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MÉCANISME PHYSIOLOGIQUE DE LA FONCTION-LANGAGE

Le langage est un de ces fonctionnements particuliers dont l'ensemble représente la fonction cérébrale unique, que nous avons désignée sous le nom de cérébro-motrice, parce que le résultat de ce fonctionnement est toujours un mouvement. Ce mouvement est effectué réellement, ou bien il est simplement reproduit subjectivement selon les lois qui président à la mémoire du mouvement.

Dans chaque fonctionnement particulier du cerveau nous trouvons deux genres d'activité dont il est indispensable de préciser la nature.

Activité sensible. — Le premier, — l'activité sensible, — consiste à sentir les causes impressionnantes de quelque nature qu'elles soient, les causes impressionnantes actuelles ou de souvenir. Ce genre d'activité présente lui-même deux modes très-distincts selon qu'il sent les caractères sensibles des causes impressionnantes ou qu'il sent les caractères supra-sensibles. Dans le premier cas, il y a activité sensible simplement, et le résultat est l'acquisition d'une notion sensible. Dans le second cas, il y a activité sensible et intelligente tout à la fois, et le résultat est l'acquisition d'une notion intelligente.

La caractéristique, de toute notion intelligente est d'être fondée sur un rapport établi par l'intelligence à l'occasion des causes impressionnantes.

Il n'y a que sept rapports fondamentaux qui sont : les rapports significatifs , les rapports géométriques , les rapports numériques, les rapports physico-chimiques, les rapports physiologiques, les rapports philosophiques et les rapports historiques.

Il n'y a, par conséquent, que sept notions intelligentes, fondamentales.

Les animaux n'ont pas ces sortes de notions, et, comme celles-ci représentent la caractéristique de l'intelligence, nous disons que les animaux n'ont pas ce genre d'activité sensible, que nous désignons sous le nom d'activité sensible et intelligente, ou bien intelligente tout court.

L'activité sensible s'exerce dans les points du cerveau où se trouvent les conditions matérielles de toutes nos perceptions et de nos souvenirs, c'est-à-dire dans la région des couches optiques et dans la couche corticale du cerveau. L'activité sensible, en effet, est inséparable du fait même de percevoir.

L'activité dont nous venons d'esquisser les traits peut s'exercer isolément, dans l'intimité de la vie cérébrale, sans être suivie de mouvement extérieur. Dans ces conditions, elle représente un simple mode d'activité, un élément fonctionnel, mais non une fonction. Gomme nous l'avons établi ailleurs, un organe ne remplit une fonction que s'il extériorise le produit de sa propre vie. La fonction cérébrale n'est complète que lorsqu'à l'activité sensible vient s'ajouter le second mode d'activité, qui entre dans tout fonctionnement cérébral, et que nous désignons sous le nom d'activité motrice.

2° Activité motrice. — L'activité motrice consiste à déterminer, dans certaines fibres cérébrales, l'action excitatrice de la contraction musculaire. Cette activité est généralement désignée, par les partisans de la simplification en physiologie, par un mot à la mode, par l'expression acte réflexe. Ce mot, très-commode en vérité pour déguiser notre ignorance, est mis au lieu et place de l'analyse physiologique la plus com plexe, la plus délicate et en même temps la plus importante de la physiologie cérébrale. Nous donnerons une idée suffisante de cette analyse.

L'activité motrice ne se développe qu'au milieu de certaines conditions qu'il faut indispensablement préciser. Et, d'abord, disons que l'activité motrice ne se développe jamais spontanément; elle est toujours précédée d'une impression sentie, et nous avons donné à cette condition de son développement le nom de loi de l'excitant fonctionnel.

Mais l'activité sensible, sous le nom d'excitant fonctionnel, ne se borne pas à exciter le mouvement, elle fait plus : elle évoque le souvenir pour établir des comparaisons avec l'impression actuelle, elle choisit, elle juge, elle détermine enfin le sens et le but dans lequel l'activité motrice doit diriger le mouvement des organes. Ce faisant, elle a préparé ce quelque chose, ce résultat de la vie propre de chaque organe qui est destiné à être extériorisé pour concourir à une des trois destinées de l'être vivant : vivre, établir des relations, se reproduire. Tandis

que les autres organes préparent de la bile, du sperme, de la salive, des fibres contractiles, le cerveau prépare des perceptions associées, comparées, jugées, destinées à inspirer l'activité motrice.

Ce quelque chose que nous retrouvons dans tous les organes au même moment de l'évolution fonctionnelle, nous l'avons désigné sous le nom de matière fonctionnelle.

Or, cette matière fonctionnelle est très-importante à connaître au point de vue de la différence essentielle qui existe entre la bête et l'homme. L'activité sensible de l'animal ne recueille que des notions sensibles; l'activité sensible de l'homme recueille tout à la fois des notions sensibles et des notions intelligentes. Par conséquent, comme c'est la matière fonctionnelle qui inspire, qui détermine le sens dans lequel doit agir l'activité motrice, il s'ensuivra que l'animal n'exécutera que des mouvements inspirés par la notion sensible, c'est-àdire des mouvements instinctifs, et l'homme exécutera, à côté de ceux-ci, des mouvements inspirés par la notion intelligente, c'est-à-dire des mouvements intelligents.

Le premier associera entre elle des impressions actuelles ou de souvenir, tàtera la plus agréable et provoquera l'activité motrice dans le sens de cette dernière.

Le second associera ces mêmes impressions, mais il établira entre elles des rapports de nombre, de temps, d'étendue, d'harmonie, de justice, et, loin de soumettre la détermination de ses mouvements au mode le plus agréable, il s'imposera l'obligation, quelquefois dure pour la sensibilité, d'agir clans le sens du vrai, du juste et du beau.

Après que l'activité sensible a ainsi conçu, préparé le mouvement, après qu'elle a déterminé le but à atteindre, la matière fonctionnelle est prête à être extériorisée, et cette extériorisation a lieu par l'intervention de l'activité motrice qui provoque ce que nous appelons les mouvements fonctionnels.

L'activité motrice exerce son influence sur les organes du mouvement selon deux modes très-distincts qui correspondent, l'un à la notion sensible, l'autre à la notion intelligente. Dans le premier mode, l'activité motrice se borne à mettre en jeu les coordinations organiques préétablies, sans autre direction que celle du but à atteindre. C'est le cas de l'animal

qui vole , qui rampe, qui nage. Ces mouvements sont les mouvements instinctifs.

Dans le second mode, l'activité motrice dirige son influence sur les organes du mouvement, non-seulement par la notion du but à atteindre, mais surtout par un sens spécial: si c'est un mouvement sonore, par le sens de l'ouïe ; si c'est un mouvement mimique, par le sens de la vue. Cette direction des mouvements par un sens spécial est la caractéristique que nous avons assignée aux mouvements intelligents.

En établissant le rôle spécial de l'activité sensible et de l'activité motrice dans chacun des trois stades de l'évolution fonctionnelle, nous avons fait connaître le mécanisme selon lequel tout mouvement instinctif ou intelligent est exécuté. Or, le langage étant constitué par des mouvements essentiellement intelligents , nous connaissons dès à présent, d'une manière générale, le mécanisme selon lequel se produit ce fonctionnement particulier du cerveau.

Mais cela ne suffit pas. L'intérêt que présente ce fonctionnement nous oblige de l'examiner de plus près et de le distinguer des autres fonctionnements. A cet effet, nous suivrons le langage dans chacun des trois stades de l'évolution fonctionnelle : dans l'excitant fonctionnel, dans la matière fonctionnelle, dans le mouvement fonctionnel.

Mais, avant de commencer, nous devons nous prémunir contre une cause possible d'erreur. Quand nous parlons, nous n'inventons pas le langage : nous ne faisons que reproduire dans la mémoire des sens et dans celle des mouvements ce que nous avons déjà appris. La fonction du langage ne s'exerce dans sa réalité que lorsque nous apprenons ou que nous inventons un mot nouveau. Par conséquent nous ne devons pas oublier cette distinction dans la description qui va suivre.

Excitant fonctionnel. — L'excitant fonctionnel du langage est une impression sentie : pour exprimer une chose par des signes, il faut sentir cette chose, la voir, l'entendre, etc. A ce point de vue, le langage ne se distingue en rien des autres mouvements intelligents qui, tous, sans exception, sont précédés d'une impression sentie.

Matière fonctionnelle. — En présence de l'excitant fonctionnel, l'activité sensible apprécie, compare, juge et détermine le but à atteindre. Quel est ce but? Ce but consiste

à établir entre la cause impressionnante et l'activité motrice un rapport significatif, c'est-à-dire un lien qui unisse d'une manière indissoluble la cause impressionnante et un certain mouvement de nos organes.

Établir des rapports significatifs, telle est, en acte, la matière fonctionnelle du langage. La nature particulière de cette matière sert à distinguer non-seulement le langage des autres fonctionnements du cerveau , mais encore elle permet d'établir entre l'animal et l'homme une barrière infranchissable. Les animaux expriment plus ou moins vivement leurs désirs, leurs sentiments, mais, en aucun cas, ils n'établissent un véritable rapport significatif.

Entre le sentiment très-vif et le mouvement expressif qui lui succède au dehors, il n'y a, chez la bête, aucun temps d'arrêt ; l'un est la conséquence fatale de l'autre.

Chez l'homme qui crée le mot, il y a un temps d'arrêt sublime, et ce moment est rempli par la détermination du rapport significatif. Lorsque la matière fonctionnelle est constituée par l'établissement du rapport significatif, l'activité motrice intervient pour l'extérioriser en provoquant les mouvements fonctionnels.

Mouvements fonctionnels. — Analogues aux mouvements fonctionnels des autres organes, les mouvements fonctionnels du langage ont pour but d'extérioriser la matière fonctionnelle. Malgré cette analogie fondamentale, ces mouvements présentent, dans le langage, des particularités excessivement importantes, et qu'il est indispensable de signaler.

Dans les organes à sécrétion ou à effet mécanique tels que le foie, le muscle, la matière fonctionnelle se montre hors de l'organe toute formée, complète : la bile, la contraction, sont des produits complets. Dans le cerveau, cette matière ne reçoit une forme complète et définitive qu'à la faveur des mouvements fonctionnels. Pourquoi cela? Parce que les trois termes qui constituent le rapport significatif, c'est-à-dire la cause impressionnante qu'il faut signifier, le mouvement des organes et l'acte intentionnel qui les unit l'un à l'autre sont de pures manières de sentir qui ne se traduisent, en sortant de l'encéphale, que par une simple excitation sur les fibres motrices, et que cette inlluence n'a une signification réelle pour celui qui établitle rapport, ou pour les autres, qu'à la condition

de recevoir une forme sensible dans le phénomène sonore qui résulte du mouvement des organes. Le mot est la forme sensible, accessible à nos sens, sous laquelle se présentent à nous les trois termes du rapport significatif. Donc, différente en cela de la matière fonctionnelle des autres organes, la matière fonctionnelle du langage n'est complète qu'en s'objectivant, en se concrétant dans le phénomène sensible qui résulte des mouvements fonctionnels. Cette différence n'est pas la seule.

Tandis que les organes à sécrétion et à effet mécanique extériorisent leur matière fonctionnelle sans la sentir, sans la connaître, le cerveau, lui, sent et connaît ses mouvements fonctionnels; il en prépare le modèle dans l'intimité de la vie cérébrale, et il en dirige l'exécution par un sens spécial, par l'ouïe ou par la vue.

Enfin, tandis que le foie et le muscle, après avoir extériorisé leur produit, ne reçoivent plus rien de ce dernier, le cerveau au contraire se nourrit du résultat de ses mouvements fonctionnels ; le son, l'image, résultant de ces mouvements, deviennent l'image figurée et persistante de ses propres actes.

Les particularités que nous venons de signaler ont une importance de premier ordre, soit au point de vue de la physiologie, soit au point de vue de l'explication des troubles de la parole. Nous résumerons les enseignements qu'elles renferment sous forme de propositions.

1° Pour avoir la valeur d'un signe-langage, le mot doit nécessairement réveiller in actu les trois termes du rapport significatif. Le phénomène sonore pain, par exemple, ne signifie ce qu'il doit signifier qu'à la condition de réveiller l'image du pain, qu'à la condition de provoquer l'exécution tacite des mouvements qui doivent donner naissance au phénomène sonore pain, et enfin à la condition de solliciter la répétition de l'acte intentionnel qui unit les deux premiers termes. Ces trois termes sont inséparables dans la constitution du signe-langage, mais ils représentent des phénomènes distincts, correspondant à des éléments matériels distincts. Par conséquent, chacun des trois termes peut être atteint séparément par suite d'une lésion cérébrale, et, dès lors, nous comprenons]pourquoi certains malades se souviennent du mot sans pouvoir l'exprimer par la parole, tandis que d'autres prononcent encore le mot, mais sans y attacher aucun sens.

2° Il n'y a qu'une seule fonction-langage . — En effet, il n'y a pas deux manières d'établir un rapport significatif. L'acte intentionnel qui préside à l'établissement de ce rapport et qui constitue en réalité la fonction ne saurait varier. Un seul des trois termes peut sans inconvénient varier, ce sont les organes du mouvement. Que le mouvement-signe soit exécuté par les membres ou par le larynx, peu importe. Le mouvement exécuté n'en représente pas moins un des trois termes nécessaires du rapport. Cette variation possible, dans les organes du mouvement, nous autorise simplement à dire que la fonction unique du langage peut s'exercer à la faveur de mouvements de diverses natures, et que, par conséquent, il peut exister diverses formes de la môme fonction-langage.

3° // n'y a et il ne peut y avoi?' que deux fo?'mes de la fonctionlangage. — Cette affirmation repose sur la nécessité de l'intervention d'un sens spécial pour diriger les mouvements du langage. Pour diriger un mouvement, le sens spécial doit être nécessairement impressionné par ce dernier. Or, le sens de la vue et celui de l'ouïe sont les seuls qui puissent être impressionnés par des mouvements organiques voulus et déterminés ; cette impressionnabilité n'existe pas pour les sens du goût, du toucher et de l'odorat; par conséquent il n'y a et il ne peut y avoir que deux formes de la fonction-langage : la parole et la mimique.

-4° L'écriture n'est pas un langage. — N'étant qu'une traduction visuelle du signe sonore, le signe écrit ne peut arriver à l'entendement qu'en suivant la filière sensitive à travers laquelle il a dû passer pour être formé. Cette filière est représentée par les organes de la parole. 11 est évident, en effet, que pour comprendre notre écriture nous devons la parler et non simplement la voir. Quant aux objets, aux plantes qui ont un langage, dit-on, ils ne font que nous rendre le langage que nous leur avons prêté.

Nous aurions encore beaucoup à dire sur le langage, car cette fonction, par les difficultés originales de son évolution et par le nombre de ses mystérieux rouages, est assurément la plus importante des activités cérébrales ; mais nous devons nous limiter et nous renfermer dans le cadre essentiellement physiologique de l'excitant fonctionnel, delà matière fonctionnelle et des mouvements fonctionnels. Ce que nous en avons

dit, d'ailleurs, pourra paraître suffisant pour faire admettre désormais, en physiologie, la fonction du langage au même titre que les fonctions du foie, du muscle et des autres organes. Nous terminerons par quelques considérations sur les conditions anatomiques qui président à l'évolution de cette fonction.

Siège anatomique de la fonction-langage. — Analogue à tout fonctionnement particulier du cerveau, le langage est constitué par un phénomène de sensibilité, par un phénomène de mémoire et par un phénomène d'excitation motrice. Par conséquent, nous devons trouver les conditions anatomiques de cette fonction dans les couches optiques, dans la couche corticale et dans la région qui unit cette dernière aux corps striés.

De ces trois localisations, la dernière seule avait attiré l'attention des cliniciens, en général, parce que l'on croyait à une localisation totale de la fonction en un point particulier. Sans s'en douter, on ne considérait ainsi que le phénomène d'excitation motrice et on était conduit à donner le nom d'aphasie, non pas aux troubles de la fonction-langage considérée dans son ensemble, mais aux troubles particuliers qui accompagnent l'altération d'un seul des trois phénomènes qui concourent à la fonction. De là l'impossibilité d'expliquer la plupart des faits de l'aphasie, et particulièrement la persistance de la mémoire des mots, celle du langage des gestes, de l'écriture coïncidant avec l'abolition plus ou moins complète des mouvements de la parole.

En décentralisant, au contraire, les diverses activités qui concourent au langage, nous pouvons rendre au mot aphasie toute l'étendue de signification qu'il doit avoir et expliquer tous les phénomènes dont il est la représentation.

En effet, les phénomènes de sensibilité, de mémoire, d'excitation motrice étant nécessairement liés l'un à l'autre et tous les trois étant indispensables pour que la fonction-langage soit, il y aura aphasie toutes les fois qu'un de ces phénomènes sera empêché ou aboli par suite d'une lésion matérielle.

C'est ainsi que les hommes qui tombent dans le coma à la suite d'une hémorrhagie, d'un ramollissement ou d'une compression des couches optiques, sont aphasiques par abolition du phénomène sensible.

Ceux qui, par suite d'inflammation, de compression, de ramollissement de la couche corticale, délirent ou tombent en

démence, ceux-là sont aphasiques par altération du phénomène de mémoire. Dans la fameuse discussion qui eut lieu à l'Académie de médecine, en 1865, sur l'aphasie, M. Parchappe avait fort judicieusement insisté sur cette forme d'aphasie que M. Baillarger de son côté n'admettait pas.

Ceux enfin qui ne peuvent plus parler par suite d'hémorrhagie, de ramollissement ou de sclérose de la région qui unit les cellules motrices de la couche corticale aux corps striés (Baillarger), ceux-ci sont aphasiques par l'abolition du phénomène excito-moteur.

Ces trois formes fondamentales d'aphasie se trouvent souvent réunies, mais passagèrement, dans le même sujet. Il est assez fréquent, en effet, de voir un malade atteint d'apoplexie présenter d'abord une insensibilité absolue; puis la sensibilité revient, mais la mémoire est absente, le faciès exprime l'indifférence et l'apathie, en un mot l'entendement est encore obscurci; l'amélioration s'accentuant davantage, le regard s'illumine d'un reflet intelligent, la mémoire réapparaît, mais le sourire et quelques mouvements de la face témoignent seuls encore de l'intégrité des conditions anatomiques de la mémoire et des notions acquises; enfin un progrès nouveau se manifeste par la possibilité d'exprimer au moyen de la parole les diverses formes de l'activité cérébrale, et de tous ces troubles si graves il ne reste plus qu'une hémiplégie symptomatique d'une lésion matérielle, qui n'avait atteint que momentanément et par une influence éloignée, les conditions anatomiques de la fonction-langage.

Les troubles du phénomène sensible, du phénomène de mémoire et du phénomène excito-moteur dans le langage représentent les trois divisions fondamentales dans lesquelles on peut faire entrer tous les troubles connus sous le nom d'aphasie. Mais, pour compléter le cadre, il faudrait rattacher chacun de ces troubles aux conditions particulières qui président à la constitution et au développement de la fonction-langage. C'est ce que nous avons fait, et nous avons pu ainsi expliquer tout ce qui jusqu'à présent avait paru inexplicable. Cependant, ne pouvant pas donner ici un trop grand développement à notre pensée, nous terminerons en disant :

Les résultats de l'analyse physiologique touchant les conditions anatomiques de la fonction-langage se résument ainsi

qu'il suit : Au lieu de chercher ces conditions en un seul point des hémisphères, nous les avons trouvées dans les trois centres qui président au développement des trois phénomènes fondamentaux de toute activité cérébrale, c'est-à-dire dans les couches optiques, dans la région corticale, et dans la région qui unit la couche corticale aux corps striés. A l'appui de cette manière de voir, nous n'avons apporté aucun fait nouveau, par la raison bien simple que les faits relatifs à cette question sont innombrables, et, comme ils ont été recueillis par les hommes les plus compétents et les plus autorisés, nous n'avions que l'embarras du choix.

Notre objectif d'ailleurs a été de soumettre les faits matériels et primaires, déjà acquis à la science, à la pierre de touche de l'analyse physiologique, dans le double but de leur donner leur véritable signification, et de faire jaillir de notre analyse des faits d'un ordre plus élevé, destinés à diriger l'investigation de l'avenir dans la recherche de nouveaux faits primaires et matériels.

En deux mots : au lieu de poursuivre la recherche d'une localisation mal définie et introuvable, nous émettons le vœu, que désormais on cherche d'après les données de l'analyse physiologique, ce qui permettra d'interpréter judicieusement les symptômes pendant la vie et les lésions après la mort.

Gomme corollaire de la description de la fonction du langage, nous dirons un mot sur la pensée et sur les caractères essentiels qui distinguent l'homme de la bête.

De la pensée. — Qu'est-ce que la pensée? Pour nous c'est un mode d'activité fonctionnelle du cerveau, essentiellement constitué par la fonction-langage répétée tacitement et s'exerçant dans un but imaginaire ou raisonnable.

Nous démontrerons, en quelques mots, l'exactitude de cette manière de voir, qui est loin d'être généralement acceptée.

Nous établirons d'abord une ligne de démarcation entre ce qui est la pensée et ce qui n'est pas elle, pour démasquer une confusion très-possible.

La pensée ne peut être confondue qu'avec les phénomènes de mémoire simple.

Lorsque nous évoquons, dans le souvenir, l'image d'une personne, d'un paysage, quand nous vivons en un mot au milieu des images sensibles qui nous ont déjà impressionnés, nous

nous souvenons, mais nous ne pensons pas; cela est évident, à moins que l'on ne prétende changer le sens des mots.

Mais si, non content de vivre au milieu des images du passé, nous établissons, entre ces images, des rapports de temps, d'espace, de nombre, etc., sans le secours des signes du langage, appellerons-nous cela penser? Non, certes. Agir ainsi, c'est tout simplement sentir avec intelligence, c'est voir les rapports de toute nature : c'est une simple vue de l'intelligence, vue fugitive et incapable de se prêter aux opérations de l'esprit, tant qu'elle n'est pas formulée, tant qu'elle n'est pas concrétée, limitée par le signe du langage.

Se souvenir n'est donc pas penser ; établir des rapports sans le secours des signes, non plus. Que reste-t-il donc en fait d'actes intimes que l'on pourrait confondre avec la pensée? Rien, si ce n'est la pensée elle-même. Mettez un nom sur ces images que vous évoquiez dans le souvenir, formulez, par un mot, les rapports que l'intelligence établissait entre les causes impressionnantes, et vous aurez la pensée, c'est-à-dire un acte rendu sensible à lui-même par le résultat sensible des mouvements provoqués.

Quant à ceux qui prétendent qu'il y a une parole interne qui précède la parole externe, ceux-là sont dupes d'une illusion. La parole interne n'est que la parole externe répétée tacitement, et cette parole, avant d'être un phénomène de mémoire, fut nécessairement un phénomène sensible extérieur : soit que nous ayons appris le mot, soit que nous l'ayons créé nous-même, nous l'avons mis dans notre mémoire à l'état de phénomène extérieur. A ce sujet, il sera bon de se rappeler ce que nous avons dit touchant le mécanisme des mouvements intelligents.

Ainsi donc, la pensée est un acte qui ne peut s'exercer qu'à la faveur des signes du langage, et cet acte n'a pas pu s'exercer avant la réalisation extérieure du mot. L'acte et le mot sont contemporains ou plutôt ils représentent deux moments inséparables d'un même phénomène.

Après avoir déterminé les conditions de la fonction-langage, après avoir montré que la pensée est un mode d'activité s'exerçant à la faveur des signes du langage, nous sommes en mesure d'exprimer, smis forme de conclusion, la différence qui existe entre la bête et l'homme :

DEPUIS BICHAT JUSQU'A Nos JOURS. 349

1° La bète ne pense pas parce qu'elle est privée des signes du langage, qu'il ne faut pas confondre avec les mouvements expressifs ;

2° La bêle n'a pas. de langage parce qu'elle est incapable d'inventer le rapport significatif;

3° La bête n'invente pas le rapport significatif parce que le principe sensitif chez elle, — d'autres sont libres de dire les cellules sensitives, — ne sent pas l'intelligent, c'est-à-dire les rapports de toute nature et que, ne sentant pas l'intelligent, elle est incapable de classer dans sa mémoire des notions intelligentes et de provoquer des mouvements intelligents ;

i° La bête sent les causes impressionnantes, elle les classe sous forme de notions sensibles dans la mémoire et provoque des mouvements en rapport avec ces dernières.

L'homme senties causes impressionnantes; il sent de plus ce qui est entre ces causes, c'est-à-dire les rapports de toute nature, et il formule cette manière de sentir dans le signe-langage ; il classe ces diverses manières de sentir dans sa mémoire, sous forme de notions intelligentes, et enfin il provoque des mouvements en rapport avec ces dernières.

Tels sont la bête et l'homnic : à l'un le sensible, la mémoire et le mouvement instinctif; à l'autre le sensible, l'intelligent, la mémoire et les mouvements intelligents.

DE L'ANATOMIE ET DE LA PHYSIOLOGIE A LA MÉDECINE

Bichat, comme un brillant météore, ne fit que passer dans le champ de la science; mais la trace lumineuse qu'il y a laissée a provoqué un nombre considérable d'applications à la médecine. Pour mettre un certain ordre dans notre exposition, nous examinerons successivement l'anatomie pathologique, l'histologie pathologique, l'anatomie chirurgicale et la physiologie pathologique.

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