ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Bichat avait tracé un programme d'anatomie pathologique qui devait imprimer à cette branche de la médecine une di-
rection toute nouvelle. Tandis qu'avec Bonnet et Morgagni l'anatomo-pathologie se montrait un peu trop l'esclave des théories médicales, nous allons la voir au contraire secouer le joug des systèmes, se créer une vie indépendante et prétendre même imposer sa domination aux autres branches de la pathologie. Prost, successeur immédiat de Bichat, essaie de remplir le programme de l'illustré physiologiste en publiant son Traité de médecine éclairée par l'observatio?} et l'ouverture du corps. Puis viennent les auteurs du Dictionnaire des sciences médicales, qui rapportent toutes les lésions cadavériques à des altérations de nutrition (hypertrophie et atrophie), à des altérations de forme et de position, à des altérations de texture, à des corps étrangers animés.
Dupuytren professe les mêmes principes et, sous son inspiration, Jean Cruveilhier publie son Essai sur l'anatomie pathologique en général, et sur les transformations et productions organiques en particulier.
Laennec émet, le premier, l'idée que, parmi les produits pathologiques les uns ont leurs analogues dans l'organisme, tandis que les autres sont de formation nouvelle. Cette division est devenue classique sous le nom de produits homœomorphes et hétéromorpltes.
Rostan, dans son livre sur Yorganicisme, proclame la prééminence de la lésion organique sur tous les autres éléments de la pathologie : « Organes sains, fonctions saines, et fonctions troublées, organes malades. »
Andral rassemble, dans son Précis (Yanatomie pathologique, les faits épars et il se propose, en résumant le passé, de préparer l'avenir de la science. Son anatomie pathologique est divisée en anatomie pathologique générale et en anatomie spéciale. Dans la première il expose : 1° les lésions de circulation comprenant les hyperémies, les congestions ou fluxions, les hémorrhagies et les anémies ; 2° les lésions de nutrition comprenant les hypertrophies, les atrophies, les ramollissements et les indurations, les productions accidentelles, graisseuses, cartilagineuses, tuberculeuses, mélaniques, etc. ; 3° les lésions de sécrétion comprenant les produits anormaux sécrétés à la surface ou dans l'intérieur des tissus; 4° les altérations du sang ou nosohémies ; 5° les lésions pures et simples de l'innervation.
A la même époque (1829), Lobstein publiait à Strasbourg son Traité d'anatomie pathologique, et, l'année suivante, Cruveilbier faisait paraître son Anatomie pathologique du corps humain (avec planches). En même temps des recherches originales sur divers sujets d'anatomie pathologique étaient publiées par des auteurs d'une grande autorité.
Broussais publie son histoire des phlegmasies chroniques.
Laennec, dans son traité de l'Auscultation médiate, essaie de prendre pour base de la classification nosologique les désordres organiques, et il décrit autant de maladies des poumons et du cœur qu'il y a de lésions organiques.
Louis fait pour la dothinentérie et le tubercule ce que Laennec avait fait pour d'autres maladies.
Rochoux faisait l'anatomie pathologique du cerveau; Calmeil rattachait la paralysie des aliénés à des lésions de l'encéphale ; Lallemand faisait l'anatomie pathologique des lésions de l'encéphale ; Bouillaud écrivait son traité de l'encéphalite et son traité des maladies de cœur, dans lequel il décrit le premier l'endocardite, et où il montre la coïncidence de cette dernière maladie avec le rhumatisme articulaire; Ollivier, d'Angers, publiait son essai d'anatomie pathologique sur les maladies de la moelle; Andral son essai d'hématologie pathologique; Bright faisait connaître une nouvelle maladie due à une altération particulière des reins ; Ribes prépare dans son travail, sur l'inflammation des veines, la découverte de la thrombose, de l'embolie, etc
Enfin, le sang, cette chair coulante, selon l'expression de Bordeu, est conquis, lui aussi, à l'anatomie pathologique parle traité de Piorry et L'Héritier ( Traité des altérations du sang, 1840), mais surtout par le remarquable ouvrage d'Andral : Essai d'hématologie pathologique (1842).
Tous ces travaux, accomplis dans la première moitié du xixe siècle, ont jeté une grande lumière sur l'histoire des maladies, et, quand on considère les bienfaits que la science en a tirés, on n'a pas le courage de critiquer les anatomo-pathologistes exclusifs d'avoir prétendu résumer la pathologie dans la connaissance de la lésion organique. D'ailleurs, les progrès de là science ont déjà fait justice de cette exagération. Nous n'en voulons d'autre preuve que le traité d'anatomie pathologique générale de Cruveilhier, dans lequel ce grand maître trace des
limites à l'anatomie pathologique et la défend contre les exagérations intempestives. Il est juste de dire cependant que Andral et les premiers anatomo-pathologistes ne professèrent pas les exagérations de l'école organicienne.
Histologie pathologique. — Pendant qu'en France les anatomo-pathologistes remplissaient si glorieusement le programme de Bichat, en Allemagne et en Angleterre on semblait dépasser les vues de ce programme en appliquant le microscope à la connaissance des lésions organiques. L'anatomie pathologique des systèmes de tissu simple se trouvait ainsi complétée par ce nouveau moyen d'investigation.
Wilson Philips (1801) étudiait les lésions microscopiques de l'inflammation sur l'animal vivant ; Thompson en 1809, Gruithuisen en 1816, Hastings en 1820, Kaltenbrumer enl826, s'occupaient du môme sujet et donnaient une théorie de l'inflammation basée sur l'examen microscopique ; J. Miiller recherchait avec le microscope la véritable structure des tumeurs ; Vogel publiait son atlas d'histologie pathologique, et Lebert sa physiologie pathologique; G. Wedd, de Vienne, faisait paraître ses Fondements d'histologie pathologique ; J. Goodsir, Carpenter, Kolliker, Yirchow, Miiller et beaucoup d'autres publiaient des travaux qui ont élevé l'histologie pathologique à la hauteur où nous la voyons aujourd'hui.
En France, les études histologiques prirent un grand développement à partir de la publication de l'ouvrage de Lebert. C'est à la sagesse de vues que ce travail renferme qu'on doit attribuer l'élan enthousiaste qui s'empara chez nous de la jeunesse médicale en faveur des études micrographiques. Les travaux de Lebert, poursuivis par Sédillot, Yerneuil, Broca, Michel, Follin, Gh. Bobin, Lancereaux, ont enrichi la science et particulièrement la pathologie des tumeurs, de notions éminemment précieuses.
Los recherches histologiques, dit M. J. Béclard, n'ont pas seulement conduit à la découverte de faits intéressants , elles ont imprimé à l'anatomie pathologique une nouvelle direction. Pénétrant plus avant dans la substance des organes, à la faveur de procédés qui lui appartiennent en propre, la scrutant plus intimement que l'anatomie pathologique descriptive, V histologie tend de plus en plus à venir histogenic. Elle ne se borne plus à saisir les lésions organiques dans leurs degrés les plus avancés, sous leur forme la plus frappante; elle veu*
aller plus loin, remonter à leur origine, aux phases les moins apparentes de leur développement. Son terrain de prédilection est justement cette frontière indécise qui sépare le tissu sain du tissu en voie d'altération, là où l'état normal confine à l'état morbide commençant (1).
Non-seulement l'histologie pathologique nous a fait connaître les lésions des tissus élémentaires et les altérations des fluides, mais encore elle nous a dévoilé la cause des maladies parasitaires : la teigne, la gale, le muguet, les cysticerques, les échinocoques, la trichinose, etc. (2).
Cependant il est rare qu'une chose excellente en elle-même n'entraîne pas. les esprits, à cause de sajDonté même, dans la voie de l'exagération.
Nous avons vu que les anatomo-pathologistes, s'exagérant l'importance des lésions anatomiques dans l'histoire des madies, avaient prétendu faire tout reposer sur l'anatomie pathologique.
Les histologistes n'ont pas résisté à un entraînement du même genre et nous voyons beaucoup d'entre eux, Virchow en tête, proclamer tout haut que' l'histologie pathologique résume en elle toute la pathologie. A la faveur de quelques faits empreints d'un caractère de vérité incontestable, Virchow s'est cru autorisé à édifier sous le nom de pathologie cellulaire une nosologie nouvelle qui prend les allures d'une doctrine médicale. Rien ne justifie cette prétention et l'idée fondamentale de cette doctrine repose sur un fait qui est loin d'être généralement accepté, savoir: la cellule considérée comme le point de départ de tous nos (issus.
D'autres histologistes, M. Robin par exemple, pensent que des éléments différents, et tout aussi nombreux que la cellule, jouent dans l'histogenèse un rôle non moins important qu'elle. D'ailleurs, en admettant que l'histologie pathologique puisse un jour servir de base à la véritable doctrine médicale, ce jour est loin d'être arrivé.
Nous n'en voulons d'autre preuve que ce qui se passe pour Y inflammation. On sait que pour Virchow l'exsudat inflammatoire est dû à une prolifération cellulaire du tissu conjonctif avoisinant le foyer. Cette théorie, émise pour la première fois
(1) J. Béclard et Axenfeld, Rapports sur les progrès dp. la médecine,]}, o.
(2) Voir pour plus de détails l'article consacré au microscope.
id que l'exsudat inflammatoire est fourni par le plasma sann constituant, en dehors des vaisseaux, une matière amorphe îs laquelle, le plus souvent, se développent par genèse des ments anatomiques plus ou moins abondants. D'un autre ,é, M. Cohnheim, en faisant des recherches sur l'inflamman de la cornée des grenouilles, a constaté que les éléments nveaux ne proviennent pas d'une prolifération des cellules smatiques, mais des vaisseaux eux-mômes. D'après lui, les -puscules trouvés dans le milieu enflammé ne seraient autres e les leucocytes eux-mêmes, qui seraient parvenus à s'échap- • à travers les stomates des vaisseaux sanguins. Hoffmann Recklinghausen observèrent les mômes phénomènes. Mais ïcker voyait tout autre chose : il constatait, toujours avec le croscope, que les corpuscules lixes de la cornée subissent e métamorphose progressive (prolifération cellulaire) etqu'ils tiennent, en se multipliant, des cellules amiboïdes. Enfin Morel, de Strasbourg, et ses élèves, MM. Duval et Strauss, montrent que le travail de prolifération commence au niiu du traumatisme et rayonnne de là dans tous les sens ; ils étendent aussi que les leucocytes proviennent d'une proliation cellulaire extra-vasculaire ayant son origine dans la llule plasmatique.
Ces renseignements empruntés à M. E. Rindfleisch (Traité listologie pathologique, p. 96) nous prouvent combien sont u sûres encore les voies de l'histologie, car enfin il s'agit là phénomène le plus important et le plus commun, puisqu'il t la forme fondamentale de la plupart des processus pathoniques.
A notre humble avis, l'histologie normale et pathologique est e science encore au berceau ; ses notions ne sont pas suffimment précises, suffisamment stables pour former un tout, i ensemble systématisé, d'après lequel le médecin puisse se riger sûrement. Ce temps viendra sans doute, nous l'espérons, >us le désirons ; mais nous avons le devoir de nous tenir sur réserve, quant au moment présent, puisque les histologistes ix-mêmes nous disent que, dans l'espace de quelques années, urs connaissances se modifient à ce point que toute l'histogie est à refaire : « Comparez, dit E. Rindfleisch, le chapitre ; la néoplasie pathologique de ma seconde édition avec celui
qui lui correspond dans la première. 77 ny est resté pierre sur pierre, grâce aux Billroth, Cohnheim, Thiersch, Waldeyer, Strickcr, Kôster, etc.; et combien de temps notre œuvre actuelle se maintiendra-t-elle? » (Rindfleisch, Traité d'histologie pathologique, — Lettre d'introduction).
Rien n'est plus vrai : l'histologie se modifie sans cesse comme toute science qui est en plein développement. Aussi est-il bon qu'elle ménage ses forces et qu'elle ne les disperse pas au vent des systèmes. L'histologie restera ainsi un des flambeaux de la médecine, et tout le monde y gagnera.
ANATOMIB CHIRURGICALE.
Tandis que l'anatomie descriptive se borne à décrire, à enregistrer les faits d'une manière plus ou moins exacte, sans en tirer les conséquences, il est une autre anatomie qui précise mieux les rapports et les connexions des organes entre eux, qui les étudie couche par couche, topugraphiquement, et dontle but principal est de condenser toutesles notions élémentaires fournies par l'anatomie descriptive, de les préciser, de les féconder, de les élever enfin à la hauteur de connaissances raisonnées pour les appliquer utilement à la pratique de la chirurgie. Cette anatomie porte judicieusement le nom ft Anatomie chirurgicale, et on peut dire qu'elle a pris naissance dans le siècle actuel, bien que le nom eût été antérieurement employé.
Le but de l'anatomie chirurgicale a été parfaitement défini par Denonvilliers dans son Éloge de Blandin :
Son but, dit-il, est de préparer à la chirurgie, et surtout aux opérations par l'anatomie. Sa prétention est d'instituer une science qui apprenne au chirurgien à diriger le bistouri au sein des parties profondes, avec autant de certitude que si ces parties étaient transparentes. Pour cela il décompose le corps en régions, ou groupes naturels de parties dont il étudie chacune à part comme un organe spécial, qui a sa forme, son étendue, ses limites, sa structure, son développement, ses variétés, ses fonctions (1).
Selon l'observation judicieuse de M. Rochard (2), l'anatomie
(1) Rapport sur les progrès de In chirurgie, par Denonvilliers, Xelaton, Velpeau, Félix Guyon. Léon Labbé, p. 11. '2) Rochard, Histoire de la chirurgie française au XIXe siècle, p. OS.
chirurgicale ne pouvait pas naître de toutes pièces. Elle fut préparée par des travaux spéciaux sur quelques régions importantes, telles que la région inguinale par Scarpa, la région périnéenne par Langenbeck, les régions de la tète et du cou par A. Burns (1). En France, Dupuytren se préoccupa, dans ses cours, de l'anatomie chirurgicale, mais l'introduction réelle de cette science dans l'enseignement officiel ne remonte qu'à Béclard (1821).
A partir de cette époque, l'anatomie chirurgicale qui avait été inspirée et qui reposait d'ailleurs sur les travaux de Bichat prit un grand développement, surtout en France. Les travaux de Velpeau (2), Blandin (3), Pétrequin (4), Malgaigne (5), Bichet (6), résument la plupart des progrès qu'on a réalisés dans cette branche de l'anatomie. Quant aux applications à la pratique de la chirurgie, elles ont été fécondes. Mentionnons les services innombrables rendus à la médecine opératoire, et les avantages que l'on a retirés de l'étude des organes, au point de vue de l'influence particulière des tissus qui les composent, sur le développement et la marche des lésions organiques. C'est ainsi que Yelpeau professait, dès 1833, que chacune des parties constituantes de la peau peut devenir malade isolément et imprimer à la maladie des formes, des caractères spéciaux. C'est ainsi encore que le même chirurgien professait que l'évolution des tumeurs, en général, est influencée et souvent modifiée par les milieux organiques où elle s'accomplit.
Yogel devait confirmer un peu plus tard la justesse de cette vue en démontrant la loi d'analogie de formation (7).