CHAPITRE III
Composition des teintures préparées par macération, avec l'alcool à 95° et par lixiviation avec l'alcool à 60°.
Au point de vue de la préparation de la teinture de Gentiane, on peut tirer, des faits que nous venons d'exposer, les renseignements suivants :
On a déjà vu précédemment que MM. Bourquecor et Hérissey avaient montré, en 1902, que la poudre de Gentiane des pharmacies renfermait de l’émulsine.
Néanmoins, si on veut préparer une teinture de Gentiane, à froid, avec une racine non fermentée, il apparaît comme possible d'obtenir un produit qui renferme, intacte, la plus grande partie de la gentiopicrine contenue dans la racine.
En effet, dans l'alcool à 95°, l'action du ferment a été très faible et très lente. En préparant une teinture par macération, mais en remplaçant l’alcool à 60° par de l’alcool à 95€, la gentiopicrine ne doit être hydrolysée qu’en très faible quantité, pendant les dix jours nécessaires à la macération, et elle passera en dissolution dans le dissolvant.
D'autre part, on a vu que l’émulsine est insoluble dans l’alcool à 60° ; elle n’agit donc, au cours de la macération, que parce que la gentiopicrine dissoute reste à son contact. En évitant ce contact, ou plutôt eu le réduisant le plus possible, l’hydrolyse de la gentiopicrine doit être très faible.
Pour obtenir ce résultat, il suffit de changer le mode de dissolution, et de remplacer la macération par la lixiviation: on sait, en effet, que, dans la lixiviation, le dissolvant s'écoule au fur et à mesure qu'il se charge des principes solubles, qui ne restent donc pas en contact avec le marc.
C'est pour ces raisons que l’on a préparé deux teintures de Gentiane, l’une par macération, en employant de l'alcool à 95°, l'autre par lixiviation, en employant de l'alcool à 60.
Pour préparer la teinture par macération, on a suivi les indications du Codex de 1908, mais en remplaçant l'alcool à 60€ par de l'alcool à 95°.
On a donc fait macérer pendant 10 jours, dans 500 gr. d’alcool à 95°, 100 gr. de poudre de Gentiane, en agitant de temps en temps ; après quoi, on a exprimé à la presse et on a filtré. La teinture obtenue est bien moins colorée que celle que l’on a préparée de la même façon avec de l'alcool à 60: ; elle est d'un jaune rougeûtre assez clair.
La teinture préparée de la sorte ne peut être une teinture officinale, étant donné son degré alcoolique trop élevé. Pour qu'une telle teinture puisse être employée .en thérapeutique, il aurait fallu opérer la macération des 100 gr. dé poudre, non pas dans 500 gr. d'alcool à 95°, mais dans la quantité correspondant, en alcool absolu, à 500 gr. d'alcool à 60°, soit 282 gr. Une fois la macération terminée et le liquide filtré, on aurait ajouté la quantité d’eau nécessaire pour obtenir un alcool à 60°, soit 218 gr. Si je n'ai pas opéré ainsi, c'est qu'au moment de la préparation je n’avais en vue que d'empêcher l’action de l’émulsine sur la gentiopicrine, au cours de la macération, et non d'obtenir un produit répondant, finalement, au titre alcoolique exigé par la Pharmacopée.
Pour la teinture par lixiviation, on a suivi également les indications que donnent le Codex. de 1908 sur la préparation des teintures par ce procédé.
On a laissé 2 heures en contact la poudre mélangée avec la moitié de son poids d'alcool à 60° ; on a fait macérer avec l’alcool, pendant 24 heures, dans le percolateur ; après quoi, on a procédé à la lixiviation, de façon à obtenir, pour 100 gr. de poudre, 500 gr. de teinture. Toutes ces opérations successives
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ne demandent pas plus de quatre jours; ce mode de préparation est bien plus rapide que la macération.
La teinture par lixiviation est beaucoup plus colorée que la teinture préparée avec l'alcool à 95°, par macération, mais elle a la même couleur que la teinture préparée avec l’alcool à 60°, par macération.
Les analyses de ces deux teintures ont été faites comme il a été précédemment indiqué.
Le tableau I correspond à l’essai de l'extrait débarrassé des glucosides par l'éther acétique, et le tableau IT à l'essai de l’extrait glucosidique; 100 cm eorrespondent à 100 em? de teinture.
Tableau I. — (Dosage des hydrates de carbone).
MACÉRATION MACÉRATION alcool! à 95c | alcool à 60c
Déviation initiale + 1012’ + 30 2° — après invertine — 9094
après émulsine 1140
Sucre réducteur initial j 08r269 08r999
après invertine.... 10202 4, 448
— après émulsine.... 1,596 5,366
Recul par invertine 1046 5026’ Sucre réducteur par invertine 18103 38r447
Indice 624 634
Retour par émulsine 25’ 2014 Sucre réducteur par émulsine Ogr224 08r918 Indice remet nee 5 537 411
Gentiobiose j 08514 28107
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On voit immédiatement que la teinture préparée par macération, avec de l'alcool à 95°, est bien moins riche en hydrates de carbone que la teinture préparée par lixiviation avec de l'alcool à 60€. La déviation initiale droite est bien plus faible, — 1912’ au lieu de — 3°2’ ; la proportion de sucre réducteur initial est près de quatre fois moindre, 0 gr. 269 au lieu de 0 gr. 999 ; le recul par l'invertine est de 106’ au lieu de 326” : les deux tiers des sucres hydrolysables par ce ferment, gentianose et saccharose, sont restés dans le marc, à cause de leur faible solubilité dans l'alcool à 95°. La quantité de gentiobiose hydrolysé par l’émulsine est réduite au quart environ, 0 gr. 514 au lieu de 2 gr. 107.
Si on compare maintenant cette dernière teinture avec les deux teintures préparées à froid et à chaud, dont l’étude a fait
l'objet du Chapitre 1, on voit que la proportion des hydrates de
carbone est sensiblement la même dans les trois. C'est pour le sucre réducteur initial que la différence est la plus grande, la teinture à chaud en renfermant 0 gr. 772, la teinture par lixiviation 0 gr. 999 et la teinture à froid 1 gr. 392. Sous l’action de l’invertine, il y a formation, dans la première, de 3 gr. 387 de sucre réducteur, dans la deuxième, de 3 gr. 447 et, dans la troisième, de 2 gr. 988, quantités assez voisines les unes des autres. Il en est de même pour le gentiobiose hydrolysé par l’émulsine, les proportions que l'on calcule étant respectivement : 2 gr. 234; 2 gr. 107; 1 gr. 944.
Dans le dosage de la gentiopicrine, on trouvera des différences plus marquées.
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Tableau II. — (Dosage de la gentiopicrine).
MACÉRATION LIXIVIATION alcool à 95e | alcool à 90e
ess
Sucre réducteur initial............ 09197 0221
Sucre réducteur après émulsine.... 07643 051668
Retour par émulsine.............… 3032” 3° Sucre réducteur par émulsine...... 09446 Osr447 LPO SRE ae a Te à 126 149
CÉMUODICHRES meer sonne es ee 0881 01883
Les déviations initiales observées ont entre elles un écart de 27’, et c’est dans la teinture par macération, dans l'alcool à 95°, que l’on trouve la déviation gauche la plus forte. Le retour de la déviation sous l’action de l’émulsine est également plus fort dans la même teinture ; la différence est ici de 32’, ce qui représente un septième environ. Comme, d’autre part, la quantité de sucre réducteur produit sous l’action du ferment est très sensiblement la même, 0 gr. 446 et 0 gr. 447, l'indice de réduction enzymolytique que l'on calcule est, par suite, plus fort dans la teinture par lixiviation, 149 et 126. On doit penser qu'il y a eu, pendant la lixiviation, altération d’une faible quantité de gentiopicrine. Il reste encore dans la teinture, une assez forte proportion de ce principe. En effet, on a recueilli le produit qui s'était précipité au cours de l’hydrolyse par l’'émulsine et on l’a traité par l’alcool et l'acide sulfurique suivant les indications données dans le chapitre précédent ; on a obtenu, avec la plus grande netteté, la coloration bleue caractéristique de la gentiogénine.
Cette réaction indiquait que le glucoside, existant dans la teinture, et hydrolysé au cours de l'essai, était bien de la gentiopicrine.
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On en a d'ailleurs isolé très facilement la gentiopicrine en employant le procédé que M. G.Taxrer a indiqué pour le traitement de la racine fraîche.
On a évaporé à sec, sous pression réduite, 100 cm* de teinture, et on a épuisé l'extrait par l’éther acétique hydraté et bouillant. Après refroidissement, on a concentré, par distillation, à un volume déterminé, la solution dans l'éther acétique ; on a laissé reposer pendant 24 heures et on a décanté le liquide clair. La gentiopicrine a cristallisé ; on l’a recueillie et on l’a purifiée par cristallisation dans l’éther acétique anhydre. On a séché les cristaux à l’air.
Pouvoir rotatoire :
ap — — 196°,32 (p— 0,9126 100; 12; a —— 71335)
Le pouvoir rotatoire de la gentiopicrine hydratée et pure est : «p —= — 196°.
La teinture par lixiviation renferme donc encore de la gentiopicrine, en proportion relativement élevée, puisqu'on obtient ce produit cristallisé en partant de 100 cm* seulement.
La réaction de la gentiogénine, appliquée au produit recueilli, après l’hydrolyse, dans l'essai de la teinture préparée par macération, avec de l'alcool à 95°, a été également positive. Cette teinture renferme, elle aussi, de la gentiopicrine.
Si on compare l'analyse de la teinture par lixiviation avec celle de la teinture à chaud, on voit que cette dernière renferme, pour 100 em*, 0 gr. 156 de gentiopicrine de plus : la quantité de gentiopicrine décomposée pendant la percolation est donc très faible, et on peut considérer ce mode opératoire comme excellent pour obtenir, sans intervention de la chaleur, une teinture de Gentiane renfermant encore le principe actif non altéré.
La composition de la teinture à froid est, par contre, très différente. Sous l'action de l'émulsine, on n’a constaté qu'un retour de 48’, tandis qu’on a constaté un retour de 3°dans la teinture par lixiviation, et on a vu précédemment que la gentiopi-
oies
crine avait presque entièrement disparu, au coursde la macération, sous l'influence de l’'émulsine contenue dans la racine.
En résumé, sans avoir recours à la chaleur pour tuer les ferments, on peut facilement obtenir une teinture de Gentiane qui renferme encore environ 0,8 pour 100 de gentiopicrine. Pour cela, on peut opérer de deux façons : 1° par macération, avec l'alcool à 95°; 2° par lixiviation, avec l'alcool à 60°.
La teneur en gentiopicrine des deux teintures, ainsi préparées, est sensiblement la même, mais, les hydrates de carbone étant peu solubles dans l'alcool fort, la teinture à base d'alcool à 95° renferme environ quatre fois moins de ces principes. On doit donc accorder la préférence à la préparation à base d’alcool à 60°.
La composition d’une teinture, par macération, avec l'alcool à 60°, est très différente de celle d'une teinture par lixiviation, avec l'alcool de même titre. Dans la première (teinture à froid), la gentiopicrine a presque entièrement disparu, au cours de la préparation même, et, dans la seconde, ce principe existe encore en assez forte proportion, environ 0,8 pour 100 cm, et il est facile de l’en isoler à l’état pur et cristallisé, par un traitement approprié.
On doit faire remarquer, en outre, que c'est la première fois que l’on signale une différence aussi profonde entre les compositions de deux teintures d’une même drogue, préparées avec un alcool de même titre, l’une par lixiviation, l’autre par macération.