DES LOCALISATIONS CÉRÉBRALES
L'idée de localiser en certains points du cerveau les diverses facultés de l'esprit humain est fort ancienne. Seulement la manière dont on a compris cette localisation a varié selon les époques, et selon les progrès de l'anatomie et de la physiologie. Hippocrate localisait tout en bloc dans le cerveau, et c'était plus tôt fait. Plus tard, on a localisé séparément la mémoire, l'imagination, le sensorium commune, le mouvement des membres supérieurs, celui des membres inférieurs ; bref, Gall est arrivé, et, systématisant cette manière de procéder, il a localisé, là où il lui a plu, les différentes facultés de l'esprit humain que les philosophes avaient pris soin de déterminer.
Les expériences de Flourens ne tardèrent pas à donner le vol à tous ces oiseaux de fantaisie classés bizarrement dans la boîte crânienne, et les facultés intellectuelles furent de nouveau localisées en bloc dans les hémisphères cérébraux.
Cependant l'idée des localisations partielles s'impose si vivement à l'esprit, que de nouvelles tentatives ne tardèrent pas à
(1) P. Betz in RiEvr,Anatomiscner Nachweiss zweier Gehirncentra. InCer tralblatt, 37 et 38. 1874.
se produire. Ces tentatives reposent, soit sur les connexions anatomiques, soit sur l'observation pathologique complétée par l'autopsie, soit sur l'expérimentation physiologique. Pour donner une juste idée de l'état actuel de la science sur cette question de premier ordre, nous examinerons successivement les tentatives des anatomistes, des médecins et celles des physiologistes.
Localisations d'après les connexions anatomiques. — Nous ne nous occuperons pas ici des localisations inspirées aux anatomistes à une époque où cette anatomie n'était pas suffisamment connue dans ses détails intimes, et nous fixerons immédiatement notre attention sur celui qui nous paraît avoir systématisé un ensemble de disquisitions anatomiques suffisamment précises et étendues. Nous avons nommé M.Luys.
Il y a dans la science les idées de M. Luys et les idées qu'on lui prête.
Les premières sont exposées dans ses Recherches sur le système nerveux cérébro-spinal. Les secondes, on les trouve dans les ouvrages où M. Luys est cité à propos du rôle fonctionnel des couches optiques et de l'écorce grise du cerveau.
Occupons-nous d'abord des premières. M. Luys considère les couches optiques comme des intumescences ganglionnaires où viennent aboutir les fibres des cordons postérieurs qui, — cela est incontestable, — conduisent les impressions sensitives dans la région encéphalique.
La couche optique, dit M. Luys, reçoit, comme un réservoir commun, les impressions" sensorielles irradiées de tous les points de la périphérie du système nerveux. Celles qui émanent des divers plexus sensoriels, aussi bien que celles qui sont en rapport avec les phénomènes de la vie végétative, y arrivent et s'y concentrent, avant d'être irradiées vers les différentes régions de la périphérie corticale (1).
Mais dans quel but cette concentration des fibres sensitives dans les couches optiques?
M. Luys va nous le dire :
Comme tous les noyaux de substance nerveuse, les centres des couches optiques représentent de véritables amas ganglionnaires indépendants : ils transforment, perfectionnent et épurent les impressions centripètes émanées des appareils sensoriels ; de sorte que ces mêmes
(1) Luys, Recherches, etc., p. 344.
impressions, qui ont déjà subi l'action du travail métabolique des cellules ganglionnaires, subissent, une fois déposées au sein de la substance grise des coucbes optiques, un nouveau temps d'arrêt et une nouvelle élaboration sur place. C'est là qu'arrivées, après plusieurs migrations, à leur avant-dernière étape, elles se dépouillent de plus en plus du caractère d'ébranlement purement sensoriel, pour revêtir, en se métamorphosant, une forme nouvelle : se rendre en quelque sorte plus assimilables pour les opérations cérébrales ultérieures et devenir ainsi progressivement les agents spiritualisés de l'activité des cellules cérébrales (1).
Ainsi donc le rôle des couches optiques est de concentrer toutes les impressions sensitives dans le but de les épurer et de les préparer à devenir quelque autre chose un peu plus haut. Ce quelque autre chose, qu'est-ce?
Laissons parler M. Luys :
Toutes les impressions sensorielles, une fois qu'elles ont été concentrées au sein de la substance grise des coucbes optiques, sont irradiées vers les différentes régions de la périphérie corticale. Ce sont des fibres blanches qui les exportent, et la substance grise des circonvolutions qui les reçoit et les élabore (-2).
En quoi consiste cette élaboration définitive ?
Lorsqu'en effet, dans les expériences de physiologie expérimentale, on enlève par tranches méthodiques des portions successives de fibres blanches, avec la substance grise y attenante, c'est-à-dire en privant successivement les animaux, soit d'une partie, soit de la totalité de leurs lobes cérébraux, on leur enlève en même temps, nonseulement la faculté de percevoir leurs impressions sensorielles, mais encore celle de manifester par une réaction motrice voulue la spontanéité de l'activité cérébrale (3).
En cela, M. Luys s'appuie sur les expériences de Flourens qu'il cite longuement, et il conclut en disant :
Cette manière de considérer le mode de fonctionnement des éléments de la substance corticale, qui ne repose après tout que sur une série de déductions anatomiques, nous permet de fournir quelques données précises, applicables aux divers actes qui constituent les opérations de l'entendement.
Elle nous fait voir, en effet, que si c'est bien au milieu des réseaux
(1) Luys, loc. cit., p. 345.
(2) Luys, loc. cit., p. 346.
(3) Luys, loc. cit., p. 246.
de la substance corticale que les impressions sensorielles, irradiées des centres de la couche optique, sont nettement perçues, c'est bien là qu'elles prennent une forme distincte, se déposent à l'état de souvenirs, et se transforment en idées; que c'est de là pareillement qu'elles partent pour se traduire au dehors, à l'aide de manifestations sensibles et apparentes, lesquelles ne sont autres que les réactions voulues et réfléchies d'une impression sensorielle antérieure, et qu'en un mot, les régions de substance corticale affectées à l'élaboration des impressions sensorielles et aux phénomènes de la perception sont représentées par les réseaux des cellules les plus superficielles, tandis que celles qui semblent plus particulièrement dévolues à servir de substratum aux manifestations de la motricité volontaire, sont localisées dans les régions les plus profondes des cellules corticales (1).
Il est impossible, après un exposé aussi net, de ne pas savoir ce que pense M. Luys touchant le lieu où les impressions sensitives sont perçues; il est évident que ce lieu se trouve dans les cellules superficielles de l'écorce grise du cerveau.
Or, comment se fait-il que depuis dix ans, en France comme à l'étranger, la plupart de ceux qui ont écrit sur le système nerveux accordent à M. Luys l'opinion que les impressions sont perçues dans les couches optiques? Cela tient peut-être à ce que le système adopté par M. Luys dans l'exposition de ses idées n'est pas toujours facile à débrouiller, cela tient aussi à ce que l'auteur applique le nom de sensorium commune aux couches optiques tout en plaçant le véritable sensorium dans la couche corticale. Mais le véritable motif, sans contredit, est l'approbation de M. Luys, tacite dans certains cas, formellement écrite clans d'autres.
Nous avons entre les mains la preuve écrite des encouragements que M. Luys adressait à un critique de la presse politique à l'effet d'altérer la vérité du compte rendu que ce critique faisait de notre Essai de psychologie.
Voici ce que M. Luys écrivait à ce critique après un premier article sur notre ouvrage, dans lequel, — il est important de le rappeler, — nous disons très-formellement que le centre des perceptions est dans les couches optiques, tandis que les cellules de l'écorce grise représentent les conditions de la mémoire et de l'activité psychique :
Ce que vous avez écrit, mon cher ami, n'est que l'exacte vérité.
(1) Luys, loc. cit., p. 352.
Sauf ses expériences originales d'injections interstitielles, tout ce qu'a écrit l'auteur en question (M. Fournie) sur le cerveau n'est que la paraphrase de mes premières Recherches (i).
L'ami de M. Luys, incompétent sur ces matières, ne fit que confirmer, dans un second article, ce qu'il avait dit dans le premier et du coup je fus présenté aux lecteurs du journal politique comme un plagiaire ou un vulgaire compilateur.
Je ne voulus pas, à cette époque, protester contre les erreurs dont j'étais la victime, parce que le public d'un journal politique ne saurait être pris pour juge dans de semblables démêlés, et j'ai attendu l'occasion de m'en expliquer devant le corps médical.
Le procédé de M. Luys n'est blessant que pour lui-même ; aussi n'ajouterai-je rien à la piqûre. Quant à ce qui concerne la. paraphrase de ses travaux, voici ce qu'il faut en entendre. M. Luys, dans ses Recherches, a fait une œuvre essentiellement anatomique à laquelle j'ai rendu justice par les citations nombreuses que je lui ai empruntées, tout en indiquant la source de mes citations ; mais j'ai complètement laissé de côté les considérations physiologiques qui accompagnent la description anatomique, parce que, en vérité, — et je l'ai dit dans mon Traité de physiologie, ■ — elles tiennent plutôt du roman que de la vérité scientifique. La meilleure preuve, d'ailleurs, que je n'ai rien emprunté à M. Luys en ce qui concerne la physiologie, c'est que, sur le point essentiel de la localisation des perceptions, nos opinions vraies, celles qui sont écrites dans nos livres respectifs, sont tout à fait différentes. Là où M. Luys place le développement des perceptions (écorce grise), moi je place les conditions organiques de la mémoire et de l'activité psychique, réservant aux couches optiques le rôle de centre de perception.
Tout cela est bien différent. Pour tout homme impartial et compétent ce qui distingue fondamentalement mes travaux de ceux de M. Luys, c'est le point de vue essentiellement physiologique sur lequel je me suis placé. Pour étudier utilement le système nerveux, j'ai dû poser des principes de physiologie générale, et, d'après eux, débrouiller tous les problèmes de la vie cérébrale. Il ne m'appartient pas de dire si j'ai réussi ou non,
(1) Lettre de M. Luys du 2 novembre 1S77.
— c'est au public de juger, — mais ce que je dis hautement, c'est que mon traité de physiologie du système nerveux n'a absolument rien emprunté aux idées physiologiques de M. Luys.
2° Localisation de la parole d'après les faits pathologiques. — Le langage est une fonction au même titre que les autres activités de l'organisme; elle est même, de toutes les fonctions, la plus importante à connaître, soit au point de vue de la physiologie comparée, soit au point de vue de la physiologie du cerveau. Cependant cette fonction a été peu étudiée, et on professe à son endroit les opinions les plus diverses. A quoi cela tient-il ? C'est ce que nous allons examiner d'abord.
La doctrine physiologique régnante, touchant le langage, repose sur un fait d'anatomie pathologique et sur l'interprétation qu'on donne de ce fait. Les troubles de la parole, dit-on, coïncident le plus souvent avec une lésion de la troisième circonvolution du lobe frontal du côté gauche ; donc, en ce point, se trouve l'organe selon les uns, le pouvoir législateur selon les autres, des mouvements de la parole.
Le fait de la localisation de la parole dans les lobes antérieurs avait été signalé en 1770 par Gesner ; mais, il faut le reconnaître, c'est à M. Bouillaud qu'appartient l'honneur d'avoir donné à ce fait une valeur scientifique. De même Dax, le père, avait signalé, depuis le commencement de ce siècle, la coïncidence des troubles de la parole avec la lésion du lobe antérieur gauche; mais c'est à M. Broca que revient le mérite d'avoir précisé cette localisation et de l'avoir appuyée sur des preuves suffisantes. Quant à l'interprétation du fait, elle a été faite évidemment d'après les idées systématiques de Gall.
La haute personnalité des promoteurs de la doctrine qui va nous occuper nous impose des obligations qui pourraient nous gêner si elles ne nous étaient particulièrement agréables. Nous les observerons donc sans effort. Quant à la critique ellemême qui s'imposera nécessairement à notre jugement, nous espérons qu'elle ne sera pas mal accueillie par des hommes qui pensent, nous n'en doutons pas, que la première condition du progrès des sciences est la libre expression des idées contradictoires.
Donc, la doctrine régnante touchant le langage repose sur
un fait d'anatomie pathologique et sur l'interprétation qu'on donne de celui-ci. Nous examinerons séparément ces deux conditions de la doctrine.
Depuis 1825, M. Bouillaud avait professé que les troubles de la parole coïncident généralement avec une lésion des lobes antérieurs sans distinction de côté droit ni de côté gauche ; mais, dernièrement, il s'est complètement rallié à l'opinion de M. Broca, qui, plus absolu, professe que les lésions correspondant aux troubles de la parole se trouvent toujours du côté gauche intéressant la troisième circonvolution des lobes antérieurs.
Cette dernière opinion repose sur un nombre considérable de faits, incontestés et incontestables ; mais, quel qu'en soit le nombre, ces faits n'infirment pas les faits contradictoires recueillis par MM. Velpeau, Trousseau, Peter, Bonnafond, Gallard et M. Bouillaud lui-même, démontrant que les lésions, coïncidant avec les troubles de la parole, peuvent se rencontrer du côté droit, dans les lobes antérieurs ou dans toute autre partie de l'encéphale. Si l'on s'autorise de la brutalité des faits d'un côté, on n'est pas moins autorisé de l'autre à revendiquer l'appui des faits opposés, bien qu'en plus petit nombre.
La seule conclusion plausible que l'on puisse retirer de cet ensemble de faits, c'est que généralement, mais pas toujours, les troubles de la parole coïncident avec une lésion de la troisième circonvolution du lobe frontal gauche.
Voilà pour les faits. Examinons à présent l'interprétation qu'on en a donnée, car un fait n'est rien par lui-même s'il n'est judicieusement interprété. Les cellules cérébrales d'ailleurs ont un langage muet qu'il faut rendre sensible : mais c'est là le point délicat.
Sur quoi se base-t-on pour affirmer que les conditions matérielles de la parole se trouvent dans l'hémisphère gauche du cerveau? On se base sur la coïncidence à peu près constante des troubles de la parole avec une lésion du côté gauche de l'encéphale. Cette coïncidence est dans les proportions de 90 pour 100, d'après les statistiques les plus favorables. Mais serait-elle de 95 pour 100, de 100 pour 100, elle n'a pas pour nous la valeur qu'on lui accorde. Il n'y a rien de plus trompeur que les faits, et on a bien raison de dire qu'un fait est quelque chose de brutal. Cela est particulièrement vrai dans les questions
délicates de physiologie cérébrale, où la raison physiologique doit présider à l'acceptation de tous les faits.
Comme il n'est pas possible de rien comprendre à la phy-" siologie de la parole et de discuter cette question sur une base solide, si au préalable on ne dégage pas par l'analyse les éléments qui concourent à la formation du langage, notre argumentation s'appuiera d'abord sur l'analyse physiologique des mouvements intelligents dont le langage est le type le plus élevé.
Dans l'exécution de tout mouvement intelligent nous trouvons :
1° Une impression sentie, actuelle ou de souvenir; c'est cette impression qui motive notre acte. Par conséquent, d'après l'hypothèse des localisateurs delà parole dans la troisième circonvolution du côté gauche, nous devons trouver en ce point le siège de l'impression sentie qui représente le phénomène initial de tout mouvement intelligent.
2° Tout mouvement intelligent est inventé ou appris, et, comme pour inventer ou pour apprendre, le réveil de la mémoire, le réveil des notions acquises est indispensable, il s'ensuit que la troisième circonvolution du côté gauche devra renfermer, non-seulement les éléments matériels de la mémoire des mots, mais encore les éléments de toutes les mémoires spéciales, car il ne faut pas perdre de vue que les mots n'ont un sens\m'à la condition de réveiller, en môme temps, la mémoire de l'objet ou de l'idée qu'ils représentent. Le mot pain n'aurait pour nous aucun sens si, en même temps, il ne réveillait l'image ou l'idée qu'on se fait du pain.
3° Dans tout mouvement intelligent, le réveil des notions acquises est accompagné de comparaison, de jugement, et l'homme ainsi éclairé trace dans son esprit le plan, le modèle du mouvement qu'il va exécuter, si toutefois il ne trouve pas ce mouvement tout préparé en dehors de lui. Si c'est un peintre, il esquisse mentalement les principales lignes de son œuvre ; il calcule les divers effets de coloration, d'ombre et de lumière. Si c'est un musicien, il chante tacitement son inspiration et se donne l'impression des effets harmoniques que son intelligence combine savamment. L'architecte élève dans l'esprit son édifice ; en un mot, tout mouvement intelligent est conçu, préparé, calculé. Quand il n'en est pas ainsi, c'est qu'un
maître, un phénomène extérieur fournissent à l'intelligence le modèle à suivre; mais cela revient au môme, car ce modèle fut conçu d'abord par une intelligence. Il suit de là, qu'avant d'inventer ou d'apprendre un mot, l'homme met en jeu les activités les plus importantes, les plus variées, et, comme tous ces actes font partie essentielle de la parole, il s'ensuit que nous devons trouver dans la troisième circonvolution leur représentation matérielle.
4° Tout mouvement intelligent doit être dirigé dans son exécution par un sens spécial. Cette direction représente la caractéristique essentielle que nous avons assignée à tout mouvement intelligent. L'animal dirige l'ensemble de ses mouvements par la perception du but à atteindre; mais en aucun cas il n'en dirige le détail par un sens spécial. L'oiseau ne se regarde pas voler ; le poisson ne dirige pas avec les yeux le mouvement des nageoires, etc. L'homme trouve, lui aussi, dans ses organes, des possibilités motrices qu'il meut dans les mêmes conditions que l'animal, en se laissant diriger par le but à atteindre. Mais lorsqu'il veut exécuter un mouvement intelligent, il en confie la direction à un sens spécial. L'enfant qui apprend à jouer d'un instrument dirige ses mouvements avec l'ouïe ou la vue et il lutte avec peine contre les coordinations motrices préétablies. L'escrime, la danse, tous les arts manuels, tous les mouvements intelligents, en un mot, sont dirigés par le sens spécial auquel ces mouvements s'adressent. Pour répondre h l'avance à une objection possible, nous ajouterons que ces mêmes mouvements, quand ils ont été appris, peuvent être dirigés par la mémoire du sens qui a présidé à leur apprentissage. C'est cette mémoire particulière que généralement on confond, dans ce cas, avec l'habitude.
A la place du mécanisme qui préside à l'exécution des mouvements intelligents, et que nous avons dû simplement esquisser, on avait mis jusqu'à présent un mot commode, celui de coordination, qui exprime vaguement une idée mal définie et qui, dans tous les cas, aurait dû être accompagnée du complément intelligente, cordination intelligente, pour la distinguer de la coordination préétablie, instinctive, qui préside à l'exécution des mouvements instinctifs et qui remplace, dans ce dernier cas, le sens spécial qui dirige les mouvements intelligents.
Quoi qu'il en soit, la parole et la mimique, représentant les
deux formes de la même fonction-langage, sont dirigées, l'une par le sens de l'ouïe, l'autre par le sens de la vue ; d'où il suit que les perceptions de la vue et celles de l'ouïe, ainsi que les fibres motrices qui excitent les mouvements sonores et les mouvements mimiques, doivent trouver leur représentation matérielle dans la troisième circonvolution gauche.
S'il était vrai, comme le pensent MM. Bouillaud et Broca, que l'organe, le pouvoir coordinateur et législateur de la parole, se trouvent dans la troisième circonvolution du côté gauche, il faudrait admettre que tous les éléments que nous avons dégagés de notre analyse sont groupés en ce point, car on ne peut nier qu'ils ne fassent partie intégrante de la parole. Nous trouvons, en effet, dans la formation de la parole, la perception de toutes les impressions, la mémoire, le jugement, la volonté, la direction intelligente des mouvements mimiques ou sonores; nous y trouvons, en un mot, tous les éléments que l'analyse physiologique nous a permis de déterminer dans la fonction du langage. Or, je le demande, est-il possible, apriori, de soutenir que des éléments si nombreux et si variés se trouvent localisés dans le petit amas de substance cérébrale représenté par la troisième circonvolution du côté gauche?
Ces éléments, d'ailleurs, ne sont pas spéciaux à la fonction du langage; on les retrouve dans la plupart des activités cérébrales, et cela ne doit point étonner si l'on considère, qu'à un moment donné, le langage prend un rôle prépondérant au milieu des activités cérébrales en s'associant à la plupart d'entre elles.
Mais, dans une question comme celle-ci, il ne suffit pas de faire appel au bon sens scientifique inspiré par les principes généraux de la physiologie, nous devons faire plus : nous devons prouver qu'il est impossible que les éléments du langage soient exclusivement localisés dans la troisième circonvolution gauche.
Nous demanderons nos preuves aux faits anatomiques, aux faits pathologiques et à l'analyse physiologique. Nous entendons par analyse physiologique l'interprétation judicieuse des faits subordonnée à l'observance des lois générales de la physiologie.
Que nous enseigne l'anatomie? L'anatomie nous enseigne que le système nerveux, dans son ensemble, est un organe
composé de deux moitiés parfaitement symétriques présentant: à la périphérie le môme nombre de nerfs, à droite et à gauche; le même nombre de racines sur le côté droit et sur le côté gauche de la moelle"; le même nombre de faisceaux, de fibres et de cellules dans les deux moitiés de l'axe médullaire, du bulbe et de la protubérance, et enfin présentant à gauche et à droite de l'encéphale une composition et une disposition identiques des parties. Que conclure de là, sinon que la symétrie organique entraîne avec elle la symétrie fonctionnelle ? Cette conclusion est conforme aux lois générales; mais, comme on invoque précisément une exception à ces lois, pour admettre une asymétrie fonctionnelle à l'égard de la parole, nous devons faire parler les organes eux-mêmes, en invoquant les lumières de l'anatomie pathologique et de l'expérimentation physiologique.
L'état symétrique de la fonction des nerfs, d-es faisceaux médullaires , du bulbe , de la protubérance , des pédoncules cérébraux, n'est douteux pour personne ; les faits pathologiques qui démontrent cet état abondent; personne ne les conteste , et ils ont pour eux la sanction de l'expérimentation physiologique. Dans le cerveau, les conditions sont les mêmes. Là encore, personne ne conteste l'état symétrique des perceptions sensorielles, pas plus que l'état des incitations aux mouvements volontaires. La perte d'un sens ou celle du mouvement d'un seul côté du corps ; coïncidant avec une lésion unilatérale du cerveau, sont des faits trop connus pour y insister ici.
Sans doute il règne encore quelques obscurités sur ces questions; c'est ainsi que la théorie de l'action croisée des hémisphères sur le mouvement, bien que démontrée par la généralité des faits, est tenue en échec par des observations authentiques, recueillies par des hommes compétents, et montrant la possibilité d'une action directe d'un hémisphère sur le même côté du corps. Ces faits restent des faits ; ils ne se détruisent pas les uns les autres; notre insuffisance seule à les interpréter est en contradiction avec eux. D'ailleurs, notre argumentation peut laisser de côté l'action croisée ou non croisée. Il nous suffit de constater l'identité du rôle fonctionnel des parties symétriques du cerveau, et cela, croyons-nous, n'est pas contestable. Par conséquent la parole, qui est constituée par un enchaînement de perceptions sensorielles et
d'incitations à des mouvements volontaires, doit trouver, elle aussi, les conditions anatomiques et physiologiques de son développement dans les parties symétriques des deux hémisphères.
Mais, dira-t-on, on acceptant cette conclusion qui repose simplement sur des considérations analogiques, vous êtes conduit à admettre une parole pour le côté gauche du cerveau et une parole pour le côté droit, et dès lors, comment expliquezvous l'abolition complète ou le trouble profond de la parole par la lésion d'un seul hémisphère? Que devient la parole du côté droit lorsque le côté gauche seul est lésé?
Cette objection, si elle était fondée, serait assurément trèsgrave; mais elle ne l'est pas pour nous. Elle repose sur une certaine manière d'interpréter la suppléance fonctionnelle qui n'est pas la nôtre, comme nous le ferons voir tout à l'heure.
Il n'en est pas de même des partisans de la localisation de la parole dans le côté gauche. Ceux-ci, en effet, croyant sincèrement que les deux hémisphères de l'encéphale représentent chacun un cerveau complet, ont pressenti la gravité de l'objection que nous avons formulée plus haut, et, pour y parer, ils ont fait des efforts que l'on serait heureux de voir employés au service de la vérité. Mais l'erreur a de si grands attraits I quelle ingéniosité dans les mauvaises raisons qu'elle inspire !
D'abord, c'est Brown-Séquard qui avance que « les hémisphères, bien que primitivement semblables, se développent de telle sorte que chacun des deux n'acquiert une grande puissance que par certains actes ou certaines fonctions (1)». En parlant ainsi, d'ailleurs, M. Brown-Séquard est très-convaincu et il ne songe à rien moins, en se fondant sur cette opinion et sur quelques autres, qu'à changer « presque entièrement (il est encore modeste, le presque) la physiologie normale et la physiologie pathologique de l'encéphale (2) ».
M. le docteur Armand de Fleury (de Bordeaux) avait remarqué, dès 1864, que la circulation carotidienne est plus active à gauche qu'à droite, et, partant de là, il avait entrepris une série de recherches, fort intéressantes d'ailleurs, qui le conduisirent à admettre une relation entre la disparité fonction-
(1) Archives de physiologie. 1877, n° 2, p. 413.
(2) Idem.
nelle et la dissymétrie des divisions de la crosse aortique. En 1871, M. Ogle, de Londres, émettait de son côté les mêmes opinions sans avoir eu connaissance des recherches de M. de Fleury, dont le résultat ne fut puhlié qu'en 1872 dans un mémoire intitulé : Sur le dynamisme comparé des hémisphères cérébraux.
M. A. de Fleury, passionné pour son idée, conclut non-seulement à la localisation de la parole à gauche, mais encore il est persuadé que les instincts, les facultés, les mœurs, l'activité, en un mot toute la vie cérébrale des animaux, ou du moins des mammifères, est déterminée par le mode d'origine des vaisseaux carotidiens sur la crosse de l'aorte.
Avec un tact qui ne nous surprend pas, M. Broca a décliné pour sa cause le concours de semblables exagérations et s'est contenté d'accepter ce fait, à savoir, « que le mode d'origine des deux carotides exerce une certaine influence sur la répartition du travail entre les deux hémisphères ».
M. Broca s'est très-nettement exprimé là-dessus dans le rapport qu'il a lu à l'Académie de médecine (15 mai 1877) touchant le mémoire de M. de Fleury. Nous lisons, dans ce rapport, que M. Broca attribue l'inégale répartition du travail dans les deux hémisphères à l'influence de certaines facultés acquises pendant la vie sociale et qui se localiseraient plutôt à gauche qu'à droite. « L'homme, dit M. Broca, est de tous les animaux celui dont le cerveau à l'état normal est le plus asymétrique. C'est aussi celui qui possède le plus de facultés acquises. Parmi ces facultés, que l'expérience et l'éducation ont développées chez ses ancêtres et dont l'hérédité lui transmet l'instrument, mais dont il n'acquiert l'exercice qu'à la suite d'une éducation individuelle, longue et difficile, la faculté du langage articulé tient le premier rang. C'est elle qui nous distingue le plus nettement des animaux. Ce qui leur manque pour l'acquérir, ce n'est pas l'appareil de l'articulation, ce n'est pas non plus la circonvolution spéciale où elle se localise chez l'homme, car cette circonvolution existe chez la plupart des singes ; c'est le degré d'intelligence qui leur serait nécessaire pour analyser les éléments du discours , pour attacher un sens de convention à chacun des mots qui frappent leurs oreilles, et pour chercher par de longs tâtonnements à combiner le jeu de leurs muscles phonateurs, de manière à
reproduire et à articuler les mêmes sons. A l'âge où l'enfant apprend à parler, au milieu des actes multiples auxquels il s'exerce et des connaissances variées qu'il acquiert chaque jour, la fonction du langage est certainement la plus compliquée de toutes celles que l'éducation développe en lui; c'est celle qui exige de lui le plus de travail. On conçoit donc que, si l'un des deux hémisphères cérébraux possède à ce moment quelque supériorité matérielle, l'enfant affecte de préférence à sa fonction la plus difficile son instrument le plus parfait (1). »
Et voilà pourquoi nous sommes droitiers ou gauchers. Ce passage est une véritable profession de foi que nous nous plaisons à relever. Ainsi, pour M. Broca, le cerveau est un instrument que chacun cultive à sa façon à l'effet de le doter de certaines facultés.
Cette assertion nous paraît reposer sur la confusion que M. Broca établit entre faculté et notions acquises. La faculté représente un pouvoir du cerveau, nous ne l'acquérons pas ; nous l'apportons en naissant et l'animal aussi. Ce que nous acquérons par l'éducation, c'est le développement de ce pouvoir, ce sont les notions expérimentales qui permettent à la faculté de donner tout ce qu'elle peut.
En second lieu, M. Broca prétend que ce qui manque aux animaux pour parler, ce n'est pas la circonvolution du langage, qui existe chez eux comme chez nous, mais un degré d'intelligence. Du coup, voilà une belle distinction entre la bête et l'homme. Mais cette intelligence si habile à acquérir des facultés, où est-elle? sur quoi repose-t-elle? elle n'est pas chez l'animal qui cependant possède l'organe de l'articulation, quelles sont donc alors les facultés que l'animal peut acquérir? Grimper, courir d'une façon plutôt que d'une autre? Prendre certaines habitudes selon le milieu? On ne saurait désigner cela sous le nom de facultés.
Troisièmement enfin, d'après M. Broca, Fenfant'pourraitcAoisir l'hémisphère qui lui convient pour l'apprentissage difficile de la parole. Nous ne sommes pas libres de respirer plutôt avec un poumon qu'avec l'autre, et M. Broca nous accorderait cette prérogative à l'égard d'un organe dont la vie intime se déguise
(1) M. Broca, Bulletin de l'Académie de médecine, 15 mai 1877
plus que toute autre à l'investigation des sens et à l'influence de la volonté! Y a-t-il bien pensé?
Évidemment, M. Broca s'est nourri des idées de Darwin. C'est la môme façon de raisonner: des hypothèses séduisantes, des à peu près, des explications ingénieuses, des semblants de preuves par les faits; et le fait scientifique, où est-il?
Mais continuons notre examen. Après M. de Fleury, c'est M. Lépine qui, dans une thèse de concours pour l'agrégation, montre un empressement très-vif pour défendre la localisation à gauche. Laissons-le parler :
Lorsque plus loin nous étudierons les territoires moteurs de l'écorce grise, nous verrons qu'ils sont parfaitement symétiïques. Il serait étrange que celui du langage fit exception ; il est plus naturel d'admettre, avec les auteurs les plus autorisés, que ce territoire est double, mais que celui de gauche fonctionne presque exclusivement dans l'état normal. Le fait que, pour tous les usages qui ne nécessitent pas l'emploi de la main gauche, nous nous servons naturellement de la main droite, ne prouve-t-il pas que notre hémisphère gauche est plus adapté que l'autre? Dans cette hypothèse si légitime, toutes les prétendues exceptions s'expliquent facilement : 1° Les gauchers devenus aphasiques après une lésion du territoire du côté droit (qui pour eux est l'hémisphère actif); 2° les gauchers non aphasiques malgré une lésion du territoire gauche.
Faut-il invoquer la suppléance de l'hémisphère droit pour expliquer l'amélioration et la guérison de certaines aphasies, ou bien convient-il plutôt d'admettre que les fonctions se rétablissent dans le territoire gauche, soit parce que la lésion a guéri, soit même par une suppléance de voisinage? Je ne sais, mais je ne puis m'empêcher d'observer que si la suppléance de l'un des hémisphères par l'autre était facile et complète, il n'y aurait que peu d'aphasies persistantes, car les lésions doubles ne sont pas très-communes.
Il paraît donc certain, en ayant égard aux faits précédents, que le centre du langage à droite, sous le rapport de sa capacité fonctionnelle, est dans un état d'infériorité très-marqué, relativement à son congénère, infériorité acquise soit par l'individu fauta d'éducation de ce centre (celui du côté gauche détournant à son profit l'activité fonctionnelle dès la naissance), soit par l'espèce et augmentée par l'influence de l'hérédité. A cette infériorité du lobe frontal droit, quant au langage, se lie peut-être ce fait constaté par M. Broca, que son poids est notablement moindre que celui du lobe frontal gauche. On pourrait dès lors se demander si les aphasies consécutives aux lésions du centre du langage, chez les individus non gauchers, sont en réalité
sous la dépendance de cette lésion, ou s'il ne s'agirait pas d'une action sympathique sur le centre du côté gauche. C'est là une pure vue de l'esprit dont il est impossible aujourd'hui d'apprécier la valeur.
M. H. Jackson a émis l'hypothèse ingénieuse que les territoires gauche et droit, bien que tous deux consacrés au langage, diffèrent cependant en ceci, que le premier entrerait en fonctionnement sous l'inlluence de la volonté, le second automatiquement. Mais la clinique ne me paraît pas fournir d'argument en sa faveur, et je ne trouve pas de bonnes raisons pour admettre que l'hémisphère droit soit nécessairement soustrait à l'influence de la volonté.
Concluons donc, en définitive, avec MM. Dax, Moxon et Broca, que sous le rapport du langage nous sommes gauchers du cerveau, ou, en d'autres termes, qu'il y a dans les fonctions des deux territoires des différences, sinon qualitatives, au moins quantitatives très -appréciables (1).
MM. Carville et Duret, reconnaissant ce qu'il y a d'illogique à prétendre que nous sommes droitiers du cerveau et que nous nous servons presque exclusivement de l'hémisphère gauche dans les choses de la parole, invoquent un genre de suppléance tout à fait imprévu. Brown-Séquard, Jackson, Broadbent, Fermer, avaient soutenu la théorie de la suppléance des hémisphères, pour expliquer la guérison de certains aphasiques. MM. Carville et Duret démontrent d'abord que cette théorie est en défaut et ils prétendent qu'il faut chercher la véritable suppléance, non dans les deux hémisphères, mais dans l'écorce grise de chaque hémisphère en particulier : « Les centres des mouvements volontaires ou coordonnés des membres, disentils, se reforment dans l'écorce grise motrice du même côté, à mesure qu'on les détruit. » Avec de semblables affirmations tout s'explique en effet; mais la preuve? Aulieu de preuves, les auteurs ont formulé une loi : la loi de la substitution fonctionnelle. C'est fort commode, en vérité !
Les partisans de la localisation de la parole à gauche ont un intérêt majeur à interpréter d'une façon favorable à leur cause la question de la suppléance fonctionnelle ; car, obligés d'admettre la symétrie fonctionnelle, ils ne peuvent pas échapper à cette objection : que devient la parole du côté droit quand celle du côté gauche est perdue ? Malheureusement, comme nous venons de le voir dans l'examen qui précède,
(1) Lépine, De la localisation dans les maladies cérébrales, p. 27.
leurs efforts dans ce sens n'ont produit que des hypothèses inacceptables.
Cette impuissance tient à ce que jusqu'ici on a mal compris ce qu'il faut entendre par symétrie et suppléance fonctionnelles. Pour nous, l'hémisphère droit et. l'hémisphère gauche ne représentent pas chacun un cerveau complet ; mais nous disons qu'on trouve dans chacun d'eux, et en des points symétriques, les conditions indispensables aux divers fonctionnements. Par cette interprétation nous échappons à l'objection formulée plus haut, à savoir : que devient la parole du côté droit quand le côté gauche est lésé? parce que, les deux côtés étant nécessaires au fonctionnement de la parole, la lésion d'un seul côté suffit pour que la parole soit abolie.
Mais ce fait est trop important pour que nous nous bornions à l'affirmer; il faut des preuves.
De la symétrie et de la suppléance fonctionnelles. — Notre démonstration reposera sur certains faits très-intéressants de la vie cérébrale qui avaient échappé jusqu'ici à l'analyse.
Nous allons prouver en effet que, s'il y a dans le cerveau des parties symétriques qui peuvent se suppléer au point de vue fonctionnel, il en est d'autres qui, placées symétriquement, et jouissant de propriétés physiologiques identiques, ne sauraient cependant se suppléer au môme point de vue. Dans ce dernier cas, l'action simultanée des deux parties est indispensable pour obtenir un produit fonctionnel déterminé. D'où il suit que chacun des hémisphères ne peut pas être considéré comme un cerveau complet.
Un homme qui a perdu l'œil gauche par suite d'une lésion limitée de l'hémisphère droit, continuera à voir avec son œil droit et son hémisphère gauche,' avec moins d'intensité peutêtre, mais aussi complètement que si les deux yeux et les deux hémisphères étaient sains. Il en serait de môme pour les autres sens spéciaux.
La mémoire, qui n'est autre chose qu'un phénomène de sensibilité soumis à un certain mécanisme que nous avons dévoilé ailleurs, peut être conservée dans toute son intégrité malgré les lésions de la couche corticale, et malgré même des pertes considérables de substance intéressant un seul hémisphère.
Ces faits, qui ont une valeur scientifique bien établie, nous autorisent à dire que les parties homologues des deux hémis-
phères qui sont préposées au développement de la sensibilité spéciale et de la mémoire, remplissent absolument le même rôle fonctionnel et peuvent par conséquent se suppléer.
Pour le mouvement la possibilité de cette suppléance n'existe pas. Personne n'ignore que certaines lésions d'un hémisphère entraînent nécessairement la perte du mouvement dans un des côtés du corps. Une lésion de l'hémisphère gauche amènera nécessairement une paralysie soit dans le côté droit, — ce qui est le cas le plus fréquent, — soit dans le côté gauche, ce qui est l'exception, et cette paralysie portera, selon le point lésé, soit sur les organes pairs et symétriques, tels que les membres supérieurs et inférieurs, soit sur les organes impairs mais composés de deux moitiés symétriques, tels que le larynx, la face, etc.
Mais à quoi tient cette possibilité qu'ont les organes de se suppléer quand il s'agit du sentiment, et l'impossibilité où ils se trouvent d'en faire autant quand il s'agit du mouvement?
Cela tient à ce que le développement de la sensibilité dans le cerveau représente la période ultime d'un enchaînement de faits physiologiques commençant à l'impression et finissant à la perception, c'est-à-dire à un phénomène un, indivisible, complet par lui-même et identique dans l'hémisphère droit et dans l'hémisphère gauche.
On ne coupe pas une perception en deux parties, l'une pour le côté droit, l'autre pour le côté gauche. Par conséquent, la perception du côté droit pourra toujours suppléer la perception analogue qui n'a pas pu se produire dans le côté gauche.
Dans le cas du mouvement, nous nous trouvons dans des conditions tout opposées. Ici les phénomènes se succèdent en sens contraire, et le fait initial, qui n'est autre que la perception excitatrice, exerce son influence sur les fibres motrices des deux hémisphères, non plus pour aboutira un phénomène un, indivisible, complet par lui-même, mais à un mouvement qui est exécuté par deux parties distinctes du corps; de sorte que, bien que l'influence des hémisphères soit identique des deux côtés, bien qu'elle se traduise par un mouvement analogue, il n'en résulte pas moins que ce mouvement est exécuté en double, à gauche et à droite.
Il suit de là que, contrairement à ce qui arrive pour les or-
ganes de la sensibilité, les organes cérébraux du mouvement ne peuvent pas se suppléer au point de vue fonctionnel.
Les faits que nous venons d'établir ont une importance majeure, soit en physiologie cérébrale, soit en pathologie, car ils nous permettent de formuler les conclusions suivantes :
1° Les organes qui président au développement de la sensibilité spéciale et de la mémoire dans les deux hémisphères peuvent mutuellement se suppléer; d'où il suit que, dans toute fonction cérébrale, les phénomènes de sensibilité et de mémoire peuvent persister, bien que la lésion d'un hémisphère ait amené la perte du mouvement. C'est le cas des aphasiques qui se souviennent du mot, mais qui ne peuvent l'exprimer par les mouvements de la parole.
2° Les organes qui, dans les deux hémisphères, excitent le mouvement des membres ne sauraient en aucun cas se suppléer, parce que l'effet qu'ils sont respectivement destinés à produire se manifeste sur des parties symétriques, sans doute, mais différentes de siège; d'où il suit que dans toute fonction qui exige, pour son accomplissement, l'intervention des deux hémisphères, la fonction sera abolie parle fait seul de la lésion d'un hémisphère. C'est ce qui arrive pour l'aphasie, qui peut résulter, comme chacun sait, delà lésion d'un seul hémisphère.
3° Chacun des hémisphères ne représente un cerveau complet que dans deux conditions : lorsqu'on ne considère que les phénomènes de sensibilité spéciale et de mémoire, et lorsque l'on ne considère l'action cérébrale que sur un seul côté des parties symétriques du corps.
4° Toutes les fois qu'un acte fonctionnel exige l'intervention de deux membres pairs et symétriques, tels que les membres supérieurs et inférieurs, ou bien celle des deux moitiés d'un organe impair tel que le larynx , la face , on peut affirmer que les deux hémisphères coopèrent à cet acte et que, par conséquent, chacun des deux hémisphères ne saurait représenter un cerveau complet.
5° Évidemment, ceux qui prétendent que le cerveau est complet dans chacun des deux hémisphères ont confondu les propriétés 'physiologiques des éléments, qui en réalité sont identiques à droite et à gauche, avec la fonction, qui n'est possible, comme nous l'avons prouvé, qu'avec la coopération des deux côtés.
Cette confusion est très-regrettable , car elle a conduit ses auteurs, non-seulement à admettre un fait erroné, c'est-à-dire la possibilité du fonctionnement complet dans les deux côtés du cerveau, mais encore à inventer, pour expliquer la localisation de la parole dans le côté gauche, une théorie qui jetterait, si l'on n'y prenait garde, la question si difficile de la physiologie cérébrale dans le sentier de l'hypothèse.
Les conclusions que nous venons de formuler renferment plusieurs conséquences précieuses pour le physiologiste. Nous n'en relèverons qu'une , la plus importante , puisqu'elle nous permet de réfuter la doctrine de la localisation de la parole dans le côté gauche du cerveau. En effet, dans l'exercice de la parole, les deux moitiés de l'appareil vocal sont mises en jeu; par conséquent, la participation des deux hémisphères à cette fonction est indispensable et, dès lors, l'homme qui est atteint d'une lésion de la troisième circonvolution gauche est aphasique, non pas, comme le prétendent MM. Bouillaud et Broca, parce qu'en ce point se trouvent réunies toutes les conditions de la parole , mais parce que la parole réclame indispensablement la coopération des deux hémisphères. Lorsque le mécanisme selon lequel se produit la parole est réduit à la moitié de ses rouages par la lésion d'un hémisphère, l'ensemble du mécanisme s'arrête. Tel est, à notre avis, le motif que l'on doit invoquer pour expliquer la coïncidence des troubles de la parole avec les lésions unilatérales du cerveau (1).
La nécessité de la coopération des deux hémisphères dans la parole est l'argument décisif que nous réservions pour faire rejeter à jamais la localisation de la parole dans un seul hémisphère. Cette nécessité, comme nous venons de le voir, ressort des conditions générales de la physiologie cérébrale , mais
(1) M. le Dr Grasset, professeur à la Faculté de Montpellier, vient de publier un travail sur les localisations cérébrales, dans lequel il se montre partisan de la localisation à gauche. A cette occasion il nous adresse l'objection suivante : « S'il en était ainsi que le dit M. Fournie, il faudrait que l'aphasie se rencontrât tout aussi souvent avec des lésions de l'hémisphère droit qu'avec des lésions de l'hémisphère gauche. Or, depuis M. Dax, la clinique démontre le contraire, » page 17.
Il n'y a pas de pire sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. La fréquence plus grande des lésions anatomiques dans le côté gauche est incontestable. Mais quelle relation y a-t-il entre ce fait et les questions de suppléance ou de non suppléance que nous venons d'examiner?
nous croyons devoir en donner une démonstration plus directe.
Considéré comme phénomène sensible , le mot représente un son un, indivisible, complet par lui-même, nous donnant le sentiment de notre unité, car le son perçu dans le côté gauche et le son perçu dans le côté droit se juxtaposent exactement et ne font qu'un. Comme tous les phénomènes sensibles analogues, la perception du son se développe dans certaines parties symétriques des deux hémisphères ; nous l'avons assez prouvé.
Considéré comme phénomène de mouvement, le mot ne représente plus un phénomène un, indivisible ; il est composé d'éléments sonores, et ces éléments sont le résultat de l'action des deux moitiés symétriques de l'appareil vocal. Le mot pain, par exemple, est composé des éléments sonores P, A, I, N, qui, pour être prononcés, réclament le concours indispensable des deux moitiés du larynx. Eh bien , suivons les nerfs qui animent les deux moitiés de l'appareil vocal dans la moelle, dans le bulbe, dans la protubérance, dans les pédoncules ; nous arriverons ainsi en un point des hémisphères où chaque nerf reçoit de la cellule sensitive l'excitation qui lui est propre. En quoi consiste cette excitation ? Evidemment, la cellule de droite ne provoque pas l'excitation de la moitié d'un P, la moitié d'un A, la moitié d'un I, la moitié d'un N, et la cellule de gauche l'autre moitié de ces lettres ; cela n'est pas possible , pas plus qu'il n'est possible de prononcer ces lettres avec un seul côté du larynx.
Non, l'excitation des cellules sensitives, analogue clans les deux hémisphères, se borne à provoquer, dans les deux moitiés du larynx, la disposition favorable à la production d'un effet sonore déterminé. Cette disposition favorable des deux moitiés est indispensable à la production des sons déterminés qui caractérisent les lettres.
Mais la cellule qui excite ainsi le mouvement des moitiés symétriques de l'appareil vocal, qui est-elle ? où est-elle? Cette cellule ne peut être que la condition matérielle de la perception du mot considéré comme phénomène sensible; c'est elle qui conserve le mot comme modèle à imiter ; c'est elle enfin qui représente le sens spécial indispensable à la direction des mouvements intelligents de la parole. Or, nous avons démontré que
les organes qui président au développement de la sensibilité spéciale occupent des points symétriques dans les deux hémisphères; par conséquent, les cellules qui dirigent les mouvements intelligents de la parole se trouvent, non pas d'un seul côté du cerveau, mais dans les deux hémisphères.
11 résulte de ce qui précède : 1° que les conditions matérielles de la parole, considérée comme phénomène sensible, se trouvent dans les deux hémisphères ; 2° que les conditions matérielles de la parole, considérée comme phénomène de mouvement, se trouvent indispensablement dans les deux côtés du cerveau.
Par conséquent, contrairement à l'opinion que soutiennent M. Bouillaud et M. Broca, il n'est pas possible d'admettre que les conditions matérielles de la parole se trouvent exclusivement localisées dans la troisième circonvolution du côté gauche du cerveau. Les faits sur lesquels ces hommes éminents appuient leur manière de voir sont authentiques et précieux pour les progrès de la science ; mais ces faits, interprétés en regard de l'anatomie normale et pathologique, soumis au creuset de l'expérimentation et de l'analyse physiologique, ne disent pas ce qu'on a cru devoir leur faire dire. Loin de prouver que toutes les conditions de la parole sont renfermées dans le côté gauche du cerveau, ces faits nous conduisent à admettre que les conditions fondamentales de la parole sont représentées symétriquement à droite et à gauche ; d'où il suit que la parole résulte, non-seulement de l'acte combiné des deux moitiés symétriques de l'appareil vocal, mais encore de l'acte combiné des organes symétriques du cerveau qui président au mouvement de cet appareil, ce qui explique clairement pourquoi la parole est abolie lorsque les conditions matérielles de cette fonction sont lésées dans un seul côté du cerveau.
Localisations d'après l'excitation des hémisphères par l'électricité. — En 1870, MM. Fritsch et Hitzig eurent l'idée d'exciter l'écorce grise du cerveau au moyen des courants galvaniques, et ils arrivèrent à cette conclusion, que non-seulement cette écorce est excitable, mais encore qu'elle présente une zone limitée dans laquelle on trouve des points, des centres dont l'excitation est suivie de mouvements déterminés dans les pattes, dans le museau, dans le globe oculaire, etc. Cette zone est située dans la région temporo-frontale. Quant
aux régions antérieure et postérieure des hémisphères, elles n'ont jamais été trouvées excitables, au moins avec des courants faibles.
Ajoutons que, pour faire leurs expériences, MM. Fritsch et Hitzig avaient le soin d'anesthésier leurs animaux afin de simplifier les résultats de l'excitation (1).
En 1873, M. Ferrier répétait les mêmes expériences sur des chiens, des lapins, des singes, mais avec le courant faradique, et non-seulement il confirmait, en général, l'exactitude des expériences de MM. Fritsch et Hitzig, mais il complétait l'œuvre par l'addition de nouveaux centres (2).
Enfin, en 1875, MM. Carville et Duret répétaient, de leur côté, les mêmes expériences au point de vue critique, et, après avoir relevé quelques erreurs, ils confirmaient, d'une manière générale, l'exactitude des résultats obtenus.
M. Ferrier. — Ce n'est pas précisément parce que M. Ferrier a pratiqué des expériences sur des cerveaux de singe que nous accordons une attention toute spéciale à ses travaux. Non, les cerveaux de singe, au point de vue qui nous occupe, n'ont pas plus de valeur que les cerveaux de chien parce que, ni dans l'un ni dans l'autre, on ne trouve les conditions particulières qui mettent le cerveau de l'homme au-dessus de l'animalité. Si nous examinons de très-près les publications de ce physiologiste, c'est qu'il a donné une extension et une importance considérables au procédé de MM. Fritsch et Hitzig et que, déplus, il a systématisé ses expériences au point de vue du fonctionnement général du cerveau. Nous aurons donc à examiner ces deux côtés de la question.
1° Expériences. — Voici, d'après M. Ferrier, les centres excitables que l'on trouve dans le cerveau des singes :
Les centres d'excitation électrique sont indiqués sur la figure cijointe par des cercles ou régions qui délimitent l'étendue de la surface qui, stimulée, produit certains mouvements déterminés. Les régions ainsi circonscrites ne sont pas nettement distinctes l'une de l'autre, et, là où elles se touchent, l'excitation peut faire naître les phénomènes propres à l'un et à l'autre. Ce fait se produit d'autant
(1) G. Fritsch und E. Hitzig, Veber die elektrische Erregbarheic des Grosshirns. (Reichet's und Du Bois Reyniond's Archiv. 1870.)
(2) Ferrier, Les Fonctions du cerveau.
plus facilement que l'intensité du courant employé est plus grande. La région où l'action est la plus circonscrite est plus exactement indiquée par le centre du cercle. Les limites ont été déterminées par l'application réitérée des électrodes autour de ces points.
IV 1 . — Les électrodes sont appliqués sur le lobule postéro-pariétal.
Le membre postérieur opposé s'avance comme pour marcher. Parfois l'action est limitée au pied et à la cheville, le pied se fléchissant sur la jambe et les orteils s'écartant.
N° 2. — Les électrodes sont appliqués sur la partie supérieure de la circonvolution pariétale ascendante et la partie adjacente des circonvolutions frontales ascendantes.
Mouvements complexes delà cuisse, de la jambe et du pied, avec mouvements adaptés du tronc, grâce auxquels le pied est amené sur la ligne
médiane du corps, comme lorsque l'animal saisit quelque objet avec son pied, ou se gratte la poitrine et le ventre.
L'on peut observer divers degrés de cette action complexe, selon la durée et l'intensité de l'excitation, mais l'entier développement de l'activité de ce centre est tel que je l'ai décrit.
Nn 3. — Les électrodes sont appliqués près de la portion frontale ascendante du centre précédent, et près d'une légère scissure ou dépression de la partie supérieure de la frontale ascendante.
Mouvements de la queue, généralement associés à quelques-uns des mouvements décrits au n° 2.
Je n'ai encore pu séparer entièrement ces deux mouvements l'un de l'autre. On pourrait peut-être j arriver avec des singes du nouveau continent. (Pourquoi cela, monsieur Ferrier ?)
(1) Fig. empruntée à l'ouvrage de M. Ferrier, Les fonctions du cerveau. Germer-Baillière, éditeur.
N° 4. — Les électrodes sont appliqués en arrière et en dessous sur les bords adjacents des circonvolutions ascendantes frontale et pariétale.
Rétraction avec adduction du bras opposé, la paume de la main étant dirigée en arrière. Cette action, ressemblant au mouvement natatoire, est telle que celle que l'on peut attribuer au latissimus dorsi.
N° 5. — Les électrodes sont appliqués sur la circonvolution frontale ascendante, à son point de jonction avec la frontale supérieure.
Extension, en avant, du bras et de la main opposés, comme pour toucher ou atteindre quelque chose en avant.
Cercles (a) (t) (c) (d) situés sur la circonvolution pariétale ascendante.
Mouvements individuels et combinés des doigts et du poignet se terminant par la fermeture du poing. Les centres d'extension et de flexion des divers doigts n'ont pu être dilférenciés, maislesmouvementsdepréhension de la main opposés sont évidemment centralisés ici.
N° 6. — ■ Les électrodes sont appliqués sur la circonvolution frontale ascendante, à la courbe ou au genou du sillon antéro-pariétal.
Supination et flexion de l'avant bras, grâce auxquelles la main s'élève vers la bouche. Cette action peut s'associer à la suivante.
N° 7. — Les électrodes sont appliqués sur la circonvolution frontale ascendante, au-dessous du dernier cercle.
Action des zygomatiques qui tirent en arrière et élèvent l'angle de la bouche.
N° 8. — Les électrodes sont appliqués sur la frontale ascendante, au-dessous du dernier cercle.
Élévation de l'aile du nez et de la lèvre supérieure, avec abaissement de la lèvre inférieure, de manière à découvrir les dents canines du côté opposé.
Nos 9 et 10. — Les électrodes sont appliqués sur l'extrémité inférieure de la frontale ascendante au milieu de l'extrémité postérieure de la troisième circonvolution frontale.
Ouverture de la bouche avec extension au dehors et rétraction de la langue (10).
L'ouverture et la fermeture alternée de la bouche avec mouvements de la laDgue continuent souvent quelque temps après que les électrodes sont retirés. Dans ce cas, les mouvements se font distinctement des deux côtés.
N° H . — Les électrodes sont appliqués à l'extrémité inférieure de la circonvolution pariétale ascendante.
Rétraction de V angle opposé de la bouche.
Le platisma myoides est mis en jeu, et, quand il agit avec force, la tête est légèrement inclinée de côté.
N° 12. — Les électrodes sont appliqués sur la moitié postérieure des circonvolutions frontales supérieure et moyenne.
Les yeux sont grands ouverts, les pupilles dilatées, et les yeux et la tête dirigés du côté opposé.
Nos 13 et 13" — Les électrodes sont appliqués sur les membres antérieur et postérieur du gyrus angulaire (pli courbe).
Les yeux se dirigent du côté opposé, avec déviation en haut ou en bas selon que les électrodes sont sur 13 ou 13".
Les pupilles aussi se contractent, et il y a tendance à fermer les yeux comme en présence d'une vive lumière.
La tête suit souvent la direction des yeux, mais ce fait n'est pas constant.
N° 14. — Les électrodes sont appliqués sur la circonvolution temporo-spbénoïdale supérieure.
L'oreille opposée se dresse, la tète et les yeux se tournent du côté opposé, les pupilles sont trés-dilatées.
N° 15. — Les électrodes sont appliqués sur le subiculum cornu Ammonis, ou face interne et inférieure du lobe temporo-spbénoïdal.
Torsionde la lèvre et de la narine du même côté, de manière à fermer partiellement la narine, comme lorsqu'une odeur piquante est sentie.
L'on n'observe pas de résultats définis ou constants à la suite de l'excitation d'autres parties du cerveau, mais on a remarqué les faits suivants :
Extrémité inférieure de la circonvolution temporo-spbénoïdale moyenne.
Dans quelques cas, l'excitation de cette région provoque des mouvements de la langue, des bajoues et des mâcboires, tels que pourrait les provoquer quelque excitation rapide de la boucbe.
M. Ferrier a tenu à compléter ses expériences sur le singe par des expériences pratiquées sur les chiens, les chats, les lapins, les cochons d'Inde, les rats, les pigeons, les grenouilles et les poissons. Nous ne le suivrons pas sur ce nouveau champ de bataille. Nous nous contentons des singes.
Mais, avant d'apprécier, nous devons signaler les résultats de l'électrisation des ganglions inférieurs (pourquoi inférieurs?) ou, autrement dit, des corps striés et des couches optiques, et de la détermination des centres sensitifs.
1° Corps striés. Les résultats de l'excitation des corps striés cbez les singes, cbats, chiens, chacals et lapins, dit M. Ferrier, sont si uniformes qu'ils peuvent être généralisés.
L'irritation du corps strié provoque une contraction musculaire générale du côté opposé du corps. La tête et le corps sont fortement iléchis du côté opposé, de sorte que la tête se rapproche de la queue,
les muscles de la face étant en un état de contraction tonique, et les membres maintenus dans la flexion. Il semble que les mouvements individuels excites par les diverses régions de l'iiémisphère soient tous simultanément produits, les llécbisseurs l'emportant sur les extenseurs.
2° Couches optiques. — Chez les singes, ebats, chiens et chacals, je n'ai pas observé de manifestations extérieures lors de l'irritation avec un courant suffisant pour provoquer une contraction musculaire vive, lorsqu'on l'appliquait en même temps au corps strié.
M. Ferrier conclut de ces expériences que les couches optiques ne sont pas excitables par le courant électrique.
3° Centres sensitifs. — Pour déterminer le siège des centres sensitifs, M. Ferrier a employé le même procédé qui lui a servi à la détermination des centres moteurs. Il a donc appliqué les électrodes sur différentes parties du cerveau et il a constaté ce qui suit :
1° Sur le gyrus angulaire (pli courbe), n08 13 et 13', l'électrisation a déterminé des mouvements des yeux et de la tête. Cependant l'auteur n'invoque plus ici l'existence de centres moteurs, malgré les mouvements obtenus, et il attribue ces phénomènes à « des mouvements purement réflexes, consécutifs à l'excitation d'une sensation visuelle subjective (1) »; puis il conclut que là réside le siège de la sensation visuelle. Ce système de localisation est d'une simplicité vraiment admirable !
2° Sur la circonvolution n° 14, l'électricité a produit de certains effets définis, à savoir :
L'oreille du côté opposé s'abaisse ou se dresse soudain, les yeux sont grands ouverts, les pupilles dilatées, les yeux et la tête se dirigent dn côté opposé. Ces phénomènes ressemblent au tressaillement et à l'air d'étonnement ou de surprise qui se manifestent quand un bruit considérable est produit dans l'oreille opposée à l'hémisphère excité (2).
De là M. Ferrier conclut que le n° \i esl le siège d'une sensation auditive subjective. Il sent bien que ceci est un peu expéditif ; il y met quelques réserves, et entre autres choses il avaneeque, malgré toutes les précautions, l'animal peut encore entendre « par la possibilité de la transmission des vibrations
(1) Page 263.
(2) Page 275.
sonores au travers du crâne, sans passer par l'appareil tympanique (1) ».
Voyez-vous un animal qui entend le bruit d'un sifflet à travers les parois du crâne ?
La circonvolution de l'hippocampe, bien que située dans l'intérieur des ventricules, a été atteinte par les réophores de M. Ferrier.
Mais ce physiologiste est doué d'une habileté si remarquable qu'il a pu s'assurer que « les efforts faits pour atteindre cette région n'avaient rien à démêler avec les résultats positifs consécutifs (2) ». Or ces résultats sont que l'anima (singe), ayantperdusa circonvolution hippocampale par destruction, fut privé du sens du toucher. Il est vrai qu'en même temps il perdit l'usage du mouvement dans le côté opposé à la lésion M. Ferrier explique ce fait en disant que : « La paralysie motrice, dans ce cas, n'était pas de la véritable paralysie motrice, qui, ainsi qu'on le verra plus tard, résulte de la lésion d'une partie tout à fait distincte du cerveau : c'était la paralysie motrice due à la perte des sensations tactiles qui guident les mouvements (3). »
M. Ferrier invoque à tort les recherches cliniques et pathologiques qui, — d'après lui, — «confirmeraient d'une manière remarquable la localisation du véritable centre des sensations tactiles dans l'écorce du cerveau (4) ». Les lésions de la capsule interne dont parle ici M. Ferrier et qui produisent l'hémianesthésie n'ont rien à voir avec la circonvolution de l'hippocampe ; et, si M. Ferrier prétend que ces deux régions sont unies par des fibres, où sont-elles, ces fibres ? qui les a vues?
L'excitation électrique du n° 15 que M. Ferrier désigne sous le nom de Subiculum co?'int Ammonis et son voisinage, détermine chez le singe, le chat, le chien, le lapin, une torsion particulière de la narine, et l'occlusion partielle de la narine du même côté. D'où M. Ferrier conclut « que c'est évidemment l'expression extérieure ou indication inflexe de l'excitation d'une sensation olfactive subjective, de caractère intense (5) ».
(1) Page 277.
(2) Page 285.
(3) Page 288.
(4) Page 291.
(5) Page 29a.
Dans ce même point, ou dans le voisinage, se trouve également le siège de la sensation du goût; « mais, dit M. Ferrier, comme je n'ai pu déterminer avec exactitude les limites respectives de ces centres, je m'occuperai de l'un et de l'autre à la fois (1) ». Il est vraiment regrettable que M. Ferrier n'ait pas employé le même procédé pour la détermination de tous les centres.
Nous ferons remarquer, à propos des circonvolutions de l'hippocampe et de la corne d'Ammon, que M. Ferrier ajoute, dans son titre, à ces dénominations, une expression qui indique une application des expériences aux circonvolutions du voisinage : cette précaution donne à M. Ferrier un peu plus de latitude dans ses explications, et elle le dispense surtout de citer les auteurs qui avaient signalé avant lui des faits expérimentaux analogues à ceux dont il parle. C'est ainsi que, parlant de la corne d'Ammon et non de la région qui l'avoisine, nous disions en 1874 :
Parmi les expériences complexes, nous avons placé une expérience relative à la lésion des cornes d'Ammon, parce que, étant seule et isolée, elle n'a pas pu nous servir pour déterminer exactement le rôle fonctionnel de cette circonvolution. Cependant nous trouvons là les mêmes phénomènes qui ont accompagné la lésion des autres circonvolutions : excitation, hébétude, perte de la connaissance jusqu'à se mordre la patte, méconnaissance des obstacles. Mais ce qu'il y a de particulier, c'est que cet animal, sans être paralysé, ne saurait se tenir sur ses quatre pattes et qu'il se traîne sur le ventre. Il a perdn le sentiment de l'équilibre. Mais à quoi tient le sentiment de l'équilibre, sinon aux notions que nous fournit le toucher ? 11 serait donc possible que cette circonvolution fût le réceptacle où viennent se localiser les notions acquises fournies par les perceptions tactiles. Nous avons remarqué d'ailleurs que, toutes les fois que la corne d'Ammon était lésée, l'animal avait de la peine à garder son équilibre (2).
D'après M. Ferrier « l'irritation électrique n'a pas encore réussi à fournir un document quelconque relativement à l'interprétation de la fonction des lobes occipitaux chez le singe.
(1) Page 294.
(2) Edouard Fournie, Recherdies expérimentales sur le fonctionnement du cerveau, p. 93. Delahaye, éditeur.
Les résultats, en ce qui concerne les manifestations extérieures, ont été toujours négatifs (1) ».
Dès lors, M. Ferrier a employé la méthode des retranchements, et il a observé que l'ablation des lobes occipitaux est sans effet sur les facultés des sens spéciaux ou les facultés de mouvements volontaires. Cependant, comme poussé par un besoin excessif de localisation, M. Ferrier ne quitte pas cette région sans lui avoir attribué quelques phénomènes, et il cherche à établir, par quelques considérations, quel est le siège des sensations viscérales.
Des expériences analogues aux précédentes ont démontré à M. Ferrier que la partie antérieure des lobes frontaux ne répond pas non plus à l'excitation électrique, de telle sorte que les phénomènes de mouvement et de sensibilité ne peuvent être provoqués que dans une zone bien déterminée des hémisphères cérébraux.
En résumé, il résulte des expériences de M. Ferrier, sur le cerveau des singes, au moyen de l'excitation électrique :
1° Que l'écorce grise de certaines régions des hémisphères renferme des cellules qui président à l'exécution de certains mouvements spéciaux;
2° Qu'en d'autres points, la même région renferme des cellules qui président au développement de la sensibilité spéciale ;
3° Que la substance grise des lobes occipitaux préside aux mouvements des sensations viscérales ;
4° Que les corps striés renferment les conditions organiques de l'ensemble des mouvements différenciés dans l'écorce grise;
5° Que l'application des électrodes sur la couche optique et sur les parties antérieures et postérieures des hémisphères est suivie d'un résultat négatif.
Après avoir répété les expériences de M. Ferrier et après avoir analysé attentivement les phénomènes qui succèdent à l'excitation électrique du cerveau, nous déclarons que le seul fait positif que l'on puisse retirer de ces expériences est la possibilité de provoquer des mouvements dans le reste du corps par l'excitation de certaines régions de l'encéphale.
Prétendre retirer de ces expériences des indications précises et absolues touchant les phénomènes de sensibilité et de
(1) Page 308.
mouvement, c'est dépasser la limite des faits scientifiques et entrer de plain-pied dans le domaine de la fantaisie et des explications selon la méthode de Darwin.
Dans tous les cas, rien n'autorisait M. Ferrier à proclamer l'excitabilité de la substance grise de l'écorce. Cette attribution est anti-physiologique : personne n'ignore que la substance grise n'est nulle part excitable ; nous pouvons ajouter à cette déclaration, qui repose sur des faits expérimentaux indiscutables, des considérations d'un autre ordre.
La vie propre des cellules n'obéit qu'à l'excitation de son excitant physiologique, c'est-à-dire la fibre nerveuse. S'il nous était permis de développer directement dans une cellule un phénomène de sensibilité ou de mouvement, la vie n'aurait plus de secrets pour nous, tout se réduirait à une question de transmission électrique. Ce qui trompe en pareil cas, c'est la possibilité de provoquer le mouvement propre des fibres nerveuses par l'électricité. Mais, dans ce dernier cas, cette possibilité n'a rien d'extraordinaire. Le mouvement propre des fibres est un mouvement de transmission susceptible d'être réveillé par une excitation quelconque, tandis que le mouvement propre des cellules accompagne le développement d'un phénomène vital qui est sans analogue dans le monde extérieur, et qui, par conséquent, ne saurait être excité par aucun agent étranger au corps vivant (1).
Disons, enfin, que M. Ferrier n'est nullement autorisé à déclarer que les points de l'écorce qu'il excite avec ses réophores sont des centres moteurs. Ces prétendus centres sont en relation plus ou moins directe avec les conditions matérielles de l'exécution des mouvements ; mais nous ne disons pas qu'ils sont des centres où s'élaborent les incitations aux mouvements volontaires des pattes, du museau, etc., parce que tout mouvement est constitué par un mécanisme très-complexe qui ne saurait être représenté par quelques cellules de la périphérie corticale du cerveau. Dès 1872, nous avons montré comment on peut se faire une idée de la production des mouvements en considérant simultanément l'action des cellules motrices et
(1 ) Pour nous, Técorce grise du cerveau n*est pas excitable, et , si elle paraît l'être, c'est que le courant électrique la traverse facilement et va exciter directement les fibres conductrices qui aboutissent aux cellules.
sensitives de la couche corticale et celle des couches optiques et des corps striés.
Après avoir exposé et consciencieusement apprécié les faits recueillis par M. Ferrier, qu'il nous soit permis de rappeler nos propres expériences sur ce sujet, à l'effet de constater que l'attribution excito-motrice, accordée par M. Ferrier à l'écorce grise du cerveau, avait déjà été établie expérimentalement par nous. Et d'abord établissons ce fait, que M. Ferrier n'ignorait pas l'existence de nos travaux.
Dans un seul endroit de son livre, nous trouvons cette citation sommaire nous concernant :
Fournie {Recherches expérimentales sur le fonctionnement du cerveau, 1873) provoqua des lésions destructives des couches optiques en injectant dans leur substance une forte solution de chlorure de zinc. Il vit que la destruction des couches optiques par ce procédé amenait la perte de sensibilité. Toutefois sa méthode n'échappe pas à de sérieuses objections. Grâce à la diffusion de la solution caustique dans des régions autres que celles où l'on désire localiser son action, il se manifeste des résultats si complexes que les conclusions qu'on en peut tirer doivent être fort douteuses (1).
Si l'on pouvait prendre cette critique au sérieux, il nous serait aisé de répondre à M. Ferrier que les courants électriques diffusent bien plus que le chlorure de zinc et que, par conséquent, ses expériences par l'électricité ne signifient rien du tout, — ce que nous avons prouvé d'ailleurs, mais avec des arguments plus scientifiques.
Mais, ne perdant pas de vue le point essentiel qui nous occupe en ce moment, nous constaterons que M. Ferrier s'est cru dispensé, grâce à ce jugement sommaire, de dire que, dans ses expériences sur les couches optiques, sur les corps striés et sur l'écorce grise du cerveau, il est arrivé à des résultats à peu près identiques aux nôtres. De ces trois localisations que nous avons désignées sous le nom de fondamentales, une seule va nous occuper, car c'est celle-là même que M. Ferrier a mise plus en relief, donnant à entendre qu'il l'avait inventée. Nous voulons parler de la détermination des centres moteurs dans l'écorce grise.
Dans ces sortes de questions, il vaut mieux citer les faits
(1) Ferrier, loc. cit., p. 395.
et les dates. Nous citerons donc une page de nos Recherches expérimentales sur le fonctionnement du cerveau et la page 88. Ceci, d'ailleurs, intéresse l'histoire des progrès de la physiologie :
Lésions du sentiment et de la connaissance. — Sur huit expériences, il y en a sept^qui ont porté sur les deux hémisphères à la fois ; par conséquent, elles sont aussi complètes que possible. Le siège de l'injection a été très-variable, mais nous avons opéré régulièrement, soit sur la région antérieure, soit sur la région latérale et moyenne, soit sur la région postérieure. En aucun cas, le phénomène perception simple n'a été aboli ; les animaux ont toujours odoré, vu, goûté, touché, senti, d'où il suit que le phénomène perception simple a bien son siège dans les couches optiques. Par contre, l'absence de connaissance et de mémoire, car tout cela se tient, a été constante : les animaux voyaient, mais ils ne se souvenaient pas qu'un mur était un obstacle et un contact douloureux pour leur museau ; ils me voyaient approcher l'allumette soufrée et allumée de leur nez, et ils ne détournaient pas la tète, ne se souvenant pas que le soufre irrite douloureusement la membrane olfactive; ils allaient enfin à droite, à gauche, avec l'allure d'animaux qui ne savent là où ils sont, ni ce qu'ils font : c'est que la représentation organique de l'association des notions acquises était détruite; c'est que, par le fait de cette destruction, la mémoire n'était plus possible. Ils sentaient par tous les sens, parce que sentir c'est vivre d'une certaine façon propre aux couches optiques non lésées; mais ils ne sentaient pas avec connaissance, parce que sentir avec connaissance, c'est, pour les couches optiques, sentir sous l'influence d'une excitation spéciale qui provient de la périphérie corticale du cerveau.
Depuis longtemps les observations pathologiques auraient dû faire soupçonner cette manière de voir; mais assurément on ne pouvait y être conduit que par l'analyse physiologique telle que nous l'avons exposée. Que constate-t-on, en effet, chez les déments?
Les déments sentent de toutes les façons, comme les animaux dans nos expériences: ils odorent, ils goûtent, ils voient, souffrent, etc., mais ils délirent, ils déraisonnent ; il y a chez eux de l'amnésie totale ou partielle. Et que trouve-t-on chez eux à l'autopsie? On trouve les mêmes lésions que nous avons produites chez les animaux, c'est-à-dire une lésion de la périphérie corticale.
Que constate-t-on encore chez les malades atteints de méningite? Les malades sentent de toutes les façons, excepté à la dernière période, lorsque le coma est profond; mais ils délirent, ils déraisonnent, ils ne connaissent plus. Que trouve-t-on chez eux à l'autopsie? On trouve une altération de la région corticale, absolument, comme les lésions que nous avons provoquées chez les animaux.
Que constate-t-on enfin chez les malades qui ont eu une hémorrhagie en un point quelconque des circonvolutions? On constate qu'ils ont conservé le sentiment intact, mais qu'ils ont perdu la connaissance sur certains points.
Tous ces phénomènes morbides qui se chargent de diviser ce que l'on confondait jusqu'ici, qui montrent jusqu'à l'évidence ce que c'est qu'une perception simple et ce que c'est qu'une perception distinguée de toute autre, ou autrement dit, une notion acquise, viennent compléter les enseignements des recherches expérimentales, et nous sommes autorisé à conclure que le siège organique de toutes les perceptions est dans la couche optique, tandis qu'à la périphérie corticale se trouvent classées et associées, sous forme de modalité dynamique possible, toutes les notions acquises.
2° Lésions de la motilité. — Chez tous les animaux sur lesquels nous avons expérimenté, nous avons constaté deux périodes bien distinctes : 1° une période d'excitation qui les poussait à marcher, à courir soit en avant, soit sur le côté ou en cercle ; 2° une période de prostration et parfois de paralysie lorsque les centres blancs étaient eux-mêmes intéressés. La première période correspondait évidemment à l'action simplement excitatrice du caustique, et la seconde à la destruction des tissus par ce dernier. Il est impossible de ne point voir dans cette succession de phénomènes l'image d'une méningite profonde dont l'évolution serait excessivement rapide.
Dans ces expériences, nous avons cherché à déterminer les différentes pièces de mécanisme qui concourent à la détermination des mouvements; mais, tout en constatant qu'elles existent, nous ne saurions dire formellement quelle est la partie qui concourt à l'excitation de tel ou tel autre mouvement. Nous ne doutons pas que des expériences plus multipliées ne nous dévoilent plus tard ce mécanisme; mais pour le moment il est sage de dire avec M. Andral :
« Les différents faits que nous venons d'analyser dans le but de découvrir quelles sont les lésions qui, dans les cas de méningite, coïncident avec les diverses altérations de la motilité, nous conduisent à une singulière conséquence.
v. C'est qu'avec des lésions semblables sur le cadavre coïncident, pendant la vie, les désordres les plus variés de la motilité ; dans le plus grand nombre de cas, qu'il y ait convulsion ou paralysie, après la mort la lésion sera la même. »
Les faits que renferme cette conséquence sont vrais ; mais nous aimons à ajouter que, dans cette confusion apparente, il y a une logique, un ordre nécessaire que de» investigations ultérieures nous feront découvrir. M. Andral lui-même nous indique cette voie en disant un peu plus loin : « En face de tant de faits qui nous montrent sans cesse, dans des altérations du cerveau, les sièges les plus
divers, pour exprimer le trouble d'une même fonction, nieixms-nous que certaines parties de l'encéphale sont spécialement destinées à l'accomplissement de certains actes ? Nous n'en aurions pas le droit ; car il est vraisemblable que certains points du cei'veau ont entre eux un rapport tel que la lésion de tel d'entre eux va spécialement retentir sur tel autre, et ce pourra être l'altération secondaire de celuici, inappréciable par le scalpel, qui produira la spécialité du désordre fonctionnel (1). »
La citation qu'on vient de lire exprime des faits et des idées auxquels les expériences de M. Ferrier n'ont rien ajouté, si ce n'est le fait même de l'emploi de l'électricité dont l'idée première appartient à MM. Fritsch et Hitzig.
Nous avons prouvé, en effet, que les localisations de mouvements partiels ne constituent pas par elles-mêmes, ni par l'interprétation qu'on en a donnée, un fait scientifique parfaitement acquis. C'était peut-être une raison pour que M. Ferrier rendît aux travaux de ses devanciers la justice de les mentionner ; mais cette obligation l'eût entraîné forcément à dire où il avait puisé certaines idées fondamentales qui ornent son travail, telles que : la distinction de la perception simple d'avec la perception avec conscience, la définition fondamentale de la connaissance d'après laquelle l'intervention nécessaire de la mémoire est pour la première fois établie, etc. M. Ferrier a cru devoir se taire sur ces points délicats. Nous pensons qu'il a eu tort.
Physiologie du cerveau de M. Ferrier. — Bien que les faits concernant l'excitation électrique de la substance cérébrale ne représentent pas une base suffisamment solide, pour que l'on soit autorisé à édifier sur eux une physiologie cérébrale, M. Ferrier n'a pas résisté à la tentation, et, dans un dernier travail intitulé des Fonctions du cerceau, il a exposé sa manière de voir touchant ce sujet. Mais on n'improvise pas facilement une physiologie du cerveau (2). M. Ferrier avait à sa disposition deux moyens : inventer de toutes pièces une physiologie cérébrale, ou bien se servir de la physiologie inventée par les autres. Ce dernier moyen était de beaucoup le plus simple, et
(1) Edouard Fournie, Recherches expérimentales sur le fonctioyinement du cerveau, p. 88. Delahaye, 1873.
(2) Ferrier, Des fo?ictio?is du cerveau. 1878, trad. de l'anglais par M. de Varigny. Germer-Baillère, éditeur.
c'est celui que M. Ferrier a adopté, mais en oubliant de signaler les sources. Pour notre compte, nous trouvons dans la physiologie de M. Ferrier plusieurs points fondamentaux qui ne sont en vérité que des réminiscences de nos propres travaux.
Ces points sont :
1° Tout ce qui concerne le phénomène perception que M. Ferrier désigne sous le nom de conscience et la détermination exacte de ce qu'on doit entendre par connaissance ;
2° Tout ce qui concerne la mémoire organique des sensations et des mouvements ;
3° La critique du sens musculaire et la détermination des phénomènes physiologiques réels que ce prétendu sens représente ;
4° Les conditions de Yactivité psychique;
5° La formation de la parole, son rôle dans l'association et le réveil des idées ; la formation du langage des gestes et celle de l'écriture ;
6° La figure schématique légèrement modifiée dans la forme, non dans le fond, destinée à montrer l'enchaînement des phénomènes qui concourent à la fonction cérébrale. Dans ce tracé et dans l'explication qui le suit, on distingue, comme nous l'avions fait dès 1872, les deux cercles que peuvent suivre les phénomènes aboutissant à la production d'un mouvement : le grand cercle constitué par les couches optiques, les cellules corticales et les corps striés; le petit cercle allant directement des couches optiques aux corps striés et provoquant les mouvements automatiques, habituels, sans le concours de l'activité des cellules de l'écorce grise (1).
Voici le tracé de M. Ferrier, qui a paru en 1876 dans l'édition anglaise de son livre sur les Fonctions du cerveau.
Qu'on compare ce tracé aux deux schémas que nous reproduisons plus loin, page 336, et l'on sera obligé de convenir que si M. Ferrier a légèrement modifié la forme de notre schéma, il en a reproduit exactement le fond, c'est-à-dire les idées dont il n'est que la représentation graphique. Or si l'on considère d'un côté que notre schéma a paru en 1872 dans notre Physiologie du système ?ierveux, si l'on considère de l'autre que
(1) Voir page 336.
M. Ferrier a reproduit bon nombre de théories exprimées pour la première fois dans cette Physiologie, on est amené à conclure que les fonctions du cerveau de M. Ferrier représentent un ensemble de réminiscences dont il a complètement oublié les origines.
Toutes les idées émises sur ces questions ont été formulées
Fig. 9.
Diagramme schématique des centres nerveux cérébro-spinaux. — A A' moelle épinière. — BB' moelle allongée. — C C mésencéphale. — DD' cervelet. — EE' ganglion de la base. — G F F' hémisphères cérébraux.
pour la première fois, en 4872, dans notre Physiologie du système nerveux et depuis dans nos Recherches expérimentales et dans notre Essai de psychologie. Enlevez-les de la Physiologie de M. Ferrier, qu'est-ce qu'il reste de cette dernière? A peu près rien : une exposition assez confuse, une analyse des travaux des autres dont ceux-ci n'ont pas lieu d'être satisfaits, et enfin quelques idées communes avec Hitzig et Luys concer-
nant la localisation des centres moteurs et sensitifs dans l'écorce grise du cerveau.
Localisations d'après les retranchements partiels de la substance cérébrale. — Tout le monde connaît le procédé de Flourens, qui consistait à retrancher des portions de l'encéphale, et à déterminer la fonction des parties enlevées par l'interprétation des phénomènes survenus après l'opération.
Dans un moment où tout était à faire, ce procédé sommaire a jeté quelque lumière sur les problèmes de la vie cérébrale. Aujourd'hui, grâce aux progrès de la physiologie cérébrale, le procédé des retranchements peut être manié plus délicatement et fournir des données plus précises. C'est ce qu'ont pensé MM. Garville et Duret. Guidés par les résultats de l'excitation électrique, ces expérimentateurs ont enlevé, avec le bistouri ou avec le caustique, les points de l'écorce grise qu'il suffit de galvaniser pour piovoquer des mouvements, et ils ont constaté, d'une manière générale, que la suppression des portions de substance grise, qu'il suffit d'électriser pour obtenir des mouvements, est suivie de la paralysie de ces mêmes mouvements. Mais, comme très-souvent l'animal opéré guérit au bout de quatre à cinq jours et qu'il faut expliquer la disparition de la paralysie, MM. Carville et Duret arrivent à une conception hypothétique qui ne nous paraît pas acceptable. Ces physiologistes prétendent que les centres découverts par l'électricité dans l'écorce grise de l'encéphale ne sont que des cent?'es fonctio?mels (?).
« Ces centres, disent les auteurs, sont composés de certains groupes de cellules associéspar la volonté (?) pour répondre à des impressions périphériques et devenant par l'habitude solidaires au point de vue fonctionnel. Lorsqu'on détruit ces centres, un point quelconque des régions motrices corticales vient suppléer le centre détruit. »
Malgré le désir que nous aurions d'être agréable à MM. Carville et Duret, nous ne discuterons pas une hypothèse qui conduit à dire : la volonté associe des groupes de cellules. Les assertions de ce genre ont toujours été du goût des psychologues; mais en physiologie on ne saurait s'en contenter. Les faits n'ont que l'esprit qu'on leur donne. MM. Carville et Duret en ont recueilli quelques-uns fort intéressants, mais ils eussent peut-être bien fait de s'en tenir là.
Localisations d'après les injections interstitielles dans le cerveau. — En 1823, Serres chercha à déterminer le rôle des différentes parties du cerveau en les détruisant une à une au moyen d'un caustique (acide nitrique). D'autres expérimentateurs l'imitèrent jusque dans ces derniers temps, mais sans résultats notables. C'est que^ si le procédé est incontestablement bon, il manquait à ceux qui s'en servirent une condition de premier ordre : la détermination préalable et la classification physiologique des éléments psychiques de la vie cérébrale. Une expérimentation de ce genre ne pouvait être profitable que si elle était pratiquée par un esprit suffisamment éclairé pour débrouiller d'une manière sûre la complexité de l'expérience. Nous avions donné la preuve que nous possédions la condition indispensable par la publication de notre Physiologie du système nerveux. Restait à trouver une instrumentation moins élémentaire, plus perfectionnée que celle dont Serres se servait. Nous n'hésitâmes pas longtemps. On se sert dans la chirurgie courante d'une seringue de Pravaz, munie d'une aiguille fine, pour porter des liquides caustiques au milieu des tissus. Cet instrument répondait parfaitement à nos désirs, et nous nous mîmes à l'œuvre. Nos expériences portèrent sur plus de quarante chiens adultes. Nous injections, après avoir foré le crâne, quelques gouttes de chlorure de zinc dans une partie déterminée du cerveau, et nous examinions ensuite les troubles pathologiques qui succédaient à cette destruction. Par ce moyen, et en nous aidant, soit de l'analyse physiologique telle que nous l'avions établie, soit des observations fournies par l'anatomie pathologique, nous sommes parvenu aux conclusions suivantes :
1° Toutes les fibres impressionneuses viennent aboutir dans les couebes optiques et déterminent dans cet organe, quand leur activité est mise en jeu par un objet impressionnant, un pbénomène vital élémentaire que nous désignons sous le nom de perception simple. Ce pbénomène a son analogue dans tous les organes, il est constitué par l'acte vital qui transforme l'aliment en produit spécial, l'analogue de la transformation du sang en bile, en salive, en fibre contractile; en un mot c'est le pbénomène de la vie agissante, pbénomène mystérieux impénétrable à tous nos moyens d'investigation.
2° Les cellules qui sont disséminées à la périphérie corticale du cerveau, conservent en puissance une modalité dynamique, capable
de transmettre ses effets jusqu'aux couches optiques à travers les fibres du noyau blanc de l'encéphale et de réveiller ainsi le centre de perception. Ce réveil donne naissance aux perceptions de souvenir. Les modalités dynamiques, dont les cellules de la périphérie corticale sont capables, représentent sous une forme sensible les perceptions distinctes et distinguées, en d'autres termes les notions acquises; elles représentent donc quelque chose de plus qu'une perception simple : elles représentent celles-ci, plus un travail de l'esprit. Les notions acquises sont organiquement associées, classées à la périphérie corticale du cerveau, et elles peuvent, par le réveil de l'activité des cellules, se montrer successivement dans le centre de perception. C'est pourquoi, lorsqu'une lésion a intéressé un point de la périphérie corticale du cerveau, l'association des idées peut être troublée, et selon la nature de la lésion (congestion, inflammation ou nécrobiose), il peut se manifester des phénomènes d'excitation, des manies, des hallucinations, du délire, de l'amnésie ou de la stupidité.
D'après ce que nous venons de dire, le centre de perception, organiquement représenté par les couches optiques, se trouve placé entre deux sources d'excitation qui mettent toutes deux ses propriétés percevantes en évidence ; d'un côté les causes impressionnantes qui lui viennent à travers les nerfs; de l'autre, les causes impressionnantes qui lui viennent à travers les fibres blanches du noyau de l'encéphale; par les premières il sent sa manière de vivre actuelle, par les secondes il sent ce qu'il sentit et comment il vécut jadis.
3° Les corps striés analogues aux amas de substance grise que l'on trouve dans le segment antérieur de la moelle sont constitués par des cellules motrices. Ici, comme dans la moelle, ces cellules reçoivent l'incitation des cellules impressionneuses, et, à leur tour, elles provoquent dans les fibres motrices un mouvement corrélatif aux incitations que leur transmettent les cellules impressionneuses.
Nos expériences nous permettent d'affirmer que ces centres tiennent sous leur dépendance tous les mouvements voulus, et les observations pathologiques confirment les résultats de l'expérimentation.
4° Les éléments dont nous venons de déterminer le rôle fonctionnel représentent les éléments constitutifs de toute fonction; et ils peuvent être considérés, par conséquent, comme étant les conditions fondamentales de la physiologie cérébrale. L'excitant fonctionnel est représenté par les impressions de toute nature qui réveillent l'activité des couches optiques à travers les nerfs sensitifs ; la matière fonctionnelle est représentée par les perceptions actuelles et de souvenir transformées en incitations motrices sous l'action de l'excitant fonctionnel; les mouvements fonctionnels sont constitués par l'activité des cellules des corps striés et des fibres motrices.
Les notions que nous venons de formuler dans ces conclusions sont
les fondements de la physiologie cérébrale, mais elles ne sont pas toute cette physiologie. Pour que la physiologie cérébrale soit, il faut dégager encore quelque inconnue : il faut montrer les liens qui unissent les trois angles du triangle qu'occupent les couches optiques, la périphérie corticale, les corps striés; il faut remplir, par des notions pi'écises, le vide que laissent entre elles les trois lignes de ce triangle; il faut enfin découvrir, autant que possible, le mécanisme intime des actions nerveuses entre ces trois points. La découverte expérimentale de ce mécanisme est possible, nous n'en doutons pas ; mais nous exprimons la conviction bien sincère qu'on n'y arrivera qu'en s'inspirant, dans cette recherche, de Yanatyse physiologique telle que nous l'avons définie et appliquée dans notre Physiologie du système nerveux cérébro-spinal (1).
Les expériences qui nous ont conduit à ces conclusions ont été répétées par M. Nothnagel dans des conditions et surtout avec des interprétations différentes. N'ayant pas pu nous procurer son mémoire, nous bornerons là notre appréciation.
Nous ajouterons que, depuis la publication de nos expériences, aucun fait d'expérimentation ni aucune observation pathologique ne sont venus en infirmer la signification d'une manière formelle, malgré le désir qu'on en a eu.
Les observations de MM. L. Tiirck (de Vienne), Jackson, Charcot, Vulpian, montrent la coïncidence de l'hémianesthésie avec la lésion de la capsule interne, c'est-à-dire avec le faisceau sensitif de Meynert.
D'un autre côté, M. Veyssière est parvenu, en sectionnant ce faisceau sur des chiens vivants, à produire sept fois sur quinze une hémianesthésie à peu près complète (2). Or ces faits viennent complètement à l'appui de nos conclusions. Le faisceau sensitif de Meynert, ou autrement dit la capsule interne, n'est autre chose que la portion supéro-postérieure de l'expansion pédonculaire dont une partie s'arrête dans les couches optiques, tandis que l'autre se dirige directement vers les circonvolutions.
D'après Meynert, disent MM. Carville et Duret, une partie des fibres nerveuses de cette partie de l'expansion pédonculaire sont, les unes
(1) Ed. Fournie, Recherches expérimentales sur le fonctionnement du cerveau. Ad. Delahaye, édit. Paris, 1873.
(2) Veyssière, Recherches cliniques et expérimentales sur l'hémianesthésie de cause cérébrale.
dans la couche optique; les autres, dans les circonvolutions du lobe occipital. Il est possible, d'après cela, que les couches optiques soient le siège des perceptions brutes des sensations ou d'une transformation incito -motrice des sensations pour la partie opposée du corps, et que dans les circonvolutions occipitales existent des centres pour la perception des sensations localisées. Ainsi l'anatomie, la physiologie expérimentale et la pathologie semblent déjà s'unir pour démontrer que ce sont là les deux sièges principaux des perceptions sensitives (1).
La disposition signalée par Meynert rappelle exactement celle de la moelle dans ses rapports avec les racines sensitives, et, de même qu'on abolit la sensibilité dans la moelle en sectionnant les racines, de même en sectionnant le faisceau sensitif de Meynert on abolit la sensibilité dans le cerveau. La section, dans les deux cas, ne prouve qu'une chose : c'est que les impressions ne peuvent plus arriver dans l'amas de substance grise qui les transforme en excitation motrice (moelle) ou en perception (couche optique).
On a objecté à cette manière de voir la persistance de la sensibilité malgré les lésions profondes des couches optiques (Veyssière) et le défaut d'excitabilité électrique de ces centres (Ferrier). Nous répondrons à cela que la sensibilité peut persister tant qu'on n'a pas détruit entièrement les rapports de la substance grise avec les fibres sensitives. Quant à l'excitabilité électrique, est-ce que la substance grise de la moelle à l'état normal répond à l'excitation électrique? Non. Eh bien, il en est de même dans le cerveau.
Les cellules ne transforment le mouvement en excitation motrice ou en sensation que sous l'influence de leur excitant naturel : la fibre sensitive.
Pour les corps striés, les observations pathologiques qu'on recueille tous les jours sont des plus probantes; mais, ici encore, il faut tenir compte, dans l'interprétation des observations, des relations immédiates des fibres avec les cellules de la substance grise.
C'est ainsi que MM. Carville et Duret ont obtenu l'hémiplégie relative par l'ablation du noyau Caudé (corps striés) et l'hémiplégie complète, absolue, par la section de la partie
(1) Archives de physiologie, nos 3 et 4, 1875, p. 473, mémoire sur les fonctions des hémisphères cérébraux.
antérieure de la capsule interne qui joue, vis-à-vis des corps striés, le même rôle que la partie postérieure de la même capsule pour les couches optiques (1).
Quant à M. Ferrier, il a constaté, par l'excitation électrique, que l'application des électrodes sur le corps strié des chiens détermine un pleurosthotonos,les fléchisseurs l'emportant sur les extenseurs, et il affirme que les corps striés ont une action croisée et sont des centres pour les muscles du côté opposé du corps (2).
Disons, enfin, que les preuves expérimentales ou anatomopathologiques sur lesquelles nous avons appuyé notre manière de voir, touchant le rôle de la substance grise de la périphérie, ne cessent pas d'être exactes malgré la localisation des centres moteurs clans cette région. Selon nous, ces prétendus centres moteurs de l'écorce grise ne sont qu'une des conditions de l'exécution des mouvements. Là se trouvent de petites cellules représentant les conditions du souvenir , et , au - dessous , de grosses cellules (cellules triangulaires de Luys, cellules pyramidales , cellules géantes) recevant les excitations des premières pour provoquer les mouvements calculés avec le concours des couches optiques (centre percevant tout, même les opérations delà périphérie corticale).
A l'appui de cette manière de voir, nous pouvons citer les conclusions d'un travail qui est loin cependant d'être, en tout autre point, dans notre ordre d'idées.
Toute la couche corticale du cerveau, dit M. Dupuj^, élève de M. Brown-Séquard, est probablement un centre de réflexion d'une certaine espèce de sensibilité capable d'agir par action réflexe sur des centres moteurs ou sensitifs, mais sa conservation intégrale n'est pas indispensable à la manifestation d'actions volontaires et même intelligentes (3).
Évidemment, celte espèce de sensibilité que M. Dupuy ne connaît pas, n'est autre chose que la sensibilité développée dans les couches optiques et réfléchie dans les cellules de la couche corticale sous une nouvelle forme : sous forme de sensibilité
(1) Loc. cit., p. 462 et suiv.
(2) Recherches cxpérimejitales sur la physiologie et la pathologie cérébrales, par M. Ferrier, trad. de M. Duret, p. 72.
(3) Dupuy, Examen de quelques points de la physiologie du cerveau, p. 26.
en puissance, capable de donner naissance à la sensibilité spéciale qui caractérise le souvenir (1).
Conclusions sur les localisations. — 1° M. Luys, avec la plupart des auteurs qui l'avaient précédé, fait arriver les cordons postérieurs (sensitifs) dans les couches optiques, et, de là, il les conduit, en partie modifiés dans leur composition, jusqu'aux cellules de l'écorce grise où, selon lui, les impressions sensitives sont transformées en impressions perçues, en souvenirs et en idées.
2° MM. Bouillaud, Broca, et avec eux beaucoup de physiologistes et de médecins, localisent les conditions réunies de la parole dans la partie postérieure de la troisième circonvolution du côté gauche.
3° MM. Fritsch, Hitzig, Ferrier, Carville et Duret reconnaissent, dans certaines régions de l'écorce grise, des centres moteurs et des centres sensitifs ; de plus, ils accordent aux corps striés une influence de premier ordre sur les mouvements associés et ils considèrent, avec MM. Meynert, Gharcot, Veyssière, etc., la capsule interne comme un faisceau de fibres sensitives qui transportent les impressions dans la région corticale, sans s'arrêter dans les couches optiques.
4° M. E. Fournie est persuadé : 1° que les impressions sensitives de toute nature sont perçues dans les couches optiques; 2° que les petites cellules de l'écorce représentent les conditions organiques de la mémoire et que, de l'action de ces dernières sur les grosses cellules, résultent les activités psychiques et les déterminations aux mouvements volontaires ; 3° que les corps striés, susceptibles d'être influencés directement par les couches optiques ou indirectement par ces dernières, lorsque le courant excitateur passe par les cellules de l'écorce grise, représentent, dans le cerveau, les analogues des cornes antérieures de la moelle au point de vue de l'association des mouvements en mouvements d'ensemble.
Il manque évidemment à chacune des localisations que nous venons d'indiquer dans ces conclusions la consécration d'une démonstration tout à fait formelle.
Aussi, tout en conservant une prédilection motivée pour
(i) Éd. Fournie, Pltysiologie du système nerveux, chap. de la mémoire. Recherches expérimentales sicr le fonctionnement du cerveau.
notre propre manière de voir, nous ne pouvons nous prononcer, d'une manière absolue, ni pour les unes ni pour les autres. C'est l'avenir qui décidera.
Les travaux que nous venons de résumer dans ces conclusions ont fait faire un grand pas à la physiologie cérébrale. Nous serions heureux de pouvoir ajouter que ce pas est le dernier; il le sera peut-être si l'on sait se prémunir contre certaines causes qui, en ce moment, entravent le progrès.
Ces causes sont au nombre de quatre. Nous croyons devoir les faire connaître ici.
La première de ces causes doit être recherchée dans les difficultés mêmes du sujet. En général, les conditions anatomiques qui président aux fonctions de sécrétion ou aux fonctions mécaniques ne sont pas difficiles à déterminer, parce que les éléments organiques, dont l'organe représente le total, jouissent tous de propriétés identiques. Les cellules et les lobules du foie remplissent en qualité et en quantité le même acte fonctionnel ; il en est de même des glomérules de Malpighi ; enfin chacun des faisceaux primitifs des muscles apporte à la contraction une contribution identique. Il suit de là que la détermination fonctionnelle d'un seul de ces éléments suffit pour faire connaître le fonctionnement total.
Mais, quand il s'agit du cerveau, nous nous trouvons dans des conditions tout à fait différentes. Ici, nous sommes en présence d'éléments matériels multiples, doués de propriétés physiologiques différentes, et de telle façon que la fonction représente, non plus un total formé d'éléments identiques, mais un résultat provenant d'activités essentiellement différentes. Or la détermination des éléments matériels qui sont le siège de ces activités diverses et l'indication de leurs propriétés physiologiques, telle est la principale difficulté du sujet qui nous occupe, et l'une des causes qui expliquent notre ignorance relative à l'endroit des fonctions du cerveau.
La seconde cause ne tient pas aux difficultés du sujet luimôme, mais à la difficile interprétation des observations anatomo-pathologiques. Il ressort, en effet, de l'examen d'un grand nombre d'observations, que l'on ne peut pas toujours établir une relation directe de cause à effet entre les symptômes observés pendant la vie et la lésion trouvée sur le cadavre. Très-souvent, au contraire, on est obligé, pour expli-
quer certains symptômes, d'invoquer, soit l'existence d'une lésion inappréciable à nos moyens actuels d'investigation, soit l'influence irritative de la lésion sur le fonctionnement de parties éloignées d'elle. Ce fait très-intéressant n'avait pas échappé à la sagacité d'Andral, qui le mentionne en plusieurs endroits de sa Clinique médicale. Nous-môme, dans nos recherches expérimentales sur le fonctionnement du cerveau, nous avons insisté sur ce point, et, à ce propos, nous avons fait ressortir l'influence nécessaire et réciproque des divers rouages qui concourent aux manifestations de l'activité cérébrale.
La troisième cause provient de la manière dont on comprend les localisations cérébrales. Cette manière est un reflet malheureux de la doctrine de Gall. On cherche, comme ce dernier, des organes distincts et des fonctions distinctes, et on néglige le vrai problème, c'est-à-dire les propriétés des éléments et les connexions qui président au mécanisme physiologique des fonctions cérébrales. L'influence de Gall prédomine évidemment dans les esprits. MM. Bouillaud et Broca en ont donné la preuve avec leur localisation de la parole. Ils ne sont pas les seuls : M. Charcot, dans ses Leçons sur les localisations dans les 7naladies du cerveau, s'exprime ainsi :
Je me bornerai à vous rappeler que le principe des localisations cérébrales est fondé sur la proposition suivante : L'encéphale ne représente pas un organe homogène, unitaire, mais bien une association, ou, si vous le voulez, une fédération constituée par un certain nombre d'organes divers. A chacun de ces organes se rattacheraient physiologiquement des propriétés, des fonctions, des facultés distinctes (page 3).
Nous le répétons, ce n'est pas sur ces principes qu'on arrivera jamais à fonder la physiologie cérébrale. Nous dirons plus loin comment nous comprenons le principe des localisations.
La quatrième cause, enfin, réside dans la crainte exagérée que l'on éprouve de voir la métaphysique s'introduire dans la science à propos de physiologie cérébrale et de psychologie. Ceux qui subissent cette crainte ont tort et raison. Ils ont raison parce que, ne connaissant en fait de psychologie que les nombreux systèmes inventés par l'imagination des philosophes, ils redoutent à bon droit l'intromission de ces systèmes dans les études physiologiques. Il est certain que, toutes les fois qu'on a abandonné le champ de l'observation et de l'expé-
rience pour se livrer aux hypothèses séduisantes des conceptions métaphysiques , on est entré dans une voie désastreuse pour la vérité.
Pour ne citer qu'un exemple, Gall, si remarquable à d'autres titres, poussa la physiologie dans une voie détestable parce que, prenant en main l'âme défectueuse des philosophes, il prétendit trouver dans le cerveau des organes correspondant à chacune des facultés psychiques, sans s'être préalablement assuré de la légitimité et de la valeur physiologique de ces facultés. Au lieu de localiser dans le cerveau quelque chose de réel, il y plaça un être enfanté par l'imagination philosophique. Ce système a eu une influence durable sur les esprits. Nous en avons la preuve dans l'invention d'un pouvoir législateur des mouvements de la parole. S'il était vrai, comme on le prétend dans une secte philosophique, que l'àme des morts vient parfois s'asseoir au foyer des vivants, l'ombre du grand démolisseur de l'ontologie, — ce qui ne l'empêchait pas d'être phrénologiste, — l'ombre de Broussais fréquentant nos écoles devrait tressaillir en entendant parler de pouvoir législateur localisé dans le cerveau.
Traduit dans le langage de la réalité, ce tressaillement nous dit : Il n'y a qu'un seul pouvoir dans l'organisme : la vie ; les autres pouvoirs, les facultés psychiques, ne sont que les fonctions de cette vie. En conséquence, déterminez les éléments qui entrent dans toute fonction, et ne vous contentez pas, sous le nom de pouvoir, d'une étiquette qui n'a d'autre avantage que de simplifier les problèmes de physiologie sans les résoudre.
Les adversaires des systèmes philosophiques ont donc raison de ne pas vouloir l'introduction de ces derniers dans les études physiologiques. Mais ils' ont absolument tort quand ils confondent dans la même réprobation toute étude psychologique à propos des fonctions du cerveau. Il est facile de prouver, tout en restant strictement sur le terrain de la physiologie, que la détermination psychologique des éléments qui entrent dans le fonctionnement cérébral est le préambule indispensable de la physiologie cérébrale.
Gomment arrivons-nous, en effet, à faire la physiologie des divers organes? Le procédé est variable et spécial selon la nature du produit de chaque organe. Pour les organes à sécrétion, le physiologiste emprunte ses moyens à la physique et à la chi-
mie; il analyse chimiquement l'urine, la salive, les sues intestinaux; il soumet à l'investigation microscopique les spermatozoïdes , les globules sanguins ; pour les organes à effet mécanique, il a recours aux procédés les plus délicats de la physique ; l'hydrodynamique, la mécanique pure, lui permettent d'étudier la contraction musculaire dans tous ses modes et sous toutes ses formes.
Le système nerveux, comment l'étudie-t-il? Ici nous devons distinguer, d'un côté la moelle vertébrale, de l'autre l'encéphale. Pour la moelle, le physiologiste n'emprunte rien ni à la physique ni à la chimie; son procédé est essentiellement physiologique. La moelle est mise à nu sur un animal vivant ; l'excitation portée sur une racine sensitive provoque un mouvement déterminé dans une certaine partie du corps, toujours la môme, et la physiologie d'une certaine portion de l'axe médullaire se trouve ainsi établie.
Mais, quand il s'agit du cerveau, ni la physique, ni la chimie, ni le procédé physiologique dont nous venons de parler, ne sauraient nous aider à résoudre le problème physiologique. Un sentiment, une volonté échappent au creuset du chimiste, et les mouvements moléculaires de la substance cérébrale ne sont pas atteints par les investigations audacieuses du physicien. Quant au procédéphysiologique, si précieux pour l'étude de l'axe médullaire, il ne nous enseigne absolument rien quand on l'applique à l'étude du cerveau. Ici les racines sensitives de la moelle sont représentées par les nerfs des cinq sens et les nerfs fonctionnels, et, contrairement à ce qui arrive pour la moelle, leur excitation peut être suivie ou non de la contraction musculaire réactionnelle. Déplus, quand cette réaction se produit, elle peut se montrer, non sur une partie du corps déterminée, toujours la même, mais sur un point quelconque.
Il est donc avéré que les procédés employés dans l'étude fonctionnelle des organes de la vie en général nous laissent désarmés quand nous voulons aborder l'étude du cerveau. Mais, dira-t-on, l'anatomie pathologique ne nous fournit-elle pas le moyen que vous cherchez? Nous ne le pensons pas.
L'anatomie pathologique nous fournit des indications trèsprécieuses pour la détermination des éléments matériels qui concourent aux fonctions cérébrales, mais cette détermination ne constitue pas la physiologie. Dira-t-on, par exemple, qu'on
a fait la physiologie du foie parce qu'on aura constaté, par l'anatomie pathologique, la coïncidence des troubles de la sécrétion biliaire avec la présence d'une tumeurdans le tissu hépatique? Certainement non. On ne peut donc pas dire, avec quelques savants, que la fonction du langage a été inventée parce que l'on a constaté la coïncidence des troubles de la parole avec l'altération de certaines circonvolutions. Cette constatation est assurément précieuse ; mais que nous enseigne-t-elle au point de vue fonctionnel? Absolument rien.
En physiologie, il ne faut pas se payer de mots, et c'est à ce résultat facile que nous conduiraient inévitablement le système de Gall et de ses adeptes, si on n'y prenait garde.
Ainsi donc, la physique, la chimie, le procédé des vivisections, l'anatomie pathologique, peuvent nous fournir des indications utiles, indispensables même, en vue de la physiologie du cerveau, mais elles ne représentent pas le procédé spécial au moyen duquel nous pouvons établir cette physiologie ; et le motif de cette impuissance, nous le trouvons dans la nature particulière du produit de la vie cérébrale. Comme nous l'avons déjà dit, chaque organe réclame, selon la nature de son produit, un procédé spécial: l'un la chimie, l'autre la physique, l'autre les vivisections.
Le cerveau n'échappe pas à la règle commune ; lui aussi a son procédé; mais celui-ci est essentiellement différent de ceux qui servent à faire la physiologie des autres organes. Les cellules et les fibres cérébrales restent muettes dans le creuset du chimiste, elles résistent impassibles aux excitations du physicien et du physiologiste; mais nous avons un moyen de connaître leur acte fonctionnel, et ce moyen est notre propre manière de sentir.
Un sentiment, une volonté, une pensée, ne peuvent être vus et analysés que par le sentiment lui-même, éclairé par l'anatomie normale et pathologique, par l'expérimentation et par les lois générales de la physiologie.
Tel est le procédé spécial que réclame, — car ce n'est pas nous qui le voulons, — la nature particulière des produits de la vie cérébrale. Connu sous le nom de méthode psychologique, ce procédé a été compromis, il faut l'avouer, par les philosophes de toutes les écoles. Ceux-ci n'ayant d'autre ressource pour édifier la psychologie que leur propre manière de sentir,
il y a eu bientôt autant de systèmes psychologiques que de manières de sentir individuelles.
Au risque de blesser quelques susceptibilités très-respectables, nous devons dire ici notre pensée sur ce sujet. La méthode psychologique, entre les mains des philosophes, est un instrument dangereux pour la vérité, parce que, dans ces conditions, l'instrument est incomplet. Il ne suffit pas, en effet, d'avoir une manière de sentir particulière; il faut encore que cette manière de sentir soit conforme aux lois générales de l'anatomie et de la physiologie. Les philosophes l'ont fort bien compris quand ils ont essayé de réaliser le rêve, irréalisable pour eux, de faire l'anatomie et la physiologie de l'organe cérébral. Mais on ne s'improvise pas anatomiste ni physiologiste, et tous ces efforts n'ont abouti qu'à donner à la psychologie un vernis scientifique qui ne change rien au fond même des choses.
Quoi qu'on fasse, le temps est venu pour les philosophes d'abandonner un terrain où ils ne se maintiennent que par l'équivoque et à la faveur du demi-jour trompeur des à peu près. La psychologie, dont ils se sont constitués les dépositaires, ils n'ont pas qualité pour l'édifier; elle est le plus beau chapitre de la physiologie humaine, et son vrai nom est celui de physiologie cérébrale.
Il est évident, d'ailleurs, que la philosophie est la science des généralités, et que prétendre édifier dans son sein une science particulière, c'est méconnaître absolument les conditions mêmes de son existence.
Les physiologistes qui ne partagent pas cette manière de voir ont abandonné le cerveau aux philosophes, et ils n'ont agi ainsi que parce qu'ils méconnaissent la valeur et la nécessité de la véritable méthode psychologique, bien différente de l'instrument incomplet employé, sous ce nom, par les philosophes. Comme nous l'avons dit plus haut, ces physiologistes ont raison de répudier les systèmes philosophiques, mais ils ont tort de ne vouloir pas utiliser le seul instrument qui puisse les aider à écrire la physiologie de l'encéphale.
Sans prétendre les convaincre, — car les hommes qui ont beaucoup travaillé ont plus ou moins fait leur siège, et, ce siège une fois fait, il est ennuyeux, sinon difficile, de le remplacer par un autre, — nous formulerons en terminant ces con-
sidérations préliminaires, la base essentiellement physiologique sur laquelle repose la vraie méthode psychologique.
La méthode psychologique repose sur trois conditions fondamentales, qui résultent elles-mêmes des propriétés physiologiques de l'organe cérébral.
1° Le cerveau humain perçoit les causes impressionnantes et ce qui est entre ces causes, c'est-à-dire les rapports de toute nature.
2° Le cerveau conserve et peut percevoir à l'occasion ce qu'il a classé en lui à l'état de notions.
3° Le cerveau perçoit sa propre activité. C'est le seul organe qui se connaisse ainsi lui-même. Mais, comme, d'un autre côté, nous avons posé en principe que la vie ne se sent pas ellemême, il est bon d'expliquer en quoi consiste cette connaissance du cerveau par lui-même.
Le cerveau ne se sent pas directement; il extériorise son activité par un mouvement, et, ce mouvement donnant naissance à une cause impressionnante extérieure, son ou image, le cerveau, en percevant ces derniers, a ainsi la connaissance de sa propre activité. Toute connaissance de notre état intérieur se produit selon ce mécanisme que nous avons désigné sous le nom de sentiment de l'activité cérébrale.
Cette dernière cause imprime à la méthode psychologique, peut-être plus que les autres, un caractère essentiellement physiologique. Du moment, en effet, que le mouvement de nos organes et celui des organes des sens interviennent d'une manière nécessaire dans les problèmes de la vie cérébrale, il est indispensable de déterminer physiologiquement la nature de ces mouvements et leurs relations avec les organes de la sensibilité. Cette détermination qui était encore à faire est un des moyens à l'aide desquels nous avons déterminé les éléments des fonctions cérébrales.
Les quatre causes que nous venons de signaler, et dont personne ne peut contester l'importance et l'exactitude, maintiennent encore de nos jours la physiologie du cerveau dans une obscurité regrettable. Aux cliniciens et aux expérimentateurs il appartient de dissiper cette obscurité, et ils y parviendront s'ils consentent à poser le problème sur de nouvelles bases. D'ailleurs, nous allons indiquer nous-même le chemin que nous avons parcouru dans le domaine de la vie cérébrale en ne
perdant jamais de vue les quatre causes que nous venons d'examiner.
Partant de ce fait qu'à toutes les activités de l'esprit correspondent certaines activités matérielles, et considérant que la matière cérébrale interrogée directement ne peut rien nous apprendre, nous posons en principe qu'il faut d'abord déterminer, par l'analyse physiologique, les éléments fondamentaux qui entrent dans tout fonctionnement cérébral. Avant de se mettre à l'œuvre il faut savoir ce qu'on va chercher. Or cette analyse nous enseigne que, dans tout fonctionnement cérébral, il y a un phénomène de sensibilité, un phénomène de mémoire, un phénomène d'excitation motrice. Que le cerveau fonctionne pour bâtir une maison, composer un sonnet ou un morceau d'opéra, il met indispensablement en œuvre ces trois éléments. Par conséquent nous devons chercher d'abord les conditions anatomiques qui président à ces trois manifestations.
Ces conditions doivent être tout à fait distinctes de siège, car nous savons que les phénomènes de sensibilité, de mémoire, de mouvement, peuvent être abolis séparément par le fait d'une lésion matérielle. De plus, nous ne devons pas compter trouver ces conditions réunies dans un même organe, comme cela devait être selon les idées de Gall, parce que, dès que la sensibilité ou la motilité sont altérées, cette altération est la môme pour tous les fonctionnements indistinctement. Lorsque mon bras, par exemple, est paralysé, il l'est tout aussi bien pour exécuter un signe mimique que pour tenir une plume ou un ébauchoir.
Nous devons donc trouver un siège distinct pour les phénomènes de sensibilité, un siège distinct pour les phénomènes de mémoire, un siège distinct pour les phénomènes d'excitation motrice. Mais où trouver ces localisations diverses ?L'anatomie pathologique et l'expérimentation peuvent seules nous répondre.
Les observations qui, depuis Lallemand, Andral, Cruveilhier, ont été recueillies en vue du sujet qui nous occupe, sont innombrables. Mais il n'est pas un seul essai de localisation qui n'ait contre lui quelque fait contradictoire. Cependant nous ne croyons pas devoir, comme on l'a fait dans ces derniers temps, nier tout, sous prétexte d'obscurité, et faire table
rase d'un passé difficile à débrouiller certainement, mais renfermant, en définitive, les éléments fondamentaux de la physiologie cérébrale. Nous acceptons tous les faits, même les plus contradictoires, considérant ceux-ci comme des exceptions momentanées dont l'avenir nous dévoilera le mystère, et nous puisons nos enseignements dans l'analyse des caractères qui ressortent de la généralité des faits.
C'est ainsi que nous sommes conduit à admettre la localisation des conditions anatomiques delà sensibilité dans les couches optiques , parce que dans les affections qui intéressent cette région : épanchement, hémorrhagie, ramollissement, etc., nous trouvons comme symptôme prédominant : au premier degré, de la stupeur, de l'hébétude ; au-second degré, la perte plus ou moins étendue de la sensibilité ; au troisième degré, le coma, l'insensibilité absolue, la mort. L'expérimentation physiologique donne les mômes résultats. On pourrait objecter à cela que cette région est celle par où passent la plupart des éléments quivontconcourir plus loin auxphénomènesde la vie cérébrale. Le fait est vrai, mais non l'interprétation, car la sensibilité persiste malgré la lésion et la destruction des couches périphériques du cerveau.
C'est ainsi, encore, que nous admettons la localisation des conditions matérielles du souvenir dans les cellules de la couche corticale parce que dans toutes les affections qui intéressent cette région : méningite, épanchement, ramollissement, nous trouvons comme symptôme prédominant : à un premier degré, du délire ; à un second degré, l'amnésie ; à un troisième degré, la démence sénile.
L'expérimentation physiologique vient encore confirmer ces résultats.
C'est ainsi, enfin, que nous pensons que les conditions anatomiques, de l'excitation motrice se trouvent dans la région qui, des grosses cellules de la couche corticale, s'étend aux corps striés, parce que dans toutes les lésions qui intéressent cette région : congestion, hémorrhagie, ramollissement, nous trouvons : à un premier degré, de la parésie; à un degré plus avancé, de la paralysie complète plus ou moins étendue.
L'expérimentation vient encore confirmer ces résultats.
Après avoir établi ces localisations fondamentales, il faut faire un pas de plus : il faut indiquer les liens anatomiques
qui relient entre eux ces trois centres. Ici encore nous devons demander notre guide à l'analyse physiologique. Cette analyse nous enseigne que, dans tout fonctionnement, le mouvement provoque est précédé du réveil de la mémoire, succédant luimême à l'excitation d'une impression sentie. Par conséquent ces trois phénomènes, qui ne sont autre chose que l'excitant fonctionnel, la matière fonctionnelle et les mouvements fonctionnels, doivent être reliés entre eux par des liens anatomiques, et ces liens ne peuvent se trouver qu'entre les régions fondamentales que nous avons déterminées. Nous ne désespérons pas de voir un jour l'anatomie pathologique et l'expérimentation indiquer, avec toute la certitude désirable, le siège et le rôle précis de chacune de ces fibres unissantes. Pour le moment, il serait téméraire d'avancer quoi que ce soit sur ce point, et nous devons nous borner à constater la nécessité de leur existence.
Les principes qui nous ont conduit à déterminer les conditions anatomiques fondamentales du fonctionnement cérébral sont tout différents de ceux qui inspirent les adeptes de Gall. Au lieu de considérer le cerveau comme une république fédérative composé d'organes distincts, indépendants et chargés, chacun isolément, d'une fonction particulière, nous avons, conformément aux lois générales de la physiologie, restitué au cerveau son unité organique et son unité fonctionnelle. Du moment en effet, que tout fonctionnement cérébral est constitué nécessairement par un phénomène de sensibilité, par un phénomène de mémoire et par un phénomène d'excitation motrice, il n'y a et il ne peut y avoir qu'une seule fonction cérébrale, variable seulement quant au but à atteindre et au mouvement provoqué. Cette fonction s'accomplit avec le concours d'activités diverses qui sont elles-mêmes le résultat des propriétés physiologiques d'éléments organiques déterminés et distincts. Nous ne doutons pas qu'en se laissant diriger par ces principes l'anatomie pathologique ne rende enfin à la physiologie et à la médecine les services qu'elle était incapable de leur rendre, tant qu'elle se bornait à chercher une fonction localisée, tout entière, dans un seul point du cerveau.
Pour montrer l'enchaînement des éléments divers qui entrent clans tout fonctionnement cérébral, nous reproduirons ici une figure schématique que nous avions déjà présentée dans notre Physiologie du système nerveux.
Cette figure représente l'enchaînement de tous les éléments matériels qui entrent en jeu clans l'accomplissement de toute fonction cérébro-motrice.
Fig. 10.
A. Centre médullaire composé .d'éléments cellulo-impressionneurs et d'éléments cellulo-moteurs. — B. Ensemble des fibres impressionneuses transportant l'excitant fonctionnel aux couches optiques. — C. Couches optiques. — DD'. Marche de l'excitant fonctionnel vers les cellules impressionneuses de la périphérie corticale. — E. Cellules impressionneuses de la périphérie corticale. — F. Cellules motrices de la périphérie corticale. — GG'. Trajet des fibres motrices vers les corps striés. — H. Corps striés. — I. Trait d'union entre les corps striés et les couches optiques. — JJ'. Ensemble des fibres impressionneuses et motrices reliant le cervelet aux divers centres médullaires. — K. Cervelet. — LL'. Ensemble des fibres impressionneuses et motrices reliant le cervelet aux divers centres médullaires. — M. Ensemble des fibres motrices reliant les corps striés aux divers centres médullaires. — O. Racines impressionneuses. — O'. Racines motrices. — N. Réunion des fibres impressionneuses et des fibres motrices. — P. Organe de la vie de relation mis en jeu par l'ensemble des fonctions intrinsèques du système nerveux.
La figure 2 représente l'enchaînement des actions nerveuses dans toute sa simplicité. On y voit l'excitant fonctionnel A
aboutir aux couches optiques B, se diriger ensuite vers les petites cellules impressionneuses de la périphérie corticale C, puis réveiller l'activité de la grosse cellule motrice D. Cette dernière communique son activité à la fibre motrice qui l'unit aux corps striés E ; là le mouvement se divise pour aller d'un côté au cervelet F, de l'autre au centre médullaire G. Le cervelet et le centre médullaire sont réunis par un lien spécial H.
L'élément I qui sert de trait d'union entre les couches optiques et les corps striés représente les fibres unissantes qui provoquent directement, dans les corps striés, un mouvement qui succède immédiatement à une impression perçue, et sans que les cellules de la périphérie corticale influencent ce mouvement.
C'est ainsi, disions-nous en 187*2, à propos de ce dernier trait d'union, qu'agit l'animal qui vient de naître : il n'a pas à examiner l'excilant fonctionnel, qu'il n'a jamais vu; il est impressionné et il agit. Ce n'est qu'après avoir emmagasiné une certaine expérience dans les cellules corticales que, sous l'influence de l'attention, le centre de perception peut apprécier judicieusement l'excitant fonctionnel; alors seulement les actions nerveuses se succèdent dans le sens que nous avons indiqué plus haut. Mais, dira-t-on, quels sont les liens anatomiques qui unissent les couches optiques aux corps striés"? L'avenir répondra sans doute. Pour le moment, nous devons nous borner à constater les rapports de voisinage qui existent entre ces deux centres, l'intrication excessive des éléments nerveux en cet endroit, et enfin l'analogie qu'il est permis d'établir entre ces parties et les régions antérieure et postérieure de la moelle (1).
Comme nous l'avons dit plus haut, M. Ferricr, dans son livre sur les Fonctions du cerneait, s'est approprié, sans rien dire, cette manière de voir, sous le nom de petit cercle et de grand cercle, et il en a tracé les conditions dans une figure schématique identique à la nôtre.
Cette figure rend parfaitement nos idées touchant le mécanisme fonctionnel du cerveau. Mais peut-être le lecteur ne sera pas fâché de voir, par lui-même, comment nous comprenons le fonctionnement particulier le plus important de tous : la fonction du langage. Comme nous avons développé
(1) E. Fournie, Physiologie du système nerveux cérébro-spi?ial, p. 389. — Delahaye.
cette question dans deux de nos publications, nous en donnerons ici un simple résumé.