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T Perspective aerienne était déjà connue

DE L’HISTOIRE [DE LA PERSPECTIVE

renees et les grandeurs fausses ne nous imposent plus, et que la raison seule et le vrai réel dominent alors en notre esprit. »

On voit, dit Sallier, par ces paroles de Socrate, qu’il est toujours à craindre pour nous d’être surpris par l’artifice industrieux de la Peinture , qui n’est jamais si parfaite que lorsqu’elle nous fait plus sûrement illusion ; or , cette même illusion ne roule point sur l’invention qui règne dans le tableau . ni sur l’expression

que le peintre donne à ses figures. Qu’était-ce donc que l’impression trompeuse que

la Peinture faisait sur les sens . ? c’est que les reliefs et les enfoncemens étaient

si bien représentés que, malgré l’égalité de la surface plate, on s imaginait voir

dans un tableau tout autre chose que ce qui y était . C’est donc contre les

enchantemens de la dégradation ( Perspective ) que Socrate disait que nous devions toujours nous munir de l’exactitude de la règle et de la mesure, (i)

Les critiques qui ont jugé la Perspective des anciens d’après les peintures des thermes de Titus, ou d’après celles de Pompeï, d’Herculanum, etc., n’ont-ils pas prononcé trop légèrement ? On sait que ces ouvrages étaient peu estimés (2). Juger les anciens sur ces restes informes de peintures qui nous sont parvenus , mais qui ne sont vraisemblablement que de très faibles copies , c’est comme si l’on appréciait un jour le talent de nos habiles peintres, d’après certains papiers de tenture, sur lesquels on voit de mauvaises pastiches de leurs tableaux. D’ailleurs, qui pourra croire, en admirant la perfection à laquelle la Sculpture était alors parvenue, que la Peinture l’eût suivie de si loin, et que les belles descriptions des anciens tableaux que l’histoire nous a conservées soient inexactes ou exagérées ? Mais revenons a notre sujet.

Dans le Bas-Empire, à la décadence des lettres et des beaux-arts , la Perspective dut suivre le sort de la Peinture et de l’Architecture ses compagnes , qui furent si long-temps oubliées ou maltraitées.

Mais enfin le siècle de la renaissance arriva : il fit éclore de nouveau tous ces fruits du génie; leurs germes, conservés et retrouvés en Grèce, furent apportés en Italie qui devint leur patrie adoptive ; les beaux-arts reparurent alors , s’élevèrent peu-à-peu jusqu’à ce qu’étant parvenus à une certaine hauteur, ils s’élan-

(1) Discours sur la Perspective de V ancienne Peinture, etc. , par M. l’abbé Sallier, 1728. Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , in-4°, tom. vin ; et in-12, loin. xi.

( 2) Vitruve, liv. vu , chapitre 5. — Pline, liv. \x\\.

6 PRÉCIS

cèrent rapidement au plus haut degré de leur gloire. La Perspective les suivit de loin , finit par les atteindre , et depuis les accompagna toujours : suivons ses traces.

Le passage du septième livre de Vitruve ( car les ouvrages qu’il cite ne nous sont pas parvenus), les élémens de Géométrie et d’Optique d’Euclide furent, sans doute, les premiers guides des modernes qui trouvèrent, ou peut-être retrouvèrent les principes de la Perspective.

Dès le commencement du quinzième siècle, Paolo, surnommé l’Uccello, l’observait déjà dans ses tableaux; il représentait même ses figures humaines en raccourci (i). Masaccio, qui suivit l’exemple de Paolo, le surpassa (2); mais le premier qui en donna des préceptes fut Pietro délia Francesca, peintre et géomètre, du bourg de Saint-Sépulcre (3). Il supposa un tableau transparent, placé entre le spectateur et quelque objet, et il démontra que la trace des rayons étendus de l’œil aux extrémités visibles de cet objet, formait sur le tableau, en le traversant, une image semblable à l’objet même.

Albert Durer, peintre et géomètre, de Nuremberg, s’occupa de Perspective ; il inventa un instrument appelé depuis sportello par les Italiens , sur lequel il recevait l’image des objets : cet instrument (4) servit à démontrer évidemment le principe de Pietro.

Balthazar Perruzzi, de Sienne, peintre et architecte célèbre, ayant lu les écrits de Pietro délia Francesca , son maître, perfectionna ses règles en nous donnant sa méthode; ce fut lui qui transporta sur le tableau l’espace ou intervalle direct qui le sépare de l’œil du spectateur, et que l’on appelle distance principale; il indiqua cet espace sur la ligne horizontale de part et d’autre du centre du tableau, par deux points appelés points de distance, pour abréger les opérations de Perspective. Les ouvrages de Perruzzi furent mis au jour par Sébastien Serlio , son élève. (5)

Les principes de Pietro, ainsi perfectionnés, furent décrits et démontrés depuis

(0 Voyez 1 Etruria pittrice, ou Ion trouve gravé un de ses tableaux qui représente l’ivresse de Noé.

(a) Vasari.

(3,) Egnazio Danti dans sa Préface des Commentaires sur la perspective de Vignolle.

(4) Publié en i5a8.

(5) En i545.

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dans un très grand nombre d’ouvrages imprimés (i), entre lesquels on distingue ceux de Viator(A), Léon-Baptiste Albert (3) , Daniel Barbaro (4), Jean Cousin (5) , Androuet Ducerceau (6), Barrozio de Vignole (7), etc., etc.

Guido Ubaldo publia (8) un traité plus savant et plus étendu que tous ceux cpii l’avaient précédé; ce fut lui qui découvrit le principe général des points de fuite, mais il ne l’appliqua seulement qu’aux lignes fuyantes horizontales.

Alleaume (9), Baytaz (10), Sgravesand (11), etc., ont appliqué ce principe aux lignes couchées sur des plans inclinés à l’horizon.

Ce ne fut qu’en 1715 que Brook Taylor, développant tout ce qui était connu jusqu’alors , nous donna une théorie complète de la Perspective.

Entre ceux cjui nous ont donné des méthodes pour faciliter la pratique de cet art, et la rendre familière aux peintres, on distingue Gérard Desargues géomètre; il adopta, dit-on, l’échelle de carreaux de Tomaso Lauretti , peintre sicilien; mais il donna un moyen très simple pour mettre ces carreaux en perspective sans sortir du tableau : cette méthode fut publiée par Abraham Bosse (12), qui la suivit dans ses leçons à l’Académie royale de Peinture.

On sait que la plupart des peintres de ce temps en firent usage.

Le Poussin même , dans une lettre écrite de Rome à Abraham Bosse , pour le remercier de son ouvrage , le félicite sur le succès des leçons qu’il donnait , à Paris , à l’Académie royale (i3). On verra dans le chapitre second que le

(1) On en connaît plus de cent.

(2) Il y a trois éditions anciennes de Viator, la première est de i5o5, la deuxième de i5og, et la troisième de i52i.

(3) En i54o.

(4) En 1559.

(5) En 1 56o.

(6) En 1576.

(7) En 1 585.

(8) En 1G00.

(9) En 1628.

(10) En 1644.

(1 1) En 17 1 1.

(12) En 1648.

(13) Cette lettre du Poussin est imprimée dans l'ouvrage d’ Abraham Bosse, intitulé : Leçons données dans V Académie de Peinture et Sculpture, à Paris , en iG65.

PRÉCIS

Poussin semble avoir adopté l’opinion de Desargues sur la distance principale.

Depuis Taylor, le nombre des bons ouvrages sur la Perspective s’est encore accru.

Enfin, la pratique aidée d’une bonne théorie nous enrichit successivement de méthodes très abrégées et conséquemment très utiles à la Peinture et aux arts du Dessin.

Importance de la Perspective.

Après avoir parcouru l’histoire connue de la Perspective, et suivi ses progrès depuis son apparition et ses premiers essais sur le plus ancien théâtre des Grecs, jusqu’à la perfection à laquelle elle s’élève aujourd’hui, nous croyons qu’il est utile de fixer un moment notre attention sur l’importance des services quelle a rendus, et qu elle rend encore aux arts du Dessin qui réclament son, secours; nous n’en sentirons que mieux la nécessité de réunir l’étude de cette science à celles de la Peinture et de l’ Architecture.

i° Tous les objets visibles sont soumis aux lois de la Perspective.

2° Tout tableau ou dessin qui représente fidèlement ces objets, n’est autre chose qu’une Perspective.

Elle est un des premiers élémens de la Peinture; or, celui qui se destine à cet art ne peut donc ignorer la Perspective.

Léonard de Vinci , aussi bon géomètre qu’habile peintre , et que l’on pourrait comparer à Pamphile, le maître d’Apelles, puisque ses ouvrages développèrent les talens et les grâces de Raphaël, l’Apelles des modernes (i), dit en commençant son Traité de la Peinture (2) , « que le jeune élève doit premièrement apprendre la « Perspective pour donner à chaque objet sa juste mesure ». Il dit encore (3) , « que ceux qui s’abandonnent à la pratique sans la science, sont comme des nochers qui se mettent en mer sans gouvernail et sans boussole ; qu’ils ne peuvent

(i i On sait que Raphaël ne quitta la manière seche du Perugin, son premier maître , qu’après avoir vu les ouvrages de Léonard.

(2) Chapitre ier.

(3) Chapitre xxm.

DE L’HISTOIRE DE LA PERSPECTIVE

savoir avec certitude où ils vont; que la pratique doit toujours être fondée sur une bonne théorie dont la Perspective est le guide, et que sans elle, on ne peut réussir en Peinture.

Les beaux ouvrages des peintres célèbres nous attestent qu’ils ont étudié la Perspective; d’ailleurs, on sait que Raphaël l’apprit sous la direction de Bramante, son oncle, dans un manuscrit de Vincent Foppa (i), et que jeune encore, il l enseigna à Bartolomeo di San Marco. (2)

Les tableaux de l’École vénitienne, entre autres ceux du Titien et de Paul

Véronèse, en offrent de beaux exemples; il en est de même de ceux de l’Ecole lombarde. (3)

On dit que le Dominiquin ayant à peindre des sujets historiques sur une surface concave, dans l’église de Saint- André de Valle, à Rome, et que n’ayant pu tracer à son gré ces sujets suivant les règles de la Perspective, abandonna ces règles, et dessina ces objets cà vue et de sentiment ; mais pour s’affranchir ainsi de ces règles , il fallait donc qu’il les connût? c’est ce que prouvent évidemment tous ses beaux

ouvrages.

Gaspard Dughet nous apprend (4) que le Poussin , son beau-frère , s’était appliqué à la Géométrie, cpi’il étudia l’Optique dans les ouvrages de Vitellion et d’Alhazen, et la Perspective dans les écrits du Père Matteo Zaccolini (5). On voit , dans les

tableaux du Poussin, que jamais il ne négligea cette partie de la Peinture.

On cite quelques peintres qui , sans avoir aucune notion de Perspective , sont parvenus à force d’attention et d’habitude, à imiter certains objets d’après nature avec quelques succès ; mais ce tâtonnement , cette hésitation qu on apercevait souvent en quelque endroit de leurs tableaux, sont loin de la piecision, de la franchise et de la sûreté d’exécution que donne la science réunie avec l’art.

Il ne faut pas croire que la Perspective 11e soit utile qu’à ceux qui représentent de l’Architecture ou des corps rectilignes et réguliers , elle est nécessaire à tous les

genres de Peinture.

(1) Lettre du Père Resta.

(2) Vasari, Vie de Raphaël.

(3) Celle des Carraclies.

(4) Lettres des anciens peintres, sculpteurs et architectes, par Botta ri.

(5) Le même qui enseigna la Perspective au Dominiquin.

IO

PRÉCIS

Non-seulement elle enseigne à bien placer dans un tableau des figures humaines, cà y mettre un rapport parfait entre elles et les autres objets cpii les environnent, et à les dégrader exactement selon les différens plans quelles y occupent , mais encore cà dessiner leurs contours avec plus de facilité et de vérité.

C’est donc particulièrement aux peintres dont le génie élevé offre à notre admiration des sujets historiques, héroïques ou poétiques, que la Perspective est nécessaire; elle contribue à donner un corps à leurs pensées, en imprimant aux différens objets qui entrent dans leurs compositions, cette apparence de vérité ou de vraisemblance, sans lesquelles il ne peut exister d’illusion, ni par conséquent d’intérêt en Peinture.

Elle apprend aux peintres de paysages historiques, à employer dans leurs tableaux, un site, un édifice ou tel autre objet pittoresque, lorsque, par quelque obstacle, ils n’ont pu se placer à un point de vue convenable pour dessiner un objet d’après nature sous l’aspect le plus agréable, et qu’ils en ont conservé seulement une légère esquisse, (i)

Ceux qui peignent, ce que l’on appelle le paysage-portrait, c’est-à-dire, qui copient fidèlement la nature sans y rien ajouter ni retrancher, ne peuvent ignorer la Perspective , puisqu’elle leur apprend à se bien placer , afin d’embrasser d’un coup-d’œil, sans être obligé de tourner la tête, toutes les extrémités de l’objet, de l’espace ou de l’étendue du site qu’ils veulent représenter.

Elle apprend aux peintres, qui veulent enrichir le fond de leurs tableaux d’objets variés, à soumettre au même horizon la figure humaine et les objets qui l’environnent, afin d’éviter les effets bizarres et ridicules dont on ne voit que trop d’exemples.

Elle enseigne aux peintres de fleurs, de fruits ou d’autres objets de ce genre, à dessiner ces objets d’une grandeur convenable lorsqu’ils sont sur différens plans plus ou moins éloignés de l’œil, ou dans des positions variées, ainsi qu’à tracer avec précision les contours d’une table, d’un vase, d’une corbeille, etc. , afin de produire une illusion agréable , particulièrement nécessaire à cette sorte de Peinture.

La Perspective rend de grands services à ceux qui peignent l’architecture et les ruines, lorsqu’ils ne peuvent se placer à une distance favorable pour dessiner d’après

(i) La marine entre clans le genre paysage.

DE L IIISTOIRE DE LA PERSPECTIVE. n

nature l'édifice qu’ils veulent représenter sous un bel aspect; cette science supplée alors à ce défaut de distance, et leur fait, pour ainsi dire, deviner la forme des objets qu’ils ne peuvent bien voir.

Elle doit être d’autant plus familière aux peintres de décorations théâtrales, que cette science peut leur offrir tous les secours nécessaires pour vaincre les nombreuses difficultés résultant de la disposition de notre scène , et leur permettre de conserver l’illusion , le grandiose et le prestige qu’on veut toujours trouver au

théâtre.

Les sculpteurs même ne doivent pas dédaigner l’étude de la Perspective , non quelle leur soit utile pour mettre dans les bas-reliefs des lointains ou des objets fuyans, diaphanes, indécis, qui n’appartiennent qu’à la Peinture ; mais pour faire des statues ou des bas-reliefs d’une grandeur et cl un travail convenables au heu plus ou moins élevé qui leur est destiné.

Tzetzès rapporte un trait d’histoire qui vient à l’appui de cette assertion. II dit (i) : « Que les Athéniens voulant placer sur une haute colonne la statue de Minerve , ordonnèrent à Phidias et à Alcamène de faire chacun une statue de cette déesse, dans le dessein de lui consacrer celle des deux qui serait jugée la plus belle; Alcamène ignorant la science optique, fit sa Minerve svelte; son visage était très gracieux: vue de près , il n’y avait rien de plus beau ; tout le monde allait l’admirer dans l’atelier du sculpteur. Phidias , qui connaissait la Géométrie et l'Optique, composa sa figure tout autrement; il fit les lèvres séparées, la bouche entrouverte, les narines larges ; tous ces traits fortement prononcés avaient peu de grâce dans l’atelier, aussi faillit-il d’être lapidé par le peuple; mais quand les deux statues furent élevées et mises en place, celle de Phidias parut alors avec toute la beaute et la majesté qu’on pouvait desirer , et fut adoptée par les Athéniens ; celle d’Alcamène parut mesquine et ridicule.

Jean Gougeon, habile sculpteur, connaissait la Perspective, comme il le dit luimême (2), et sans doute elle n’a pas peu contribué à l’effet et à la grâce que l'on admire dans ses ouvrages.

Les graveurs en taille-douce apprennent par son moyen à diriger le sens des

(1) Histoires diverses, liv. vin, List. 192.

(2) Voyez le Discours de Jean Gougeon, sur les figures qu’il a faites pour le Vitruve traduit par Jan Martin, 1672.

Ia PRÉCIS DE L’HISTOIRE DE LA PERSPECTIVE.

tailles ou hachures qui expriment les clairs, les ombres et les reflets de leurs sujets, ainsi qu’à varier les travaux qui font paraître saillans ou rentrans, convexes, concaves ou plans, les différens objets qu’ils veulent imiter.

Les architectes, suivant le précepte de Vitruve, ne peuvent atteindre à la perfection de leur art sans le secours de la Perspective; non-seulement elle leur offre les moyens de mettre leurs projets en évidence, et d’en procurer la jouissance anticipée à ceux pour lesquels ils doivent les exécuter ; mais encore , elle leur apprend à donner des proportions convenables aux différentes parties d’un édifice, sans craindre que , dans l’exécution , elles perdent rien de leur beauté présumée.

En effet , il peut arriver qu’un architecte ignorant la Perspective , présente l’élévation géométrale d’un édifice avec des proportions et des détails agréables, qui dans le dessin plaisent à la vue , mais cpii dans l’exécution perdent leur élégance , et même quelquefois disparaissent en tout ou en partie, cachés par quelque saillie, ou quelque obstacle imprévu.

Mais l’architecte, instruit des lois de cette science, n’éprouvera jamais de pareils accidens , s’il a prévu d’avance l’effet optique que produira son projet exécuté; s’il lui a donné des proportions favorables à cet effet, et s’il a évité d’y mettre des détails souvent trop dispendieux et toujours inutiles lorsqu’ils ne peuvent être vus.

DE LA

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