CHAPUIS, ARCHITECTE
L’un des Inspecteurs des travaux publics , Expert du Cadastre de Paris.
NOTICE
SUR J. T. THIBAULT
La vie privée de M. Thibault, les rares qualités de son coeur, la douceur, la simplicité de ses habitudes ne présentent rien de bien remarquable , n’offrent aucun de ces évènemens extraordinaires , aucune de ces singularités piquantes qui excitent la curiosité publique , et que l’on peut aisément raconter. Faire connaître a ceux qui ne I ont pas connu, un homme habile, de mœurs simples, sans ambition, sans désirs, toujours le même ^ un homme que la nature semblait avoir spécialement forme poui les hautes théories de l’art dans lequel il a excellé ; un artiste qui , au milieu des distractions de la société, dans le monde le plus agite, toujours occupe de méditations, ignorait seul son talent et les moyens de le faire valoir , n est pas une entreprise facile.
La longue et constante amitié qui liait notre existence à la sienne , et dont la mort \ient de rompre les nœuds , nous ayant imposé ce triste devoir , nous ayant donné une tâche aussi pénible que peu proportionnée à nos forces, nous oublierons les difficultés du sujet, nous dirons sincèrement, sans apprêt et peut-être même avec la monotonie des répétitions, langage assez ordinaire des affections sincères , tout ce que chacun de nous , lorsque nous voulons retrouver dans nos souvenirs l’ami que nous avons perdu, a coutume de dire à l’époque de nos réunions d’amitié dont il faisait partie. Nous parlerons de lui comme
NOTICE
nous pensons tous , et, si nous parvenons à faire passer dans l’âme de ceux qui prendraient la peine de nous lire , les sentimens d’estime, d’admiration, dont les douces qualités et les talens distingués de M. Thibault nous ont pénétrés , nous croirons avoir payé à la mémoire de cet ami rare , le juste et sincère tribut de nos affections et de nos regrets.
Jean-Thomas Thibault naquit à Montiérander, dans le département de la Haute-Marne , le 20 novembre 1757. Son père, qui y exerçait la profession de menuisier, l’amena de bonne heure à Paris , où le désir de trouver les moyens d’élever plus honorablement sa famille, l’avait déterminé avenir s’établir.
Le jeune Thibault, dès le bas âge, montra, de la manière la plus positive, un goût décidé pour les arts du Dessin , et particulièrement pour l’Architecture. MM. Malorti et Thierri, professeurs à l’école gratuite de Dessin dont il suivait les cours, ont été ses premiers maîtres, et certes jamais élève n’a su mieux tirer parti de leçons aussi indirectes et aussi générales. 11 parvint, à force de travail et par une grande assiduité, à se faire distinguer en peu de temps ; ses progrès étaient tels , qu’à peine initié aux premiers élémens de l’art dont il avait déjà deviné les secrets, il fut, en 1778, tiré des bancs de l’école , pour être employé en qualité de dessinateur et d’inspecteur dans les travaux que le dernier prince de Conti faisait exécuter pour les embellissemens de sa résidence de l’He-Adam.
C’est alors que se développèrent en lui les brillantes facultés dont la nature l’avait doué : on remarqua , dans ses moindres productions , cette finesse de sentiment , cette adresse de bon goût , cette simplicité , cette vérité d’expression qui caractérisaient son beau talent. Bientôt tous ses dessins d’agrément , fruits du peu de loisirs que lui laissaient les devoirs de sa place, furent recherchés par les artistes employés au château. On les lui enlevait à peine achevés, et lorsqu’il les retrouvait chez ceux à qui il les avait donnés, lui seul était étonné qu’on leur eût accordé les honneurs du verre et de la bordure. On en fit hommage au prince qui porta long-temps et fit admirer plus d’une fois aux gens de sa cour , des dessus de boîtes ornés de petites cartes générales et de jolies vues à la plume , représentant les points les plus remarquables de ses possessions , que le jeune inspecteur, dont il sut à peine le nom , avait dessinés avec une adresse parfaite, et qui rappelaient, de la manière la plus agréable, la finesse des charmantes vues d’Israël Sylvestre , la précision de Leclerc et l'adresse de Callot.
M. Thibault , sans jamais avoir rien copié de ces trois habiles graveurs , tenait continuellement sous ses yeux les ouvrages qui les ont rendus célèbres. Avide de leurs meilleures estampes, il les recherchait avec un empressement remarquable ; il les achetait toutes les fois que 1 occasion s’en présentait , autant cependant que ses petites épargnes sur un traitement des plus modiques, pouvaient le lui permettre ; enfin le jour ou , revenant de Paris, il rapporta les Malheurs de la guerre , de Callot ; la Perspective , de Leclerc; un Moliere et un Lafontaine complets, fut l’un des plus beaux et des plus heureux de sa vie.
Ces hommes célèbres , pour qui son admiration fut sans bornes , ont été depuis , en
SUR J. T. THIBAULT
toutes circonstances , les maîtres qu’un sentiment particulier lui avait fait choisir : il les consultait comme des oracles auxquels il avait souvent recours , ou se les donnait pour des modèles qu’il s'efforcait d’imiter. Leurs ouvrages qu’il méditait sans cesse , leurs écrits qu’il avait appris par coeur, étaient les sources auxquelles a été puisée toute l’instruction qui fut la base de son talent.
Production du pays qui donna naissance à Lafontaine, le bon Thibault avait , presque dès l’enfance, dans ses goûts, dans ses habitudes, dans sa manière d’être, quelque chose de l’inimitable auteur des fables. On eût dit qu’ils étaient tous deux de la même famille. Il y avait évidemment entre eux quelque ressemblance , sinon par l’étendue du génie , sinon par les traits de la figure , car une maladie d’enfance avait beaucoup maltraité notre ami, au moins par une sorte de naïveté, une crédulité de caractère, une simplicité de goûts, une absence totale d’ambition, et surtout une continuelle préoccupation , qualités ou travers qui étaient communs à tous deux. Nous trouvions souvent que l’artiste à qui l’on faisait répéter , autant qu’on le voulait , les fables et les contes du poète, paraissait, en les récitant par cœur, exprimer ses propres pensées. L’illusion était telle , lorsque notre Thibault rappelait les vers de Lafontaine , que plusieurs croyaient entendre le bonhomme lui-même.
Cependant, il faut le dire ici, la prédilection singulière de notre ami pour les deux auteurs les plus illustres de la littérature française , n’a pas été exclusive , et sa juste admiration pour les œuvres de ces grands hommes ne lui a jamais fait négliger l’étude des ouvrages moins agréables qui pouvaient compléter son éducation, et lui donner sur l’Architecture les instructions dont il avait besoin. Aussi ordonné dans ses goûts que dans sa conduite, la passion et l’engouement ne firent jamais tort à sa raison. Callot , Sylvestre, Leclerc , ses premiers conseillers, ses affections premières , ne l’ont pas empêché d’aimer avec une ardeur pareille Raphaël • Le Poussin , Claude Loiiain , etc. , et de trouver dans les abstractions de la Géométrie, delà Perspective, des Mathématiques, autant de jouissance que dans les charmes séduisans de la Peinture et du Dessin vers lesquels ses succès et un penchant naturel devaient l’entraîner. Plus d’une fois on le vit quitter les plaisirs attrayans du Dessin , pour se plonger dans l’étude sérieuse des sciences abstraites, pour s’occuper de constructions, de mécanique, et même de pyrotechnie. Il a médité les préparations, les combinaisons d’un feu d’artifice, avec autant de tenue, autant de passion que la composition de ses plus beaux ouvrages.
En rappelant, comme nous venons de le faire, les particularités minutieuses d’un plan d’éducation aussi peu conforme aux méthodes ordinaires, nous devons ajouter que, dans l’isolement du séjour de lTle-Adam, dans une entière privation de toute leçon utile, sans conseils, sans le plus léger encouragement, fatigué par les embarras et les exigences d’un emploi des plus bornés, tout autre qu’un homme favorisé des dons de la nature, comme l’était notre Thibault , aurait trouvé difficilement les moyens de se suffire ainsi à lui-même, et d’arriver seul , avec ses propres forces , à la hauteur des plus grands talens de
son temps.
NOTICE
xij
En effet , dès que l’avancement des bâtisses de file-Adam eut permis à M. Thibault de revenir à Paris, et que, poussé malgré lui par ses amis, il osa, en tremblant, se présenter aux concours de l’académie d’Architecture , son triomphe fut des plus éclatans ; le programme demandait les plans d’une fontaine publique ; ceux que fit Thibault attirèrent la foule. Sa pensée était ingénieuse , la manière avec laquelle il l’avait exprimée parut toute nouvelle ; chacun se demanda le nom du jeune élève , personne ne le connaissait. Les académiciens ayant découvert que celui dont ils regrettaient de n’ètre pas le maître, était fils d’un honnête menuisier sans fortune, MM. Brogniard , Ledoux , Mique , Poyet , Boullée, voulurent , à l’en vi, l’attacher à leurs travaux. Il devint, après avoir été employé quelque temps à Versailles par M. Mique, l’élève, le dessinateur, ou plutôt le rédacteur des projets de M. Boullée. Il quitta pour jamais l’Ile-Adam , où , par une autre conformité avec le bon Lafontaine, son compatriote, il laissa quelques souvenirs et des regrets que bientôt il oublia.
M. Boullée , homme d’un génie étendu , d’un talent élevé , mais peut-être déréglé, trouva dans notre jeune architecte un aide, un collaborateur des plus utiles; mais il n’en fit pas un disciple. Les pensées du maître, qui passait sa vie à chercher le beau dans l’extraordinaire, et qui bien souvent ne trouvait que les travers de l’exagération, ne purent être bien goûtées par celui qui s’était fait, après de longues méditations, un système d’éducation puisé dans l’étude des meilleurs maîtres et dans une observation continuelle de la nature. Thibault aimait aussi les choses ingénieuses ; mais il ne les reconnaissait pas au-delà des limites de la vérité et de la vraisemblance. Les ouvrages de Desprès , l’un de nos contemporains , le plus habile des collaborateurs du Voyage (V Italie par l’abbé de St. -Non , qu’il admirait beaucoup, étaient pour lui le point de licence où il voulait que l’on s’arrêtât ; cependant sa résistance aux doctrines générales de M. Boullée ne l’empêcha pas de le servir avec zèle et docilité. Il exécuta, sous la dictée de cet architecte, un grand nombre de dessins, qui représentaient, pour la plupart, des projets immenses et quelquefois singuliers. Il fit encore , à la même époque , presqua la dérobée , plusieurs ouvrages pour d’autres qui sollicitaient l’assistance de ses talens.
Le temps que M. Thibault était forcé d’employer à ces travaux, qui lui profitaient peu, ne lui permit pas de suivre les cours de l’Académie, et, par conséquent , d’obtenir les récompenses que le talent y laisse quelquefois prendre à la persévérance et à l’assiduité; d’ailleurs ce n’étaient pas des leçons méthodiques ni des théories de professorat qu’il fallait à cet homme au-dessus de la ligne commune. Il détestait les rivalités , le tumulte des concours l’effrayait; presque toujours seul au milieu de tout le monde, Rome, 1 Italie, sans cesse présentes à sa pensée, déjà connues de lui par la recherche assidue des choses qui pouvaient lui en retracer l’image, étaient l’unique objet de ses vues, de son ambition , et le seul but de tous ses travaux.
Toujours timide et trop modeste, il avait seul désespéré de pouvoir jamais remporter le prix qui donnait l’avantage d’aller passer, aux frais de l’Etat, plusieurs années dans la belle Italie. Il aima mieux redoubler de travail , et mettre en réserve les fruits de ses
SUR J. T. THIBAULT
xi i j
peines jusqu’à ce qu’en 1788, ayant, dans un concours public, pour la construction projetée d’une caisse d’escompte , obtenu un prix qui lui procura une petite somme , il put , avec ses épargnes précédentes, compléter celle qu’il lui fallait pour entreprendre le pèlerinage d’art tant désiré.
Il arriva à Rome, comme en terre promise, où il vécut jusqu’en 1792, dans le plus parfait bonheur, entièrement dégagé de soins, et pouvant jouir librement de toutes les facultés dont la nature lavait dote. Il y aurait passe le reste de ses jours, si, avec les anus qui l’attendaient, il eût pu y retrouver ses parens, et si les évènemens dont la France fut le théâtre , ne l’avaient forcé à revenir dans sa patrie.
Il n’entre pas dans le plan du sujet que nous traitons , de suivre notre ami dans ses courses, dans ses explorations sur la terre classique des beaux arts. Nous aurions un champ trop vaste et trop difficile à parcourir. Ce n’est pas cependant qu’en rendant un compte exact et raisonné des impressions que firent les richesses de ce beau pa^s sui une âme aussi ardente , aussi pure , aussi naïve et aussi dégagée de préjugés que l’était la sienne , 011 composerait peut-être un traité nouveau des plus utiles et des plus intéressans sur les beaux-arts et sur les préceptes qui en sont la base. D ailleurs une telle entreprise, pour laquelle il faudrait une plume exercée, serait trop au-dessus de nos forces. Nous rendrions mal les remarques, les observations judicieuses et neuves que faisait un artiste aussi dégagé de préventions, aussi sincère sur les monumens antiques, sur les magnifiques peintures , les innombrables richesses d’art et toutes les beautés de la nature dont la ville de Rome est ornee. D un autre cote, les charmans et nombreux tableaux , les agréables dessins qu’il a rapportés , expliqueront ses pensées , sans aucun doute , beaucoup mieux que nous pourrions le faire , et donneront , des merveilles qu’il a voulu peindre , une idée plus juste , plus exacte que tous nos
récits.
Thibault, pendant son séjour à Rome, avait cultivé alternativement et toujouis avec succès, la Peinture et l’Architecture: l’un de ces arts lui servait souvent de moyen pour expliquer l’autre. Quelque chose qu’il fit, quelque sujet qu’il entreprît de traiter, on ne savait sur lequel des deux il convenait de lui accorder la préférence; cependant il faut avouer qu’un goût particulier, une sorte de prédilection et peut-être un pressentiment de l’avenir, l’avaient entraîné vers la Peinture , pour laquelle l’Italie lui présentait un si grand nombre de séduisans modèles. Cette préférence, qu’il faut se garder de prendre pour une infidélité, fut profitable à ses intérêts; car, de retour en France, ayant trouvé sa patrie dans les troubles, les Arts réfugiés dans les camps, l’Architecture occupée à la défense des places , et toute la population en armes , il aurait été forcé , comme bien d’autres , de prendre rang dans l’armée , ce qui ne convenait guère à ses goûts et à son humeur peu guerrière, si les tableaux qu’il fit, les dessins de décorations qu’il donna pour plusieurs théâtres , notamment celle de Zoraïme et Zulnare à 1 Opéra- Comique , ne lui avaient procuré les moyens de vivre que l’Architecture ne pouvait
lui fournir alors.
NOTICE
Ce fut pendant les terribles orages de la révolution , auxquels on croira facilement que notre confrère se garda de prendre part, qu’il fit ces beaux dessins aujourd’hui l’ornement des plus riches cabinets, ces décorations de théâtre dont le succès est resté dans tous les souvenirs , ces tableaux vendus alors à bas prix et maintenant si recherchés dans les ventes, enfin ces productions marquantes qui lui ont obtenu un rang distingué parmi les peintres du siècle.
Cependant , au milieu de ces occupations tout à-la-fois lucratives et flatteuses, jamais comme nous l’avons dit précédemment , il ne put oublier l’Architecture ; car, dans un concours solennel auquel tous les artistes furent appelés pour embellir la capitale, il présenta, avec M. Durand qu’il avait connu chez M. Boullée, plusieurs projets qui tous obtinrent d’un juri, formé parmi les concurrens , des prix et des distinctions mérités.
Lorsqu’après de longs malheurs , après d éclatantes victoires , la France eut trouvé du repos et la prospérité sous un gouvernement qui , avec des lueurs de paix , ramena le bon ordre , les premières personnes de l’Etat s’empressèrent à l’envi d’utiliser , comme peintre et comme architecte , les talens de M. Thibault. Il décora , de société et conjointement avec M. Barthélemi Vignon , pour madame Murat , sœur du premier consul , puis reine de Naples , les intérieurs du palais de l’Elysée et ceux du château de Neuilly. L’impératrice Joséphine l’appela pour concourir aux embellissemens des jardins de Malmaison , et , de concert encore avec M. Yignon , il construisit une serre chaude et quelques autres édifices d’agrément qui décorent le parc. Louis Bonaparte , ayant été porté , par son frère Napoléon , au trône de Hollande , voulut emmener avec lui notre ami , qu’il avait distingué et qu’il aimait. Cette fois , plus confiant dans ses propres forces, les marques signalées d’affection dont le roi l’honorait , lui firent penser qu’il n’avait plus besoin d’aide. Il partit seul, non sans crainte; car il craignait toujours. Mais bientôt ses services et ses succès prouvèrent qu’il y avait en lui , l’audace exceptée , toutes les qualités nécessaires pour mener à fin les plus grandes entreprises : il suffira de citer les rétablissemens du palais d’Amsterdam , du château de Loo et de quelques autres résidences royales, exécutés sous sa direction avec intelligence, adresse et talens.
En 1809, le roi Louis abdiqua, et Tbibaidt revint en France , pour, avec un modique revenu, fruit de ses longues épargnes , avec une réputation justement acquise , y goûter, dans une paix profonde les délices de l'insouciance et les charmes du repos. Tous les vœux de son cœur étaient exaucés. Débarrassé de soucis et de soins, il n’avait plus de devoirs à remplir autres que ceux de l’amitié. Une honnête aisance , acquise avec honneur, lui avait procuré les moyens de se livrer dans la plus entière de toutes les libertés, aux études de l’art et aux jouissances honnêtes pour lesquelles la nature l’avait formé. Une belle-sœur et une nièce chéries , seuls parens qui lui restaient, veillaient sans cesse au bonheur de sa vie, et, par les plus tendres soins, en augmentaient chaque jour le charme. Au milieu de cet état de félicité , il fut appelé à siéger parmi les membres de l’Institut , qui tous s’honorèrent de l’avoir pour collègue. Il accepta peu de temps après le professorat de la Perspective à l’école royale des Beaux-Arts, qu’une acclamation générale
SUR J. T. THIBAULT
lui offrait. Le ministre de l’intérieur le nomma membre du conseil des bâtimens civils, et, dans l’exercice de ces honorables fonctions , toujours exact, intègre, laborieux, amant passionné du beau, ami zélé du bien, il a constamment mérité l’estime et l’admiration de tout le monde.
Il a vécu entouré des affections les plus tendres dans un cercle d’amis dont il était l’idole. Homme heureux et digne de l’ètre, sa vie fut sans reproche ; jamais il n’eut un ennemi. Sa mort calme et inattendue, arrivée le 27 juin 1826, n’a été pour lui qu’une interruption de biens: elle est pour ceux qui l’ont connu un éternel sujet de regrets.
NOTICE
Ce fut pendant les terribles orages de la révolution , auxquels on croira facilement que notre confrère se garda de prendre part, qu’il fit ces beaux dessins aujourd’hui l’ornement des plus riches cabinets, ces décorations de théâtre dont le succès est resté dans tous les souvenirs , ces tableaux vendus alors à bas prix et maintenant si recherchés dans les ventes, enfin ces productions marquantes qui lui ont obtenu un rang distingué parmi les peintres du siècle.
Cependant , au milieu de ces occupations tout à-la-fois lucratives et flatteuses, jamais comme nous l’avons dit précédemment, il ne put oublier l’Architecture; car, dans un concours solennel auquel tous les artistes furent appelés pour embellir la capitale, il présenta, avec M. Durand qu’il avait connu chez M. Boullée, plusieurs projets qui tous obtinrent d’un juri, formé parmi les concurrens, des prix et des distinctions mérités.
Lorsqu’après de longs malheurs, après d’éclatantes victoires, la France eut trouvé du repos et la prospérité sous un gouvernement qui , avec des lueurs de paix , ramena le bon ordre , les premières personnes de l’Etat s’empressèrent à l’envi d’utiliser, comme peintre et comme architecte , les talens de M. Thibault. Il décora , de société et conjointement avec M. Barthélemi Aignon , pour madame Murat, sœur du premier consul , puis reine de Naples , les intérieurs du palais de l’Elysée et ceux du château de Neuilly. E'impératrice Joséphine l’appela pour concourir aux embellissemens des jardins de Malmaison , et , de concert encore avec M. Aignon , il construisit une serre chaude et quelques autres édifices d’agrément qui décorent le parc. Louis Bonaparte , ayant été porté , par son frère Napoléon , au trône de Hollande , voulut emmener avec lui notre ami , qu’il avait distingué et qu’il aimait. Cette fois , plus confiant dans ses propres forces, les marques signalées d’affection dont le roi l’honorait , lui firent penser qu’il n’avait plus besoin d’aide. 11 partit seul, non sans crainte; car il craignait toujours. Mais bientôt ses services et ses succès prouvèrent qu’il y avait en lui , l’audace exceptée , toutes les qualités nécessaires pour mener à fin les plus grandes entreprises : il suffira de citer les rétablissemens du palais d’Amsterdam , du château de Loo et de quelques autres résidences royales, exécutés sous sa direction avec intelligence, adresse et talens.
En 1809, le roi Louis abdiqua, et Thibault revint en France, pour, avec un modique revenu , fruit de ses longues épargnes, , avec une réputation justement acquise , y goûter, dans une paix profonde les délices de l’insouciance et les charmes du repos. Tous les vœux de son cœur étaient exaucés. Débarrassé de soucis et de soins, il n’avait plus de devoirs à remplir autres que ceux de l’amitié. Une honnête aisance , acquise avec honneur, lui avait procuré les moyens de se livrer dans la plus entière de toutes les libertés, aux études de l’art et aux jouissances honnêtes pour lesquelles la nature l’avait formé. Une belle-sœur et une nièce chéries , seuls parens qui lui restaient, veillaient sans cesse au bonheur de sa vie, et, par les plus tendres soins, en augmentaient chaque jour le charme. Au milieu de cet état de félicité , il fut appelé à siéger parmi les membres de l Institut , qui tous s honorèrent de l’avoir pour collègue. Il accepta peu de temps après le professorat de la Perspective à l’école royale des Beaux-Arts, qu’une acclamation générale
SUR J. T. THIBAULT
lui offrait. Le ministre de l’intérieur le nomma membre du conseil des bâtimens civils, et, dans l’exercice de ces honorables fonctions , toujours exact, intègre, laborieux, amant passionné du beau, ami zélé du bien, il a constamment mérité l’estime et l’admiration de tout le monde.
Il a vécu entouré des affections les plus tendres dans un cercle d’amis dont il était l’idole. Homme heureux et digne de l’être, sa vie fut sans reproche ; jamais il n’eut un ennemi. Sa mort calme et inattendue, arrivée le 27 juin 1826 , n’a été pour lui qu’une interruption de biens: elle est pour ceux qui l’ont connu un éternel sujet de regrets.