‹ Application de la doctrine physiologique à la chirurgieChapitre 9 sur 18 · ACCIDENTS LOCAUX PRODUITS PAR LES LÉSIONS CHIRURGICALES AIGUËS · texte numérisé non relu

ACCIDENTS LOCAUX PRODUITS PAR LES LÉSIONS CHIRURGICALES AIGUËS

L'inflammation suppose toujours l'action préalable d'une cause irritante sur les tissus qui en sont le siège. Cette action détermine l'accélération des mouvements organiques locaux, ou l'irritation.

L'afflux des liquides, l'engorgement des vaisseaux capillaires, le passage des molécules rouges du sang dans des canaux qui ne les admettaient pas durant l'état de santé, et, par suite, le gonflement, la chaleur, la douleur et la rougeur de la partie , tels sont les résultats plus ou moins immédiats que l'irritation entraîne après elle. L'accélération des mouvements organiques est-elle récente? les liqui-

des appelés ne sont pas encore combinés avec la trame organique. Le séjour des tissus enflammés dans l'eau , et leur lavage plusieurs fois répété, parviennent aisément, après la mort, à les débarrasser de toute la matière colorante rouge , et à leur rendre leur volume et leur aspect primitifs. Mais l'afflux local a-t-il persisté pendant un temps plus long? les molécules du sang se combinent en quelque sorte avec le parenchyme de la partie affectée ; elles semblent en faire partie intégrante , et l'on ne peut les en détacher par aucun procédé mécanique. Quelques personnes ont proposé de désigner le premier de ces états sous le nom de congestion ou de fluxion, et de n'accorder qu'à l'autre le titre d'inflammation. Sans rejeter entièrement cette distinction , il serait peu raisonnable d'y attacher trop d'importance; car, ainsi que l'a fait observer Bichat , l'état de liberté ou de combinaison des liquides appelés dans les parties irritées n'est qu'un phénomène secondaire, une conséquence de l'irritation. Celle-ci constitue seule ce qu'il y a de véritablement fondamental dans les maladies inflammatoires ; elle seule détermine les phénomènes sympathiques les plus graves, indépendamment des altérations matérielles des organes affectés.

Une fois qu'une irritation se développe dans une partie du corps vivant, on voit commencer un travail qui petit se terminer ou par une prompte guérison, ou par la destruction et la mort des tissus enflammés , ou par la dégénérescence lente et la désorganisation complète de ces mêmes tissus. Dans le premier cas , l'irritation avortant pour ainsi dire à sa naissance , on observe la résolution plus ou moins rapide de l'inflammation; ou bien, la phlogose déterminant la sécrétion d'un liquide particulier, la suppuration a lieu. Dans le second, les parties, ne pouvant plus supporter l'excès d'action que leur imprime l'irritation , cessent de vivre et se gangrènent. Dans le troisième, enfin, la stimulation se perpétuant à un degré peu intense, la nutrition des organes qu'elle envahit est modifiée, leur parenchyme perd ses propriétés physiques, change d'aspect, et l'on voit se développer des masses ou des lames de tissus fibreux, cartilagineux , squirreux, et , enfin, des cancers , dont les ravages s'étendent au loin. L'irritation aiguë la plus simple , celle que provoque une blessure d'ailleurs légère, peut déterminer chacun des phénomènes que je viens d'énumérer.

» La considération des nuances diverses d'al-

tération que les parties enflammées peuvent présenter, mérite toutefois de fixer l'attention du praticien : elle permet fréquemment de reconnaître, à la simple inspection des organes, la violence et le degré d'ancienneté de la phlegmasie qui les affecte. L'observateur habile et exercé peut, en examinant avec attention les traces que les maladies compliquées laissent après elles sur les cadavres, distinguer les parties qui ont été le siège de phlegmasies récentes et sympathiques, de celles que l'irritation a envahies les premières.

Ces principes généraux étant admis, examinons l'influence qu'ils doivent exercer et sur la théorie et sur la pratique chirurgicales.

Tous les corps susceptibles de blesser nos organes agissent comme des causes très puissantes d'irritation. Qu'une partie ait été violemment contuse, que son tissu soit divisé, qu'elle ait éprouvé un déplacement brusque et inattendu , on voit bientôt les mouvements organiques y devenir plus violents , et les liquides pénétrer son tissu en plus grande quantité que dans l'état normal. Une tuméfaction inflammatoire , proportionnée à la susceptibilité du sujet et au degré de sensibilité locale , ainsi qu'à la texture plus ou moins vasculeuse des parties, apparaît

en quelques instants et s'étend au loin. Les tissus irrités acquièrent alors des propriétés nouvelles : ils sont plus rouges , plus compactes ; leurs fondions ne peuvent plus être que très difficilement exercées ; plusieurs d'entre eux , tels que le tissu cellulaire et les membranes séreuses , deviennent inextensibles et faciles à déchirer, soit qu'on veuille les allonger, soit qu'on les étreigne au moyen de ligatures. Cette dernière disposition est, pour le dire en passant, la cause du peu de succès qui suit les ligatures des artères, pratiquées sur des points où la tunique celluleuse de ces vaisseaux est déjà phlogosée. On voit alors ce tissu cellulaire se couper sous les fils; et, comme la tunique moyenne de l'artère éprouve inévitablement le même sort , la tunique interne , qui reste seule intacte, étant trop faible ^pour résister à l'effort du sang , se rompt , et l'hémorragie reparaît. ' L'irritation et le mouvement inflammatoire qu'elle produit sont, lorsqu'ils deviennent trop considérables, les causes presque exclusives de tout le danger que font courir aux malades les lésions chirurgicales dont la mort n'est pas le résultat immédiat et mécanique. A la suite des

1 Voyez la Médecine opératoire de Sabatier, nouvelle édilion , tome I , Prolégomènes.

plaies du cerveau, du poumon, des viscères de l'abdomen , si le sujet ne périt pas à l'instant de la blessure , l'époque où se développera la phlogose des parties atteintes par le corps vulnérant est celle où la vie sera le plus fortement menacée. S'il ne se manifestait pas d'inflammation violente à la suite des lésions des parties extérieures du corps , on n'observerait jamais ni ces fièvres aiguës qui font assez fréquemment succomber les blessés, ni ces tuméfactions énormes dont la terminaison la plus ordinaire consiste , ou dans la formation d'abcès étendus et multipliés, ou dans d'intarissables suppurations, ou bien, enfin, dans des gangrènes profondes , qui ne laissent d'autre ressource que l'amputation des membres.

L'inflammation est toutefois une action des parties vivantes, sans laquelle ne se guérirait aucune des blessures faites aux êtres organisés. Sous ce rapport , elle est l'agent le plus puissant que la nature emploie pour remédier aux lésions de l'organisme. Mais, pour qu'elle soit salutaire, cette inflammation doit se renfermer dans de justes bornes, et ne consister que dans le degré d'excitation qui est indispensable pour l' exfoliation des parties désorganisées et la formation des cicatrices.

Le corps humain n'est pas susceptible, dans le cas qui nous occupe , de contracter plusieurs genres ou plusieurs espèces d'inflammations, dont les unes seraient adhésives , les autres suppura tives ou ulcéreuses, etc. On n'observe dans la nature que des degrés divers d'intensité dans les mouvements inflammatoires ; degrés qui produisent des résultats variés , à raison, soit de la disposition des parties affectées , soit des quantités plus ou moins considérables , ou des qualités diverses des liquides qui les pénètrent.

Non-seulement l'irritation et la phlogose des tissus vivants succèdent constamment aux lésions produites par les corps extérieurs ; ces affections sont encore le résultat inévitable de la plupart des opérations de la chirurgie. Pratiquez une ouverture au crâne, incisez les parois de la poitrine , pénétrez dans la vessie pour en retirer un corps étranger, extirpez une tumeur cancéreuse; retranchez, enfin, un membre tout entier : vous verrez toujours l'irritation se développer dans les parties que l'instrument a divisées, et souvent s'étendre , par continuité de tissu ou par sympathie , à des organes fort éloignés; et, comme après les blessures accidentelles , si le sujet ne succombe pas immédiatement, soit à la douleur, soit à la

perte du sang, l'époque du développement de l'inflammation sera celle où la vie courra les plus grands périls Le chirurgien ne saurait jamais oublier sans danger cette importante observation; elle doit servir de base à sa pratique.

Page 1