruels auxhommes, pourquoi, en ce cas, ne pas éliminer avant tout l'interception des lettres, la falsification des dépêches, l'espionnage et toutes les odieuses canailleries qui sont les conditions indispensables de la défense militaire? En tous cas, l'interdiction de tirer parti de tous les moyens de combat qu'on emploie aujourd'hui, est aussi impossible que de défendre aux hommes qui se battent corps à corps, de toucher dans la lutte les parties du corps les plus sensibles. Et pourquoi la blessure ou la mort causées par une balle explosive estelle pire que le coup porté, en un point vulnérable, par une balle simple ou un éclat d'obus causant les plus horribles souffrances et amenant également la mort?
Il est surprenant que des hommes faits et mentalement sains puissent exprimer sérieusement des idées si bizarres!
Il est vrai que les diplomates, qui consacrent toute leur vie au mensonge, vivent et agissent constamment dans cette épaisse atmosphère d'hypocrisie, y sont tellement habitués qu'ils ne s'aperçoivent même pas de l'insanité de leurs propositions. Mais comment les simples mortels, parmi les honnêtes, — non pas ceux qui, pour plaire au tsar, vantent son projet ridicule, — ne s'aperçoivent-ils pas que la Conférence ne saurait avoir d'autre résultat que de fortifier le mensonge dans lequel les gouvernements maintiennent leurs sujets, comme cela eut déj à lieu lors de la « Sainte Alliance » d'Alexandre Ier ?
La Conférence aura pour but non pas d'établir la paix, mais de cacher aux hommes le seul moyen de les délivrer des maux de la guerre, moyen consistant dans le refus de participer aux meurtres militaires. C'est pourquoi la Conférence ne saurait discuter cette question.
Les convaincus qui refusent de servir dans l'armée seront traités par tout gouvernement comme le gouvernement russe traite les Doukhobors. Au moment môme où il affichait devant le monde entier ses intentions soi-disant pacifiques, il a, secrètement, persécuté, dépouillé, chassé les hommes les plus pacifiques de la Russie, pour la seule raison qu'ils étaient pacifiques, non en paroles- mais en fait, et, par suite, refusaient de porteries armes. Dans des cas semblables, tous les gouvernements européens ont agi et agissent de même, quoique avec moins de brutalité ; ainsi ont agi et agissent les gouvernements . autrichien , prussien, français, suédois, suisse, hollandais, et ils ne peuvent faire autrement.
Ils ne le peuvent, parce que dominant leurs sujets par la force que constitue l'armée disciplinée, ils ne sauraient faire dépendre la diminution de cette force et, par suite, de leur pouvoir, de la fantaisie des particuliers; d'autant plus que, selon toutes les probabilités, dès que les hommes auraient la faculté de remplacer le service mili-
taire par un service public quelconque, la grande majorité (personne n'aime à tuer ni à être tué) préférerait le travail public ;ret il y aurait bientôt tant de travailleurs et si peu de militaires, qu'il n'y aurait plus personne pour obliger les gens à travailler.
Les libéraux, les socialistes et tous les hommes qu'on appelle avancés, abusés par leur propre bavardage, peuvent s'imaginer que leurs discours au Parlement et dans les assemblées, que leurs associations, syndicats, grèves, brochures sont des choses très importantes, mais que les refus isolés de porter les armes sont, au contraire, des faits peu importants et ne méritant aucune attention. Mais les gouvernements savent très bien ce qui importe et ce qui est indifférent. Ils laissent volontiers prononcer des discours très libéraux et radicaux au Parlement, ils tolèrent les associations ouvrières, les démonstrations socialistes, et même font mine de leur accorder quelque sympathie, sachant bien que ce jeu leur est profitable, parce qu'il détourne l'attention des peuples de leur seul et vrai moyen de déli-
vrance. Au contraire, jamais les gouvernements n'admettront le refus de servir dans l'armée ou celui de payer les impôts pour les dépenses militaires (c'est la même chose), parce qu'ils savent que ce refus, en dévoilant la supercherie gouvernementale, mine la base même du pouvoir.
Tant que les dirigeants gouverneront leurs peuples par la force et auront pour but, comme actuellement, d'acquérir de nouveaux territoires (les Philippines, Port- Arthur, etc.), et de conserver par la force ceux déjà acquis (Pologne, Alsace, Indes, Algérie, etc.), non seulement ils ne réduiront pas leurs effectifs, mais au contraire ils les augmenteront sans cesse.
La nouvelle nous est parvenue récemment qu'un régiment américain a refusé d'aller à Ilo-Ilo (1). On cite ce fait comme un événement extraordinaire ; il faut plutôt s'étonner de ce que des phénomènes de cette nature ne soient pas plus fréquents. En effet, comment tous ces Russes, Allemands, Fran-
(1) Petite ville située dans l'archipel des Philippines.
çais, Italiens, Américains, qui ont guerroyé ces temps derniers, ont-ils pu, parla volonté d'hommes pour lesquels ils n'ont en général aucune estime, aller tuer les citoyens d'un autre peuple, subir eux-mêmes des privations et s'exposer à la mort?
Il semblerait si simple, si naturel que tous les hommes s'arrêtassent, sinon au moment où on les enrégimente, du moins à celui où on les conduit au combat; qu'ils s'arrêtassent, en jetant leurs armes et en criant à leurs adversaires d'agir de même.
S'ils ne le font pas, c'est parce qu'ils croient le gouvernement qui leur affirme que leurs sacrifices en vue de la guerre leur sont imposés pour leur bien. Tous les gouvernements, avec une effronterie surprenante, ont toujours affirmé et affirment que tous ces préparatifs militaires et les guerres mêmes sont nécessaires pour maintenir la paix. Et voici que, dans ce domaine de l'hypocrisie et du mensonge, un nouveau pas est fait: ces mêmes gouvernements, pour l'existence desquels les gtrerres, les armements sont indispensables, ont l'air de se donner beaucoup
de mal pour trouver le moyen de réduire les armées et de faire disparaître les guerres; ce sont eux qui, dans leurs conférences, prétendent s'arranger pour diminuer d'abord les armements, les supprimer ensuite complètement. C'est un mensonge de plus. Les armées seront réduites, puis licenciées complètement, non par la volonté des gouvernants, mais contre leur volonté. Elles le seront quand les hommes cesseront d'avoir confiance en leurs gouvernements et chercheront eux-mêmes à se délivrer des maux qui les épuisent; elles léseront lorsqu'ils chercheront ce salut, non dans les combinaisons compliquées et subtiles des diplomates, mais dans le simple accomplissement de la loi obligatoire pour tout homme, loi inscrite dans les doctrines religieuses et dans le cœur de chacun : ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, et, surtout : tu ne tueras point.
Les armées seront ramenées à des effectifs moindres, puis disparaîtront entièrement, quand l'opinion publique clouera au pilori les hommes qui, par lâcheté ou intérêt,
vendent leur liberté et s'enrégimentent dans ces bandes d'assassins qu'on appelle des armées. Quant aux hommes, — aujourd'hui méconnus, blâmés même — qui, malgré toutes les persécutions, toutes les épreuves, refusent d'aliéner leur liberté entre les mains des autres hommes et de devenir des instruments de meurtre, ils seront élevés au rang qu'ils méritent : à celui de pionniers et de bienfaiteurs de la civilisation.
C'est alors seulement que les armées diminueront peu à peu, jusqu'à complète disparition, et qu'une ère nouvelle commencera dans la vie de l'humanité.
Et ce temps est proche.
C'est pourquoi je trouve absolument juste votre pensée que les refus de porter les armes sont des événements de la plus haute importance et qu'ils délivreront l'humanité des maux du militarisme. Mais vous êtes dans une profonde erreur en croyant que la Conférence peut y coopérer. Elle ne peut que détourner les yeux des peuples de leur unique moyen de salut et de délivrance.
Janvier 1899.