‹ Applications de la gymnastique à la guérison de quelques maladies [electronic resource]Chapitre 12 sur 26 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Je n'ai pas à faire comprendre au public l'utilité des exercices gymnastiques ; car après avoir été négligée pendant des siècles, cette partie si importante de l'éducation est enfin sortie de l'oubli où on la laissait.

Je n'ai pas non plus à entreprendre l'histoire des exercices, des luttes, des combats et des jeux, qui ont si puissamment contribué à illustrer les peuples anciens. Il serait d'ailleurs difficile aujourd'hui de connaître avec certitude ce qu'ont fait nos devanciers à cet égard ; mais il n'est pas douteux que,

pratiquant avec ardeur les exercices du corps, les anciennes générations n'aient produit des sujets d'une force presque miraculeuse. Ces merveilles pourraient encore se reproduire de notre temps, si les habitudes ou la nécessité entraînaient de nouveau les hommes vers un but semblable. A notre époque, nous n'avons ni les mœurs, ni les goûts, ni les besoins des temps passés, en fait d'exercices physiques.

A quoi bon rappeler sans cesse et donner comme exemple des faits qui ne sont plus de notre temps? Au lieu de former des projets inexécutables, je voudrais que notre expérience, en matière de gymnastique, nous servît à nous faire adopter une méthode plus rationnelle et plus profitable que tout ce qu'on a fait jusqu'à présent ; et ce ne serait pas les conseils de gens éclairés qui manqueraient à cet utile enseignement, afin qu'on pût en obtenir en peu de temps d'immenses résultats.

Malheureusement, bon nombre de ceux qui se «ontmisàenseignerla gymnastique, ignorant même le mécanisme et les avantages des mouvements les plus élémentaires, se sont livrés, pour cacher leur insuffisance, à toute espèce de tours de force ou de mouvements excentriques qui n'ont jamais fait et ne

leront jamais partie de la gymnastique rationnelle, c'est-à-dire de la gymnastique utile à la santé. La liberté sans limite laissée à l'enseignement de la gymnastique, je ne dis pas en France seulement, mais partout, a fait naître fréquemment dans l'esprit du public de l'incrédulité sur les services qu'elle peut rendre, et la jeunesse a été conduite à pratiquer des exercices étranges qui sont toujours nuisibles et souvent dangereux.

Toutefois, nous devons rendre ici justice à nos élèves des Lycées de l'État, dont la direction gymnastique nous est confiée depuis vingt-cinq ans ; jamais, sauf de très-rares exceptions, ils n'ont cédé au funeste penchant de faire tourner les exercices gymnastiques à l'acrobatisme.

Avant d'entrer dans des détails plus minutieux, voyons d'abord quelle marche a suivie l'enseignement de la gymnastique en France depuis la fin du dernier siècle. Grâce à cette revue sommaire d'un passé si voisin de nous, on pourra mieux se rendre compte du désordre qui existe aujourd'hui.

Sans laisser de côté les estimables travaux de beaucoup d'auteurs, plus anciens ou plus récents, sur lesquels je serai trop heureux de revenir souvent, je crois pouvoir prendre, pour point de départ.

la gymnastique médicinale et chirurgicale de M. le docteur Tissot, publiée en 1780, à Paris.

Quand on comprend bien les préceptes contenus dans ce précieux livre, et surtout quand on a pu les mettre en pratique pendant un certain temps, on est naturellement surpris que d'aussi sages conseils n'aient pas été plus tôt suivis docilement par tous ceux qui, depuis 1780, aussi bien en France qu'ail leurs, ont cru faire mieux en introduisant de prétendues innovations, qui ne sont généralement qu'une reproduction peu intelligente du livre de Tissot.

Quant à moi, peu éclairé, comme tant d'autres, au début de ma carrière, je déclare avec une vive satisfaction que je n'ai connu l'importance que pouvaient avoir les exercices gymnastiques sur le physique et le moral, et même sur certaines maladies, qu'à partir du jour où j'ai eu le bonheur d'étudier le livre de ce vénérable docteur.

Je ne crains pas d'ajouter qu'il est regrettable que depuis 1780, date de l'apparition de cet ouvrage, la France n'ait vu tenter aucun essai par un de ses enfants, avant que le hasard et la nécessité n'aient mis sur cette voie, trente-six ans plus tard, M. Amoros, Espagnol de naissance.

Afin d'éviter qu'on ne m'accuse ici de malveil-

lance à l'égard de M. Amoros, et dans la seule intention d'établir d'une manière irrécusable quelles furent ses premières tentatives, je vais citer un court passage écrit par lui-même, en 1838, lorsque le gymnase de Grenelle fut dissous par ordonnance royale.

Voici ce passage :

« L'accueil que M. Amoros avait reçu l'ayant » déterminé à se faire naturaliser Français, des let- » très patente^ lui furent expédiées le 10 juillet » 1816. Mais le secours qui lui était accordé comme » réfugié était loin de compenser les 60,000 francs » de rentes qu'il avait perdus en quittant l'Espagne. » 11 dut donc aviser au moyen de pourvoir à son » existence et à celle de sa famille. Ce fut alors » qu'il fonda une école de gymnastique, chez » M. Durdan, qui tenait une maison d'éducation, » rue d'Orléans, n° 9, près le Jardin-du-Roi. »

Je dois faire observer que vers cette époque deux autres professeurs, M. Comte d'If verdun, et M. Clias de Berne (toujours des étrangers) , se trouvaient à Paris poursuivant le même but. Mais M. Amoros sut les devancer, de façon qu'il ne fut question que de sa prétendue méthode. Il est important aussi de remarquer ici que M. Amoros avait à son service,

dès 1819, un professeur allemand nommé Weilenmann, qu'il avait fait venir de Zurich.

Arrivé à Paris vers le milieu de 1816, M. Amoros put, par une décision du li novembre 1819 , se faireconcéder l'immense terrain, connu sous le nom de parc de Grenelle, dans lequel il établit d'abord le gymnase militaire; puis, une année après, un gymnase civil, qui ne différait en rien du premier, pas plus, pour la construction matérielle des machines, que pour l'enseignement des exercices. A partir de ce moment, les choses allèrent vite; car dans la première période de 1820 à 1826, il fut accordé et dépensé plus de 300 mille francs, tant pour la construction de machines que pour réparations de bâtiments.

Je ne chercherai nullement à entrer dans les détails de ce qu'a pu faire M. Amoros pour maintenir sa position tout exceptionnelle de 1819 à 1838, époque de la dissolution complète d'un établissement qui avait été jusque là soutenu à tant de frais. J'ai sous les yeux une assez grande quantité d'écrits publiés par lui-même à différentes époques ; et en général, ils ont pour sujet principal des plaintes longues et fastidieuses et des demandes de fonds, dont le chiffre allait toujours croissant.

Je dirai seulement, qu'il est permis de douter, quoi qu'en dise M. Amoros, qu'il ait eu quelques pensées sérieuses sur l'art dont il montrait l'intention de vouloir doter la France.

Il ne cesse de parler, dans ses écrits, de ses inventions, de ses découvertes, de ses ateliers de précision construits à grands frais, de salles de dessins, de travaux de fortification, de procédés spéciaux pour former les professeurs, etc. , etc.

Certes, si tout cela avait dû être réel et complet, c'était bien à l'époque où je fus détaché de mon régiment pour venir à cette école en qualité de sousofficier du génie, vers la fin de 1835. Je fus nommé, peu de temps après mon arrivée, sous-inspecteur des travaux et exercices. Mais je dois dire ici toute la vérité; je ne trouvai absolument rien de tout ce qu'annonçait M. Amoros, et je puis ajouter qu'il n'existait rien dans cette école qui pûtpermettre de penser que pareille chose eût jamais existé. Il y avait un maître de musique qui faisait répéter quelquefois les trois ou quatre chants qui servaient à accompagner les mouvements élémentaires, d'un bout de l'année à l'autre. Des moniteurs militaires, depuis longtemps attachés à l'école , montraient à se servir des machines suivant les régies établies

par M. Amoros. Les séances avaient lieu cinq fois pas semaine, et duraient deux heures; à huit heures du matin, on réunissait les militaires; les moniteurs les conduisaient aux exercices. M. Amoros venait faire une tournée ; puis la séance terminée, tout le monde partait pour recommencer exactement la même chose le lendemain ; et pendant plus de deux années, durant lesquelles j'ai rempli ces fonctions, jamais je n'ai entendu parler de cours spéciaux, ayant pour but de nous faire mieux comprendre l'importance de ce que l'on nous apprenait. Les machines de ce vaste établissement étaient construites sans goût; leur forme était lourde, leurs complications tout à fait inutiles ; et les énormes dépenses qu'elles occasionnaient ont eu enfin pour conséquence la suppression de la gymnastique entretenue aux frais de l'État; ce qui réagit sur beaucoup de maisons particulières, où la gymnastique aurait été le plus nécessaire.

Ce déplorable système de machines coûteuses et à développements exagérés, est encore continué aujourd'hui. Combien de fois ai-je été attristé , en voyant dans les institutions des deux sexes, et même dans des établissements orthopédiques jouissant d'une certaine réputation , des machines qui n'é-

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taient pas seulement désagréables à la vue, mais qui devaient en outre produire des résultats funestes, et tout à fait contraires à ceux qu'on en attendait?

Lorsque en I8/16, j'ai été chargé par l'administi-ation de la guerre de dessiner toutes les machines adoptées pour l'enseignement de la gymnastique militaire, j'ai déjà beaucoup diminué leurs dimensions, et j'ai supprimé bien des complications inutiles. Mais il reste encore beaucoup à faire pour que ces machines soient complètement en rapport avec le but qu'on s'est proposé, en réglementant les exercices corporels à l'usage de notre vaillante armée. Je ne pouvais pas d'ailleurs opérer à moi seul une réforme définitive, et je dois avouer qu'à cette époque je n'avais pas encore toute l'expérience nécessaire pour modifier, d'une façon irréprochable, toutes les machines adoptées par la Commission.

La gymnastique civile de M. Amoros ne différait en rien de sa gymnastique militaire. Il n'y avait d'ailleurs qu'une seule et unique méthode pour tout le monde , y compris même les enfants des deux sexes. Afin de confirmer cette remarque, je cite en passant, un extrait des considérations générale, sur les échelles de bois [Gymnastique Amoros, tome second, page 209.)

» Dans les planches ii et m des machines , on » voit des échelles en bois ayant les différentes pro- » portions que je viens d'indiquer, et j'établirai » comme règle générale, que tout élève qui com- » mence ces exercices doit les pratiquer sur une » échelle dont les bcàtons doivent être plus ou moins » rapprochés suivant son âge et sa taille, et dont » les montants soient plus ou moins forts et écartés, ), selon le poids de son corps et la longueur de ses ,) bras. De là vient que j'ai dans mon établissement ,) des échelles depuis huit pieds de hauteur jusqu'à » quarante-cinq pieds, et dont les bâtons sont écartés entre eux depuis trois pouces jusqu'à dix-huit. ,, Ainsi je puis exercer des élèves, depuis l'âge de ,) trois ans jusqu'à celui de cinquante, et de petits ), êtres qui n'ont que deux pieds six pouces, ou des » grenadiers qui ont six pieds. »

Ainsi, comme on le voit, M. Amoros demandait à peu près le même développement de force musculaire et les mêmes exercices à la nature naissante et à la nature entièrement formée, Il en était malheureusement de même de tout le reste; et ce principe, adopté et développé par l'homme qui avait une grande influence à cette époque, a servi d'exemple à tous ceux qui lui ont succédé, comme il en sert

encore aujourd'hui à la grande majorité de ceux qui se présentent pour accroîti-e le développement de la jeunesse et améliorer l'espèce humaine.

Je serais désolé qu'on me supposât l'intention de rechercher plus particulièrement tout ce qui pourrait porter atteinte à la renommée de M. Amoros ; car ce dénigrement est loin de ma pensée. Je veux seulement établir un fait, en exprimant ma surprise de voir que, malgré l'extrême facilité qu'on a en matière gymnastique de créer des exercices de tous genres à l'infini, M. Amoros, après vingt années de pratique en France, ait eu besoin, pour composer son ouvrage, publié en 1838, d'emprunter un certain nombre de figures à un livre publié bien antériem-ement au sien ( Gymnastique élémentaire, par M. Clias, 1819). Ce procédé mécontenta beaucoup M. Clias, puisque, datis un second ouvrage [Somas^ cétique naturelle), qu'il publia en 18/i2, page 5, il se plaint très-amèrement de l'indiscrétion de M. Amoros, en s' exprimant ainsi :

« En 1819, l'auteur publia, à Paris, en langue » française, son cours élémentaire de gymnastique.

» Cet ouvrage aurait pu servir de guide à l'homme •) qui débutait alors en France, sans principes, sans » expérience, incapable de démontrer par l'exemple,

» s'il avait voulu étudier et suivre régulièrement la » méthode approuvée par le juge le plus compé- » tent, la Faculté de médecine de Paris. Mais cette » méthode fut honteusement et maladroitement piln lée. Sur quatre-vingt-dix figures qu'elle contient, » le professeur officiel s'en appropria cinquante, » sans y changer la moindre chose. Chacun peut ai- » sèment reconnaître le plagiat.

» La plupart des exercices reçurent en même » temps de nouveaux noms et une fausse applica- )) tion, parce que le gymnasiarque ignorant ne les | » comprenait pas et ne pouvait en exécuter aucun, » Jusqu'à la suppression du gymnase de Grenelle, en 183S, M. Amoros fut le seul, ou à peu près, qui eut un gymnase civil à Paris ; si MM. Comte et Clias lirent quelques efforts, on entendit peu parler de leur méthode.

Peu de temps après la suppression du gymnase de Grenelle, M. Amoros reçut encore, à son gymnase civil de la rue Jean-Goujon, quelques officiers et sous-officiers de l'armée. Il conserva cet établissement jusqu'à sa mort, qui eut lieu en I8Z18. Ainsi mourut un homme qui, après avoir été exceptionnellement favorisé pendant de longues années, ne laissa rien après lui que des embarras et des diffî-

cultés. En eflet, comme l'immense parc de Grenelle lui avait été concédé pour sa vie durant, on ne put toucher à cette vaste localité après la suppression de l'école. On n'eut pas même le droit de toucher aux machines que le gouvernement avait si largement payées, et elles périrent presque toutes sur place, faute d'entretien; celles même qui avaient été étabUes, d'après les modèles de M, Amoros, dans les gymnases divisionnaires , eurent le même sort et pour la même raison. Il n'eut pas plus d'égards ni de reconnaissance pour ses plus anciens serviteurs, qui l'avaient si bien secondé dans ses entreprises, et il laissa sa fortune entière, ainsi que son gymnase de la rue Jean-Goujon, à de misérables valets, qui vendirent tout et disparurent.

Si j'ai quelque tort en rappelant des détails aussi tristes, j'en demande sincèrement pardon à la mémoire de M. Amoros. Mais quand je pense à l'état d'ignorance dans lequel je me trouvais, après avoir passé deux années entières là où j'aurais dû tout apprendre, et où j'étais arrivé avec les meilleures dispositions, il m'est impossible, même en faisant de grands efforts, d'avoir la moindre gratitude envers M. Amoros; et je médis que, connaissant sans aucun doute son infériorité, il n'avait qu'un but

dans son enseignement, c était d'éviter par tous les moyens possibles de laisser se former à son école des hommes capables, dans la seule crainte d'être supplanté et incontestablement dépassé en peu de temps.

Maintenant, après avoir dit franchement le mal, je dois ajouter que M. Amoros était doué d'une persévérance peu commune ; souvent il a eu des luttes sérieuses à soutenir contre de puissantes autorités qui étaient opposées à son système, et "toujours il en est sorti vainqueur, jusqu'au moment de sa chute définitive.

Voici, au sujet de ce que je viens de dire, quelques documents qui, je crois, seront lus avec intérêt, si l'on se rappelle le temps où ils se sont produits et les différents jugements qu'ils renferment au sujet de l'établissement de M. Amoros. Je regrette de ne pas les consigner tout entiers; mais il y a des observations plus ou moins longues que je crois pouvoir supprimer, sans nuire au sujet spécial que nous traitons.

Extrait du Moniteur du 20 mars 1832. — Discours prononcé par M. le baron de Mornay, à la Chambre des députés, dans la séance du lundi 19 mars 1832.

« Article vu, gymnase militaire, 60,000 fr. »

Après avoir longuement développé l'utilité des exercices et la nécessité de les étendre, M. le baron de Mornay s'exprime ainsi :

« La gymnastique affermira la santé des riches et >) des pauvres, elle moralisera, fortifiera et embel- » lira la génération qui doit nous remplacer.

» La gymnastique, fondée sur l'anatomie et sur » l'observation des faits, est le meilleur moyen de » corriger la paresse de l'esprit, de développer une » intelligence obtuse, de guérir quelques diffor- » mités, quelques maladies et même plusieurs vices. » (Aux voix ! aux voix!)

» Permettez- moi de vous soumettre une autre ob- » servation. (Parlez ! parlez ! )

» Lorsque le gouvernement aura reconnu la perte » énorme qui résulte pour le pays de trois cent » millions d'impôts employés à nourrir, sans profit, ') une armée de quatre cent mille hommes, et aussi ') de la non production de deux cents autres millions » qu'aurait accumulés tous les ans pour la richesse

» de la France, le travail de ces quatre cent mille » hommes jeunes et forts, alors l'armée, moins )> nombreuse, pourra être employée à de grands et » beaux travaux publics.

» Je vous le demande, messieurs, quelle écono- » mie, ne trouvera-t-on pas dans la vigueur et la » faculté de persistance qu'auront acquises nos sol- » dats gymnasiens ! Ils feront deux fois plus d'ou- » vrage que des ouvriers ordinaires, et dix fois plus » que ces ouvriers pitoyables qu'on voit souvent à )) Paris simuler le travail, lorsqu'ils sont payés par » l'administration. »

Voici un autre passage :

u Dirigez cet enseignement dans des vues morales „ et sympathiques, et vous aurez perfectionné, je » dirais presque créé, l'éducation; car elle doit ten- ,, dre à l'harmonie des formes et des fonctions. La » gymnastique normale amorosienne me paraît ce „ qu'on a fait de mieux pour atteindre ce but; elle ,, tend à faire ce que l'empereur Napoléon nommait » des hommes carrés, c'est-à-dire qui offrent le rap- ,, port le plus parfait de l'intelligence de l'âme et „ du corps, pour obtenir la plus grande énergie

» soutenue. »

Après plusieurs discussions sur l'adoption ou le

refus des 60,000 francs demandés psir M. le baron de Mornay, M. Demarçay prend la parole et s'exprime ainsi :

« Il faut véritablement avoir du courage, une » espèce de dévoûment; il faut ne pas craindre de » s'exposer à toutes les haines, à toutes les calom- » nies des personnes intéressées à soutenir les abus, » pour venir les combattre à cette tribune.

» Je suis allé au gymnase dont il est question ; je » l'ai vu en détail; on m'a même fait l'honneur de » m'y traiter comme un personnage considérable, » ce qui m'a rendu un peu confus. (On rit.)

» Après tous ces honneurs, je vous avoue que j'ai n fait résistance à ma conscience, depuis plusieurs » années, pour ne rien dire contre cet établisse- « ment. Je ne suis certainement pas ennemi d'une » bonne éducation militaire, tant au physique qu'au » moral ; je m'en suis occupé assez longtemps. Je » ne m'opposerai pas non plus à ce qu'on cultive ce » que la gymnastique peut avoir de bon et d'utile, » comme les marches, les courses, la natation, et, en » général, toute espèce d'exercices dirigés par des » médecins, par des hommes instruits, sous le rap- )) port de l'anatomie et de la physiologie. Mais, en » vérité , la plupart des exercices pratiqués dans le

» gymnase de M. Araoros, sont, les uns puérils, » les autres extrêmement dangereux.

» J'ai vu les exercices de M. Amoros; et, en » comparaison de ceux que font les personnes qui » se livrent particulièrement à ce genre d'exercice, » ces exercices sont une véritable puérilité; ce n'est

rien du tout. Par exemple, on apprend à sauter » sur des chevaux de bois.

„ On n'a qu'à aller preudre des leçons chez Fran- „ coni ou quelque écuyer, et l'on vous fera faire

des choses beaucoup plus curieuses et instruc- » tives.

„ Si vous vous étiez donné la peine d'aller voir >, ces exercices, vous auriez pu vous convaincre de « la vérité de ce que je viens de dire. Et il n'est personne qui n'eût pensé comme moi des exer- „ cices de cet établissement. Un de nos honorables >, collègues nous a lu le prospectus de M. Amoros. »

M. deMornay. « Je vous demande pardon; je „ n'ai point lu ce prospectas. Je demande la pa- « rôle. »

M. le général Demarçay. « Messieurs, je dé- „ clare , dans mon câme et conscience , qu'après „ avoir vu ces exercices, je trouve qu'ils méritent „ bien peu d'être encouragés, ou plutôt qu'ils ne

)) méritent pas du tout de l'être. (Exclamation.)

w Non , Messieurs , ils ne méritent nullement » [d'être encouragés. Ils seront dangereux; ils sont » dirigés sans connaissance de cause, sans instruc- )) tion et d'une manière tout à fait contraire au but )) qu'on se propose, quoiqu'on nous ait dit que cet » établissement a été approuvé par des hommes re- » commandables. »

Toute cette instructive discussion se termina par le vote d'une somme d'augmentation de vingt mille francs, au lieu de soixante qui était demandée.

Je ne veux rien ajouter à tout ce qui vient d'être rapporté ci-dessus. Je ne puis qu'engager les personnes qui voudraient se rendre compte de la discussion complète, à recourir au Moniteur universel du 20 mars 1832.

Quoique ces procédés fussent peu faits pour amener la réussite d'une aussi noble entreprise que celle de rendre les hommes plus forts, d'adoucir leurs mœurs, et d'augmenter leur activité générale, l'armée française n'en a pas moins gagné par les essais de M. Amoros un certain degré d'énergie , et une aptitude militaire, qu'elle ne possédait certainement pas au même degré avant la pratique de ces exercices.

Ce qui permet de penser que la suppression du gymnase de Grenelle eut surtout pour but de mettre mi terme aux désagréments sans fm que M. Amoros suscitait au gouvernement, c'est que dès 1839, une commission, présidée par M. le général Du Roctieret, fut instituée pour élaborer un règlement qui dût servir de base à l'enseignement de la gymnastique dans l'armée. Ce règlement fut entièrement fait; mais, par des raisons que je n'ai nulle envie d'approfondir, il ne vit jamais le jour.

Le 21 octobre 1845, M. le ministre 'de l'instruction publique nomma une commission, qui fut chargée de rechercher les causes du ralentissement passager de ces exercices dans toutes les maisons d'éducation, et de faire un règlement propre à servir de guide à tous les professeurs des collèges, et des écoles du royaume. Cette commission, après quelques recherches insignifiantes, fit venir cinq professeurs de gymnastique près d'elle. Nous comparûmes à la réunion du 12 novembre 1&Z|5, et l'on nous interrogea. Ces cinq professeurs représentaient deux nuances différentes ; il y avait deux employés civils, et trois employés militaires pompiers. Les questions qui nous furent adressées étaient de trèspeu d'importance ; et les trois militaires pompiers

lie craignirent pas de déclarer, à la suite de C|uestions qui les avaient mis sur la voie, que la gymnastique avait provoqué chez eux des dispositions ignobles. Je crois bon de ne faire aucune réflexion sur les dispositions tout exceptionnelles de ces messieurs; et je me bornerai à dire, que cette déclaration vint fort à propos pour clore la séance; car nous ne sûmes jamais quel rapport avait fait cette commission, ni ce qu'était devenu le fruit de ses recherches.

Le 2h avril I8/16, nne nouvelle commission militaire fut nommée par M. le ministre de la guerre, sous la présidence de M. le général Aupick, pour composer une instruction propre à l'enseignement de la gymnastique dans les corps de troupes, et dans les établissements militaires. Cette deuxième commission militaire n'échoua pas comme les précédentes ; car le résultat de son travail fut imprimé en 18Zi7.

En novembre. 18Zi 6, la préfecture de la Seine avait provoqué aussi une réunion de professeurs pour nommer un délégué général, chargé de l'enseignement de la gymnastique, dans les écoles communales. Après examen, M. Clias fut nommé à cet emploi, qu'il abandonna bientôt pour retourner dans

sa patrie, après avoir obtenu ce qu'il désirait emporter de France, le prix Monthyon ; et, à l'exemple de M. Amoros, il ne laissa aucune trace durable de sa méthode.

En juillet 18i7, MM. les docteurs de l'Hôpital des Enfants malades, demandèrent l'introduction des exercices gymnastiques dans cet établissement. J'eus le bonheur, comme je l'ai dit plus haut, d'être chargé de cette mission, et la méthode appliquée aux petits malades réussit tellement bien que les exercices furent adoptés définitivement, vers la fin de la même année, par une décision du Conseil général de la Seine.

En septembre 18/i9, nous fûmes chargés, M. d'Argy, aujourd'hui colonel d'infanterie, et moi, d'établir un gymnase normal militaire à Fontainebleau; mais l'emplacement nécessaire n'ayant pu être obtenu, nous reçûmes l'ordre de cesser notre travail.

Le 26 octobre 18/i9, nous fîmes démolir, par ordre supérieur, tout ce qui restait encore debout, dans l'ancien gymnase du parc de Grenelle.

Le 22 décembre 18/i9, M. le ministre de la guerre fit former des collections de matériels mobiles de gymnastique, composés par M. d'Argy et moi.

Le 22 juin 1852, nous fûmes chargés, de nouveau, M. d'Argy et moi, d'établir déOnitivement un gymnase normal militaire, dans la redoute de la Faisanderie, près Yincennes.

Enfin, le 7 novembre 1853, M. le ministre de l'instruction publique nomma une nouvelle commission, chargée de composer un règleuient pour l'enseignement de la gymnastique dans les Lycées de l'Empire. Cette commission termina son travail, qui fut approuvé et publié le 13 mars iSbh.

D'après tout ce qui précède, que faut-il penser de la gymnastique, telle qu'on l'enseigne le plus communément de nos jours ? C'est qu'au début, on n'a pas compris toute l'importance de cet enseignement. Et pourtant,, cet art a pour objet de régénérer, de perfectionner, d'augmenter la puissance humaine, sous tous les rapports, aussi bien pour soulager celui qui souffre que pour ajouter à la somme de bien-être de celui dont la santé est parfaite.

Cet art, dis-je, qui touche aux choses les plus précieuses de la vie, est abandonné presque tout entier aux militaires; et si, par hasard, quelques sujets civils se mêlent de l'enseigner, ils manquent, pour la plupart, d'instruction et souvent d'éducation première.

Comment se fait-il, lorsqu'on peut, sans peine puiser à tant de bonnes sources anciennes et modernes, qu'on agisse à contre-sens et qu'on prenne des exercices de saltimbanque pour des études de haute école? Encore, si ces excentricités n'avaient fait de tort qu'à ceux qui ont eu la faiblesse de les exécuter, et si, surtout, ces tours de force n'avaient pas franchi les murs en toile, qui leur servent ordinairement de limite, on aurait pu garder le silence à cet égard ; mais, se parant du nom de gynmasiarques, qu'ils n'ont usurpé que pour s'introduire plus facilement dans le monde, ces redoutables professeurs ont fait un tort immense à la gymnastique, en inculquent à la jeunesse ce goût effréné d'exercices aussi inutiles que ridicules, qui, de tous temps, ont été condamnés par la bienséance et les gens sensés.

Voici, à ce sujet, une réflexion qui ne manquera pas d'intérêt, et qui ne peut être mieux placée qu'ici; elle est extraite de l'excellent livre de M. Sabbathier, publié à Paris en 1772, page h.

a II s'en faut beaucoup, néanmoins, que le corps „ humain tire une égale utilité des chfférentes sortes d'exercices, dont les Anciens, guidés par le pur >> instinct, ou éclairés par la raison, se sont avisés ;

» car, parmi ces exercices, il y en a quelques-uns » qui sont accompagnés d'agitations si violentes et » de contorsions si peu naturelles, qu'ils ne sem-

blent nullement propres à entretenir les ressorts » de notre machine dans le juste équilibre, qui doit « en établir la bonne constitution.

» Tels sont, par exemple, le pugilat, le pancrace, » les sauts périlleux des voltigeurs, etc., qui ne » sont bons, tout au plus, qu'à l'acquisition d'une w force et d'une impétuosité brutales, ou d'une agi- » lité qui tient du prestige ; qualités, dont tout le » mérite se borne à se produire en spectacle aux » yeux du peuple, toujours amoureux de ce qui lui » paraît surprenant et outré. »

Voici un autre passage, qui servira de confirmation au premier, attendu qu'il a été écrit par un homme de science, et à une date beaucoup plus rapprochée de nous ; il est extrait de la Gymnastique médicale du docteur C. Londe, publié en 1821, page 235.

« Les tours de force, exécutés sur le trapèze, » et toutes les voltiges, n'ont, par rapport à la » santé et à la force, aucun avantage sur les exer- » cices que je viens d'examiner. Tout leur mérite » consiste dans l'acquisition superflue d'une agilité.

» qui tient du prestige, mais qui n'a d'utilité que » pour les hommes qui, faisant le métier de funam- » bules, doivent continuellement, pour en tirer du » gain, éblouir les yeux d'une multitude avide de » tout ce qui lui paraît fort au-dessus de ses » forces. »

Cette perturbation des choses a malheureusement été poussée si loin et acceptée si facilement par le public , qu'il est difficile aujourd'hui de lui faire comprendre l'influence heureuse que peuvent avoir des exercices bien dirigés, sur le physique, aussi bien que sur le moral ; et les personnes étrangères à la connaissance de cet art, ne peuvent en découvrir les abus. Pour preuve de ce que j'avance, je ne ferai qu'une observation. Qu'on se donne la peine de regarder à l'entrée de presque toutes les propriétés de campagne, que verra-t-on, que ce soit d'ailleurs pour des enfants ou des hommes? deux poteaux et une traverse, à laquelle sont suspendus un trapèze et des anneaux, c'est-à-dire précisément les deux machines les moins utiles et qui servent de préférence aux acrobates, sur les places publiques. Peut-on conclure de-là, que les personnes bien élevées ont un goût naturel pour tous ces tours de force? Cela ne peut pas être. Il est donc plus

sage et plus logique en même temps, comuie je le disais tout h l'heure, d'attribuer ce mauvais choix de machines à l'ignorance générale en fait de gymnastique utile.

Et comment l'enseignement de la gymnastique, aurait-il pu faire des progrès ? A son début, on ne s'est servi que de militaires pour former les professeurs ; aujourd'hui, on se propose de se servir de soldats pour former des moniteurs. Pendant longtemps, bien que la chose fût mal comprise, il y avait cependant une certaine retenue pour tout ce qui pouvait ressembler à l'acrobatisme; aujourd'hui, au contraire, on en fait presque le principal mérite de l'art. Je ne rappelle ici qu'un seul souvenir. Vers J8/i5 et 18/16, une troupe de moniteurs de gymnastique ayant à leur tête le directeur d'un établissement assez bien placé dans la ville, s'établit aux Champs-Élysées pendant les fêtes du roi, pour faire voir, moyennant une faible rétribution, les beaux résultats de la gymnastique; ce qui n'empêcha pas le directeur de la troupe d'être choisi, peu de temps après, pour professeur d'un jeune prince.

Tout le monde a pu remarquer que, depuis lors, cette passion des professeurs de gymnastique de paraître en public sous forme d'acrobate, a pris une

extension déplorable. Souveat en entendant parler de commissions nommées pour régler cet enseignement, on a dû penser qu'une réforme, depuis longtemps attendue, pourrait enfin être obtenue ; mais les travaux de ces commissions ont eu des résultats si insignifiants qu'ils ont été plutôt nuisibles qu'utiles au véritable enseignement de la gymnastique.

Et comme je me dois avant tout à l'art auquel j'ai consacré trente-cinq ans de ma -vie, je n'hésite pas à dire que la dernière commission, dont le rapport a été pubUé le 13 mars 185Zi, a porté un coup funeste à cet enseignement, et d'autant plus regrettable, que c'est la jeunesse même qui se trouve en être la première victime.

Me trompé-je, cette fois encore, en me plaignant de ce règlement, avec toute la réserve et le respect qu'on doit à des hommes éclairés et sincères? Mais peut-on accepter, de gaîté de cœur, une décision qui fait reculer en arrière un art qui ne demande qu'à faire de sérieux progrès? Comment admettre, en effet, que pendant trente-six ans. que l'enseignement souffre et qu'on parle si souvent de l'améliorer, on ne fait rien, et que, quand on se décide enfin à faire quelque chose, on en soit toujours à tracer l'historique mille fois rebattu de l'influence des

exercices du corps sur la Scanté ? Puis , après quelques détails sur la fonction des muscles dans certains mouvements, page 25, on déclare :

« Qu'un homme, qui pourrait entrer dans de tels » détails sur tous les mouvements du corps, aurait » quelque chose de mieux à faire que de se consti- » tuer moniteur de gymnastique dans un lycée. »

Dans un autre passage, page liS, sur l'avis de deux membres de la commission, on déclare qu'on trouvera facilement, pour les lycées de l'empire, des maîtres parmi les hommes sortis des écoles militaires de gymnastique ou du corps des sapeurspompiers.

Enfin, la partie la plus difficile de l'art, c'est-àdire la progression et la description des exercices, aurait pu, un moment embarrasser la commission; mais là, elle ne rencontra pas plus d'obstacle qu'ailleurs, pom- résoudre cette difficile question.

Voici son arrêté concernant les exercices, p. 22,

« Cette partie de notre tâche est fort aride ; mais » il est un moyen de l'abréger. Dans les excellentes » instructions que l'administration de la guerre a » publiées pour l'enseignement de la gymnastique, » dans les corps de troupes et les établissements

n nnlitaires, chaque exercice, ou plutôt chaque » temps d'un exercice a un nom, un numéro; tous » les détails en sont figurés et décrits; ces instruc- » tlons, d'après les vues de la commission, devien- » dront classiques dans les lycées, comme elles le » sont aujourd'hui dans l'armée; il nous sera donc » permis, lorsque nous le jugerons convenable, de » nommer simplement ceux des exercices que nous » leur auront empruntés. »

Tous ces arrêtés, d'une commission chargée d'une mission aussi importante, ne font-ils pas rétrograder la gymnastique au point où elle en était à ses premiers débuts?

Déclarer qu'un homme n'a besoin de rien savoir de ce qui concerne sa profession, n'est-ce pas anéantir l'art dans ses fondements? Déclarer que des hommes sortis de leur village , depuis si peu de temps, seront de bons maîtres auprès de la jeunesse , quand ils auront passé six mois dans une école militaire, où l'on répète toutes les leçons, théorie en main, faute de mieux, n'est-ce pas méconnaître toutes les exigences de cette partie de l'enseignement ?

Prendre pour guide une théorie de gymnastique militaire, qui n'est pas adaptée au but qu'on se pro-

pose d'atteindre, n'est-ce pas détruire toute la réalité de l'art, et augmenter le mal qu'on voudrait guérir? Oublie-t-on que toute cette jeunesse est douée d'un vif sentiment d'initiative qui ne dépend pas toujours de sa volonté, mais bien de ce qu'elle voit faire ; que si vous lui donnez des lourdauds pour maîtres, elle les imitera sans s'en douter, et que si elle découvre leur ignorance, le mal sera bien plus grand encore, car elle les imitera en se moquant d'eux? On peut objecter l'influence de la discipline ; cette influence est puissante ; mais suflîtelle pour l'éducation, où le bon exemple fait les trois quarts de la besogne? Non, certainement, et les erreurs que je me suis permis de signaler resteront d'autant plus incompréhensibles , que le président de la commission était inspecteur général de l'ordre de la médecine, et qu'il ne pouvait ignorer que, depuis près d'un siècle, ses collègues témoignent le regret que les professeurs de gymnastique ne fussent pas plus à la hauteur de leur mission.

On pourrait croire, d'après tout ce que je viens de dire, que je suis poussé par quelque esprit d'animosité contre tout ce qui est fait; il n'en est rien. La douleur que j'éprouve en voyant le désordre aug-

menier tous les jours, dans un enseignement aussi important, me fait seule agir, et mon unique vœu serait de pouvoir, avec le secours de ma longue expérience et de mes faibles lumières, réussir à faire quelque chose d'utile.

On aurait tort de conclure, de l'état actuel des choses, qu'un nouveau mode d'enseignement serait difficile à établir ; la difficulté ne serait pas aussi grande qu'il paraît; car il n'est pas de personne sensée qui ne déplore, comme je le fais, l'extravagance d'une gymnastique livrée à tous les caprices, et le peu de parti qu'on sait en tirer, quand on devrait tant obtenir d'elle.

11 n'y a plus aujourd'hui à chercher la vérité ; un besoin impérieux se fait sentir partout, d'une gymnastique plus rationnelle et plus dignement pratiquée. Insister sur la nécessité de la réforme, serait ouvrir la porte à de nouvelles discussions, et motiver des rct-rds d'exécution déjcà beaucoup trop prolongés.

Néanmoins, avant d'exposer un nouveau mode d'enseignement, je crois devoir signaler très-succinctement le danger qu'il y aurait à laisser la pratique de la gymnastique dans la voie qu'elle a suivie jusqu'à présent.

J'ai déjà dit qu'elle dut sa première organisation en France à des hommes trop âgés, trop peu instruits, et très-mal enseignés. Le point de départ étant défectueux, la partie la plus délicate de l'enseignement a disparu ; on n'a pas su développer la souplesse, la sûreté, l'adresse, et je dirai même, la délicatesse de mouvements, que la nature donne abondamment à toute cette jeunesse, qui ne demande que des maîtres pour féconder ces dons précieux.

Malgré la longue lutte que nous soutenons depuis vingt-cinq ans, dans quelques Lycées, dans les Hôpitaux et ailleurs, pour enseigner l'art de la gymnastique, avec toute la prudence qu'il exige, cette résistance est impuissante pour combattre le mal au point où il en est. La gymnastique, aussi matériellement enseignée qu'on l'a fait jusqu'à présent, en demandant presque toujours aux enfants trop jeunes une exertion de force prématurée, a contribué à amener l'état nerveux et impatient dans lequel se trouve bon nombre d'enfants et de jeunes gens d'aujourd'hui. Ce malheureux penchant aux exercices excentriques a aussi fait perdre peu à peu la pratique de beaucoup de jeux qui étaient des plus salutaires. Les enfants et les jeunes gens de nos jours se poussent et se heurtent brusquement; mais ils ne

savent presque plus se plaire à aucun jeu ; pris de cette fièvre pernicieuse, qui veut tout connaître sans rien examiner, ils abandonnent, dès le début, l'exercice qu'on leur prescrit, si la machine ou l'instrument n'obéit pas de suite à leur mobile volonté.

Le vénérable docteur Tissot écrivait, en 178/i, le passage suivant, dans son Traité des nerfs, iome II, page Zi36. Cette citation prouve que le mal signalé par moi date déjà d'assez loin , et elle servira de corollaire à mes observations.

Voici ce qu'écrivait ce bon et savant homme : « L'abandon presque total des jeux d'exercice ), pour les enfants et pour les jeunes gens, est, ,, comme je m'en suis déjà plaint, une autre cause » que l'on peut ranger dans le même ordre, et qui » a fait un mal infini. Au lieu du volant, du billard, « du mail, de l'arc, de la paume, on a adopté des „ distractions casanières, totalement opposées aux ,) besoins de la nature, qui, à cet âge, veut de l'ac- ,> tion. Aussi elles ne sont pas des plaisirs réels; „ elles en usurpent le nom, et, sous ce nom, elles >, laissent, réellement, dévorer tacitement par l'en- « nui, et privent, sinon de toute action, au moins „ d'une action suffisante; et, du manque d'action

» et de l'ennui, il résulte nécessairement des maux » de nerfs, de l'hypocondrie, des convulsions, à un » âge où elles n'existaient dans les siècles précé- » dents que par quelques raisons graves. Les jeux » de cartes, devenus presque partout la seule dis- » traction de tous les âges, ne peuvent en rien rem- » placer aucun de ceux dont ils ont pris la place ; » ils occupent plus qu'ils n'amusent; ils n'exercent » point le corps ; ils ne reposent point les passions ; » ils ne donnent généralement point de vraie gaîté. » Aussi, l'on n'a à en espérer aucun bon effet, et ils » en ont plusieurs mauvais, puisqu'ils réunissent » les désavantages d'une vie sédentaire et occupée, » et qu'à l'ordinaire on n'en remporte que de la » tristesse, au lieu de cette gaîté qui est la suite des » jeux que je regrette. »

Je déclare donc, en m'appuyant sur une autorité aussi respectable, que tous les jeux qui donnent de l'exercice au corps, et qui sont admis par la société, devraient, à l'avenir, faire partie de la gymnastique pédagogique, en les assujettissant aux règles qui leur sont propres, et être enseignés par des professeurs de gymnastique , quand ils commencent l'éducation physique des enfants.

Mais je laisse tous ces détails ; et voici le projet

que je crois utile de soumettre à la haute sollicitude de S. Ex. M. le ministre de l'instruction publique : ce serait d'établir et de fonder, sur des bases dignes de notre civilisation, une école normale de gymnastique générale. On y formerait des gymnastes, qui propageraient, dans toutes les institutions de France, les véritables principes de l'art, qu'ils auraient euxmêmes appris dans l'établissement central.

Je présente cette proposition avec d'autant plus de confiance, que la création dont il s'agit ne demanderait qu' une assez faible dépense de premier établissement; elle rendrait au pays des services dont il a le plus pressant besoin, et qu'il attendra toujours vainement, si l'administration n'intervient pas avec toute son autorité.

Après être restée longtemps en arrière dans cette partie importante de l'éducation, la France se trouverait tout à coup sans rivale dans le monde entier, pour protéger l'extension d'un art qui doit incontestablement augmenter la force, et même le bonheur des individus.

Si S. Ex. M. le ministre veut bien accorder sa bienveillante protection à l'essai que nous sollicitons avec tant d'instance, le projet de l'école, telle que nous la concevons avec ses règlements, est com-

posé ; et rien ne serait plus facile que de le soumettre au jugement de S. Ex. M. le ministre, s'il nous faisait l'honneur de bien vouloir nous consulter.

Je ne m'abuse pas, d'ailleurs, sur la prompte réalisation de ce projet; mais, comme il n'est plus possible de négliger l'enseignement de la gymnastique, et qu'il n'y a pas encore d'ouvrage assez précis pour servir de guide à tant de moniteurs à peine dégrossis, je vais, en attendant une décision plus favorable, donner la description des exercices qu'il serait préférable de mettre en pratique dans toutes nos institutions. De cette façon, les moniteurs pourront à première vue, cormaître les exercices qu'ils peuvent faire exécuter sans danger, et sans abuser des forces naissantes de leurs jeunes élèves, comme cela arrive trop fréquemment. Je diviserai ces exercices en quatre séries, par des numéros qui indiqueront avant chaque exercice, par quelle série d'élèves il peut être exécuté. En procédant de cette façon, le n" 1, indiquera les élèves de la première cour d'un lycée; le n" 2, ceux de la deuxième cour; le n" 3, ceux de la troisième, et len° à, les plus petits de la quatrième cour. Dans les institutions particulières, rien ne sera plus facile que de mettre les séries d'élèves en rapport avec celles que je viens d'indiquer.

Avant de donner la description des exercices, je dois dire que déjà, depuis longtemps, dans les lycées, nous avons abrégé et adouci plusieurs commandements, afin qu'ils fussent plus en rapport avec l'éducation de la jeunesse.

Ainsi, au lieu de ces longs commandements inutiles pour l'exécution, comme par exemple : Garde à vous, Peloton,

Par le flanc droit, A droite ;

En avant, pas accéléré, Marche. Nous commandons :

Face à droite; droite.

Pas accéléré ; marche.

Et il en est de même pour tous les mouvements qui peuvent, sans inconvénient, supporter ces abréviations.

Pour les demoiselles, les commandements sont encore plus adoucis. Nous leur commandons : Alignez vous, au lieu de : à di'oite alignement. Bien, au lieu de : fixe.

Faites un à droite, au lieu de : face à droite. Partez, au lieu de : marche, etc.

Avant de passer à la description des exercices, je dois consigner quelques observations pratiques d'une grande utilité.

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