ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Vésalc,Fernel, Rambert,Dodoëns, AmatusLusitanus s'étaient signalés dans la période précédente par des observations d'anatomie pathologique. Leurs dignes successeurs, dans la période
qui nous occupe, furent Eustaehc, Paw, Coiter, Thomas Barlholin,Golumbus, Bonet, Barrère, Daniel Hoffmann, Blancard, Morgagni.
Bonet, né à Genève en 1620, a écrit le premier ouvrage d'anatomie pathologique, sous le titre de Sepulchrelum anatomicum. Cet ouvrage, divisé en quatre parties qui comprennent la tôte, la poitrine, l'abdomen et les maladies non localisées, est un recueil d'observations que l'auteur a empruntées, en grande partie, à Fabrice de Hilden, à Bailly, à Willis, à Bâillon. Beaucoup de ces observations sont incomplètes et écourtées; mais, par contre, les commentaires de Bonet sont souvent trop prolixes. Ses efforts furent une tendance dans une bonne voie; mais il faut avouer qu'ils lui profitèrent peu, parce que le niveau des connaissances générales n'était pas encore assez élevé, e.t qu'il fut réduit, la plupart du temps, à donner, sur les lésions qu'il observait, les interprétations les plus fausses.
Morgagni. Nous avons vu (page 76) que Morgagni était excellent anatomiste. La connaissance approfondie de l'état normal le mettait à môme de juger de l'état anormal. C'est ce qu'il fit dans son D'ailé du siège et des causes des maladies, étudiés par l'anatomie. Ne pouvant pas analyser ici ce grand ouvrage, nous nous contenterons de dire que, par la méthode, par les renseignements bibliographiques, par les critiques judicieuses, et par l'interprétation des faits nombreux qu'il renferme, il a mérité de devenir un traité classique et qu'il n'est pas permis, môme de nos jours, de ne pas le lire. Morgagni doit être considéré comme le véritable fondateur de l'anatomie pathologique. Il dit lui-môme qu'il fait bon marché des théories et des vaines explications ; il n'appréciera, ajoute-t-il, que les faits. Mais il ne pouvait tenir cette promesse, et nous le voyons emprunter aux idées dominantes sur la nature des maladies la plupart de ses explications. Ceci importait peu d'ailleurs, pourvu que les lésions anatomiques fussent bien décrites et rapportées exactement aux symptômes observés. Les explications passent ou changent; les faits restent. C'est dans cette considération surtout qu'il faut aller chercher le mérite de l'ouvrage de Morgagni.
86 APPLICATION DE L'ANATOMIE ET DE LA PHYSIOLOGIE ÂNATOMIE CHIRURGICALE.
Si l'anatomie chirurgicale est une science toute moderne, le nom et la chose n'en existaient pas moins dans les dix-septième et dix-huitème siècles. Il était rare alors que le chirurgien ne fût pas bon anatomiste, et celui-ci, naturellement, préparait la voie au couteau du premier.
Palfln, de Courtrai, l'inventeur du tire-tête , fit paraître en 1726 le premier traité d'anatomie chirurgicale.
Barbette, d'Amsterdam, publiait en 1678 un ouvrage intitulé Chirurgie anatomique. Ces ouvrages sont loin, il est vrai, de l'idée que nous nous faisons aujourd'hui de l'anatomie chirurgicale ; mais c'était un commencement.
Parmi les chirurgiens qui ont fait bénéficier leur art des progrès de l'anatomie, nous mentionnerons les suivants :
Jean Scultet, né à Ulm en 1595, a publié des observations très intéressantes sur la régénération complète du cubitus et du tibia.
Nuck, professeur à Leyde, né en 1669 eut le premier l'idée de dilater, avec le doigt, l'anneau inguinal, lorsqu'on ne peut faire rentrer la portion d'intestin qui fait la hernie. Il a appliqué des yeux artificiels à ceux dont l'orbite présentait un moignon.
J. Guischard du Verney, né à Feurs en Forez en 1648. Illustre déjà par ses travaux anatomiques, il a fait une application heureuse de ses connaissances aux maladies des os.
Dionis, né à Paris en 1672, élève et préparateur de Du Verney, a perfectionné la plupart des opérations de chirurgie en s'inspirant des données anatomiques.
Platner, né à Chemnitz en 1694, professa à Leipsick. Ses Institutions de chirurgie sont remplies de saines applications anatomiques à la chirurgie. Il a parfaitement déterminé les conditions anatomiques de la cataracte membraneuse et cristalline, et a préconisé la bronchotomie chez les noyés.
Anel, né vers 1698, s'est distingué à Turin, et a inventé la méthode aspiralrice (renouvelée de nos jours) pour retirer le sang épanché ou le pus, à la surface des plaies ou dans les cavités de la poitrine et de la tcte. Il se servait à cet effet, d'une seringue bien connue. Il a inventé aussi le Cathétérisme du canal nasal, et la guérison de la fistule lacrymale au moyen de la désobstruction du sac par les points lacrymaux. La plus importante de ses inventions est la ligature de l'artère audessus du sac anévrysmatique, sans ouvrir ce dernier, comme on le faisait avant lui.
Monro , dont nous avons parlé comme anatomiste, fut conduit par ses études sur les artères à s'occuper des maladies de ces vaisseaux. Il a particulièrement signalé les conditions anatomiques de l'ossification et de la formation des anévrysmes. Ses connaissances anatomiques sur les' voies lacrymales l'avaient amené à proposer certaines opérations dans quelques-unes de leurs maladies. Toujours appuyé sur l'anatomie, il a changé le lieu d'élection de la paracentèse en proposant défaire cette opération à plus de quatre pouces audessous du nombril et à côté. Il voulait aussi qu'on évacuât l'eau en une seule fois, contrairement à ce qui se pratiquait.
Guillaume de Cheselden, né à Somerby en 1588, a perfectionné anatomiquement le procédé de la taille latéralisée inventée par Frère Jacques (Paris 1651). Il guérit un aveugle de naissance par Viridectomie.
Pott, né à à Londres en 1713, fut un des chirurgiens les plus distingués de cette époque. Ses recherches sur les tumeurs, avec ramollissement des os, sont devenues classiques sous le nom de mal de Pott.
Jean-Louis Petit, né à Paris en 1674, est une des gloires de la chirurgie française. Son Traité des os, où il examine les luxations, les fractures, est un livre utile encore aujourd'hui ; on y trouve des procédés nouveaux pour la réduction des luxations et des fractures, et la description de quelques appareils ou moufles qu'il avait imaginés. Tout le monde connaît le tourniquet qu'il a inventé pour empêcher les hémorrhagies pendant les amputations.
Daviel, né à Paris en 1696, a inventé le procédé de l'extraction de la cataracte par un lambeau triangulaire inférieur.
Duhamel-Dumonceau, membre de l'Académie des sciences de Paris, a fait des recherches sur la coloration des os avec la garance en 1739. Dans un autre mémoire, publié en 1741, il a prouvé que le cal est formé par le périoste interne et externe, et il a conclu de ses recherches que les bandages trop serrés empêchent la formation ducal.
De Saint-Yves, né à la Viotte en 1667, fut oculiste de Saint-Côme. Il a établi, avant Platner, la distinction entre la cataracte membraneuse et la cataracte cristalline ; il a fourni aussi des observations de décollement de la rétine et d'atrophie rétinienne.
Brasdor, né dans un bourg du Maine en 1721, professa à Paris. On lui doit une méthode de traitement des anévrysmes par la ligature de l'artère au-dessous du sac. Il a écrit un bon mémoire sur les amputations dans les articles.
Pallucci, né à Florence en 1718, modifia le grand appareil en inventant un conducteur pour diriger le lithotome dans la vessie. Il a aussi modifié l'opération de la fistule lacrymale. Dans l'opération de la taille hypogastrique ou haut appareil. il conseille de ponctionner d'abord Thypogastre et la vessie avant de faire l'incision.
John Hunter, né à Long-Galderwood en 1728, célèbre à bien des titres, est surtout original dans son Traité sur les dents, et dans sa théorie sur Yinftammation adhésive et suppurative. Sa théorie de l'inflammation, qu'il applique à la plupart des maladies chirurgicales, est une des plus belles acquisitions de la chirurgie et une des applications les plus utiles de l'anatomie et de la physiologie à la chirurgie. On attribue généralement àHunter l'invention de la ligature de l'artère audessus du sac anévrysmal ; mais nous avons vu qu'Ancl est le véritable inventeur du procédé.
Scarpa, né à Motta, marche de Trévise, en 1747, professa à Paris. Aussi célèbre par l'anatomie que par la chirurgie, il
doit être considéré comme un des fondateurs de l'anatomie chirurgicale. Il a remis en honneur le procédé de l'opération de la cataracte par abaissement ; il créa le procédé de la pupille artificielle par le décollement de la circonférence de l'iris; il a étudié enfin, la plupart des affections chirurgicales et, en les considérant surtout au point de vue anatomique, il a pu donner sur beaucoup d'entre elles des descriptions plus complètes et plus détaillées qu'on ne l'avait fait avant lui.
Desault, né à Magny-Vernais en 1744. Ce grand chirurgien ne publia rien que sa thèse. Mais ses leçons furent recueillies et publiées par ses élèves sous le titre d 'Œuvres chirurgicales.
Ses leçons sur les bandages sont remarquables. On n'ignore pas que, le premier, il est parvenu à fixer les fragments, dans la fracture de la clavicule, par un bandage approprié ; il a également rétabli la ligature immédiate des artères pendant l'amputation, Son procédé de compression indirecte de l'artère, dans le traitement des anévrysmes, est resté dans la science. Mais ce que nous ne devons pas oublier ici, c'est qu'il préconisa l'anatomie chirurgicale avec une insistance qui fut comprise de ses élèves, comme nous le verrons plus loin à propos des chirurgiens du dix-neuvième siècle.
Les noms qui précèdent ne représentent pas à eux seuls tous les avantages que la chirurgie sut tirer des études anatomiques. Une histoire complète de la chirurgie pouvait seule répondre à ce desideratum, et ce n'était pas ici le cas de la donner. Nous avons voulu, simplement, qu'on pût avoir une idée des services que l'anatomie avait rendus ;\ la chirurgie pendant la période qui nous occupe.
La physiologie intéresse plus particulièrement la médecine ; c'est elle qui fournit au médecin ses inspirations pour décider de la nature d'une maladie et pour formuler un traitement ; c'est elle qui va nous occuper au point de vue de ses applications à la médecine.
Le fait physiologique qui a reçu les plus nombreuses applications à la médecine, et qui éclaire toute cette période comme un astre lumineux, est sans contredit la découverte de la circulation du sang. On trouve son application dans toutes les
parties de la médecine, et son influence se fait sentir dans les doctrines les plus opposées. Gomme chacun des systèmes adoptés en médecine, à cette époque, a interprété et appliqué cette découverte d'une façon différente, nous nous réservons de parler des applications médicales de la circulation du sang à mesure que l'occasion se présentera, nous bornant à signaler dès à présent les applications immédiates qui en résultent. Ces applications sont au nombre de quatre :
1° La transfusion du sang ; 2° l'injection des matières médicamenteuses dans les veines ; 3° la ligature des vaisseaux dans le traitement des anévrysmes ; 4° la compression des artères en médecine et en chirurgie.
1° Transfusion du sang. Quelques auteurs ont attribué à Libavius l'honneur de cette idée. Il est vrai que Libavius a recommandé de pratiquer la transfusion au moyen d'une canule d'argent, mais il ne dit pas qu'il l'ait pratiquée. D'ailleurs Harvey ne publia sa découverte qu'en 1628 et l'observation de Libavius remonte à l'an 1615. L'idée de la transfusion avant la découverte de la circulation du sang était une idée inféconde; aussi n'y fit-on pas grande attention.
Lower en Angleterre, Denis en France, sont les premiers qui aient pratiqué la transfusion du sang sur les animaux et sur l'homme. Le premier injecta au moyen de plusieurs tuyaux de plume, ajoutés bout à bout, du sang d'un jeune mouton dans les veines du bras d'un nommé Coga et l'opération réussit. Le second pratiqua la transfusion avec du sang d'agneau sur un jeune homme plongé dans un assoupissement léthargique, et le résultat fut très-heureux. Major et Ettmuller, en Allemagne, Manfredi, Maguani, en Italie, pratiquaient la transfusion à peu près à la même époque. Après les succès de la première heure, cette opération si délicate fut suivie de tels accidents, que la généralité des médecins de tous les pays s'éleva contre elle, et elle ne tarda pas à être abandonnée. Le parlement de Paris, en 1675 proscrivit, par un arrêt, l'usage de la transfusion.
2° Injection des matières médicamenteuses dans les veines. Nous n'avons pas des données bien certaines sur l'origine de ce mode de traitement, qui d'ailleurs fut peu employé.
Ettmuller attribue l'invention du procédé à Christophe
Wreen, professeur d'anatomie à Oxford. Fracassatus a injecté de Veau-forte mêlée avec de l'eau dans les veines d'un chien et a obtenu ainsi la coagulation du sang*. Fabricius, Allemand d'origine, soutint à Rome une thèse (1666) dans laquelle il prétendait avoir guéri un sujet attaqué de la vérole, avec exostose, au moyen de l'injection de quelques médicaments dans les veines. Richard Lower ne prétend nulle part qu'il ait injecté autre chose que du sang dans les veines ; mais il dit que l'idée de la transfusion lui vint en voyant guérir les animaux, au moyen d'injections médicamenteuses qu'on introduisait dans les veines.
3° Ligature des artères dans le traitement des anévrysmes. C'est, de toutes les applications immédiates de la circulation du sang, celle qui a donné jusqu'à présent les résultats les plus clairs et les plus légitimes. Les anévrysmes ont été connus de tout temps, et de tout temps aussi on a cherché à les guérir. iEtius et les Arabes ouvraient ou enlevaient le sac après avoir lié l'artère au-dessus et au-dessous ; mais ce traitement était purement empirique. Dès que l'on connut la circulation et l'anastomose des artères par les collatérales, on se conduisit plus logiquement. Nous avons vu qu' Anel pratiquait )a ligature au-dessus du sac sans toucher à ce dernier, que Brasdor pratiquait la ligature au dessous. Nous avons vu aussi que Lieutaud se contentait quelquefois de pratiquer la compression indirecte de l'artère.
4° Compression des artères en médecine et en chirurgie. — La compression méthodique a été employée d'abord par Parry, de Bath, sur la carotide. La compression de l'aorte a été appliquée par Saxthorph, de Copenhague, en 1774, et par Lœdivig Rûdiger, de Tubingue, en 1797, pour arrêter les hémorrhagies puerpérales. Cette compression se faisait avec la main appuyée sur le ventre. Signalons enfin le tourniquet de J.-L. Petit, destiné à comprimer l'artère principale pendant les amputations.
A part les applications de la physiologie de la circulation, nous ne trouvons guère d'autres applications de la physiologie vraie à la médecine, et la raison en est simple, comme nous l'avons déjà dit : c'est que la physiologie des autres organes, si ce n'est la physiologie des mouvements, n'était pas assez complète. Ce n'est donc qu'à travers les systèmes de physiologie
qui ont remplacé la physiologie vraie que nous trouverons les inspirations que la médecine a empruntées à la physiologie,