GYMNASE NORMAL
« Je soussigné, colonel-directeur du Gymnase » normal de Paris, certifie que le sieur Laisné » (Alexandre-iNapoléon) , sergent au 2" régiment du » génie, a été, pendant l'espace de deux ans, em-
» ployé dans cet établissement comme professem- » sous -inspecteur des travaux et des exercices, ), commission qu'il a très-bien remplie, et que la » place que M. le ministre de la guerre lui a accor- „ dée de moniteur au gymnase divisionnaire » d'Arras, est une récompense de ses bons ser- » vices. »
Paris, 20 janvier 1838.
Le colonel, directeur du gymnase normal, inspecteur des gymnases militaires.
Signé : AMOROS.
J'étais à peine rentré dans la carrière civile, que je fus appelé par les dames du couvent des Oiseaux pour enseigner la gymnastique aux élèves de leur institution. C'est dans cette maison que, pour la première fois, je m'aperçus de l'ignorance extrême où m'avait laissé ma position de sous-inspecteur au Gymnase normal de Paris, et je sentis tout ce qui me manquait, quand je dus enseigner régulièrement cet art à de jeunes personnes intelligentes. Mais je ne veux pas insister maintenant sur ce point, et jepour-
suis mon récit.
En ^839, année de l'Exposition quinquennale, j'exposai un projet de gymnase complet. Toutes les
machines étaient modelées en relief, d'après les principes du colonel Àmoros, avec les seules modifications que mes faibles connaissances à cette époque m'avaient permis d'y apporter.
En 1840, j'ai pris la direction des gymnases des Lycées impériaux, et je tentai, la même année, d'appliquer les exercices gymnastiques aux jeunes aveugles de la rue Saint- Victor. Cet essai réussit complètement, puisque, trois années plus tard, on vota des fonds pour l'établissement de deux gymnases, dans la nouvelle maison du boulevard des Invalides, un pour chaque sexe.
En 1842, j'ai établi le gymnase et fondé le cours des exercices au Lycée de Versailles.
En 18/16, je fus désigné par M. le ministre de la guerre pour dessiner toutes les machines gymnastiques, acceptées par la Commission du règlement de la gymnastique militaire. Cette même année, je fis étabUr des gymnases pour les deux sexes à l'institution des Sourds-Muets, et j'établis aussi celui de l'École polytechnique.
En iSh7, je comuiençai, sur la demande de MM. les médecins, à appliquer les exercices gymnastiques aux jeunes infortunés de l'hôpital des Enfants-Malades. Je fis aussi alors l'invention d'une
perche à escalade, qui fut adoptée, après expérience, dans les écoles du génie militaire.
En 18Zi9, je fis établir un second gymnase à l'hôpital delà Salpétrière. J'exposai, à l'Exposition quinquennale, une collection de machines gymnastiques qui me mérita une médaille de bronze de la part du jury. Je publiai une brochure intitulée : Quelques conseils aux soldats; et j'eus la satisfaction de voir ce petit ouvrage bien accueilli par l'administration de la guerre.
En 1850, je publiai, avec le concours bienveillant de M. B. Saint-Hilaire, membre de l'Institut, un ouvrage formant un grand vol. in-8% et intitulé : Gymnastique pratique etc., chez M. Dumaine, éditeur.
En 1851, M. le directeur-général de l'Assistance publique, voulut bien m' écrire une lettre flatteuse, qu'on trouvera dans la partie où je traite des exercices gymnastiques des hôpitaux, et je reçus une médaille de bronze de la Société pour l'instruction élémentaire, comme récompense de la Gymnastique pratique, pubUée en 1850.
En 1852, par ordre de M. le ministre de la guerre, je fus adjoint à M. le commandant d'Argy, aujourd'hui colonel, pour étabhr le gymnase normal militaire à la redoute de la Faisanderie.
En 1853, j'ai reçu, au nom de l'Empereur, une médaille en argent, comme marque de satisfaction, pour la gymnastique pratiquée dans les hôpitaux, et j'établis un troisième gymnase à la Salpétrière.
En 185Zi, je fis établir le gymnase de l'hospice de Bicêtre, ainsi que celui d3 l'hôpital Sainte-Eugénie. Je publiai, aussi dans la même année, un second volume intitulé : Gymnastique des demoiselles ; ce qui m'a valu un rappel de médaille de la part de la Société pour l'instruction élémentaire.
En 1861, je fis établir le gymnase de l'hospice des Enfants-Assistés.
En 1862, je portai à l'Exposition universelle de Londres le rehef du gymnase de l'hôpital des Enfants-Malades, et le jury m'accorda une grande médaille.
Dans la même année, je reçus, de M. le docteur Meding, une très-intéressante brochure sur la gymnastique, avec cette suscription qui me toucha beaucoup : « A M. Napoléon Laisné, au savant et zélé » promoteur de la gymnastique générale en France, » témoignage d'estime de l'auteur. »
Si tous ces souvenirs, par leur forme toute personnelle, paraissent trop intéressés, je m'en excuserai en disant qu'ils m'ont paru indispensables à
rappeler, afin de donner une idée du travail et de la persévérance qu'il m'a fallu, pendant de longues années, pour me mettre le plus possible à la hauteur de la mission que mes dispositions naturelles et aussi un peu de hasard m'ont fait embrasser.
Quand je parle de la hauteur de ma mission, je n'ai pas la vanité de me croire un savant ; je veux seulement dire que, guidé par les conseils que j'ai été heureux de trouver dans beaucoup d'ouvrages et principalement dans ceux de Tissot, il m'a été possible, en plus d'une circonstance, de rendre la santé à de pauvres êtres souffrants, qui n'avaient pu être soulagés par aucun autre moyen.
Mais je me hâte de quitter ces détails où il ne s'agit que de moi, et je vais maintenant passer aux faits, en exposant le mode d'action que j'ai pu mettre en pratique pour les produire. Je me tiendrai pour amplement récompensé, si mes observations peuvent être utilement comprises par les personnes qui, comme moi, ont le bonheur de se dévouer au soulagement de ceux qui souffrent.
Un mot préliminaire sur l'influence des exercices ne sera pas ici déplacé, puisque ces exercices ont été la base principale de toutes mes tentatives.
Il n'est personne qui ne sache que le mouvement
est une des conditions les plus essentielles à l'entretien de la vie, ainsi qu'au rétablissement de la santé. La seule difficulté, c'est de savoir le prendre ou le donner convenablement.
Acesujet, voici quelques citations qui ne manqueront pas d'intérêt ; elles sont empruntées d'hommes éminents et dévoués au bien de leurs semblables. Je reproduis ce petit nombre de préceptes, entre des centaines d'autres , moins pour prouver l'utilité du mouvement que pour constater que ces conseils m'ont été d'un grand secours, et m'ont puissamment servi dans une foule de circonstances.
Traité des erreurs populaires surlasanté, parM. J.-D.- P. DE BiENViLLE, docteur en médecine (1775), p. 53, en parlant de l'éducation des enfants.
« Erreurs dans l'éducation morale. On voudrait » former l'esprit des enfants avant leur corps. » Ignore-t-on que jamais l'esprit ne se forme le » premier sans accabler l'autre? »
« Cherchez des phlegmatiques décidés parmi les » ouvriers et les soldats, vous n'en trouverez pas
», un seul. Le travail donne des vertus aux tempé- » ramentsqui en paraissent le moins susceptibles. «
Et quoique ce soit une simple copie, il est curieux de voir ce même passage se reproduire exactement, cinq années plus tard, sous la plume de M. le docteur Tissot, qui adopte cette pensée dans la Gymnastique chirurgicale, 1780, page 139 :
« Cherchez des phlegmatiques décidés parmi les » laboureurs et les soldats, vous n'en trouverez pas » un seul. L'exercice gradué donne des vertus aux )) tempéraments qui en paraissent le moins suscep- » tibles. »
Gymnastique médicinale et chirurgicale, par le docteur Tissot (1780), page 28.
« Que faudrait-il penser d'un homme qui croirait » se procurer la santé en vivant dans l'inaction? La » même chose qu'on penserait d'un autre homme » qui se condamnerait au silence pour perfectionner » sa voix. »
« Le mouvement peut souvent tenir lieu de re- >, mèdes, et tous les remèdes du monde ne peuvent » pas tenii- lieu du n^ouvement. »
« Ajoutons que le mouvement ne peut procurer )) tant d'avantages au corps, sans que l'âme ne se » ressente en même temps de ses bons effets. »
« Il est peu de personnes qui n'aient été dans le » cas de s'agiter, et de faire plus d'exercice dans » de certains temps que dans d'autres. Que ces » personnes observent l'époque de leur vie où elles. » auront joui d'une meilleure santé, ce sera celle- » là. ))
Traité de l'éducation corporelle des enfants, par le docteur J.-G. Desessartz (1799), page 342.
« Quiconque voudra un peu réfléchir sur les » mauvais effets de l'oisiveté, qui rend le corps » mou, lâche, faible, surtout dans un âge aussi » tendre, conviendra aisément qu'il n'est point de » coutume plus funeste pour les enfants, que de ') les tenir continuellement en repos. Leur âge, en- » nemi de l'indolence et de la contrainte, est le » temps de la plus grande vivacité. Malgré la déli- )> catesse de leurs membres, la nature leur inspire ». cette uiobilité, cçtte promptitude, cette souplesse
» que nous remarquons dans tous ceux qui ne sont » point gênés, afin qu'ils se fortifient par l'exercice, » et prennent un prompt et solide accroissement. » Par quel aveuglement nous opposons-nous aux » lois et aux besoins de la nature ! »
La gymnastique de la jeunesse, par M. A. Amar Du- RiviER ei L.-L.-F. Jauffret, (1803), page 5.
« Le vœu constant de tous les sages, le but prin- » cipal de l'éducation chez tous les peuples qui ont » brillé sur le grand théâtre du monde, par leurs » exploits et par leurs vertus, fut toujours de ren- » dre l'esprit sain et le corps vigoureux.
« Par quelle étrange fatahté est-il donc arrivé » que l'on ait insensiblement perdu de vue ce prin- » cipe salutaire, et que l'éducation physique des )) enfants soit absolument nulle chez les peuples » modernes, qui ont d'ailleurs sur les anciens tant » d'autres avantages? »
Essai sur Uinpuence de l'exercice sur l'Économie animale dans l'état de santé et de maladie, par G.-C.-F. FouRÉ, médecin (1808), page 18.
« On peut donc, en général, poser en principe » que le degré de force de tempérament , est en
» raison directe du degré d'exercice. C'est une vé- » rité de fait que constate l'observation de tous les » siècles. Nous puisons dans un exercice fatigant u les éléments d'une force nouvelle, parce que la » nature tend toujours à surmonter les obstacles » qu'on lui oppose. Tel est l'ordre immuable des » lois de notre organisation. »
« L'exercice ne joue pas un rôle moins impor- » tant dans les maladies dont le siège existe dans le » système lymphatique; telles sont les scrofules, » le carreau des enfants, la phthisie pulmonaire, » l'hydropisie, les obstructions, etc. L'exercice est, » dans ces maladies, le plus puissant des atténuants, » des incisifs, des fondants, des apéritifs, parce qu'il » attaque directement la cause du mal, en rehaus- » sant le ton du solide vivant. 11 n'est pas de partage » de sentiment sur cette opinion. Il est beaucoup » d'autres maladies dans le traitement desquelles » l'art peut retirer de l'exercice des avantages
» signalés On peut, en général, poser en
» principe, que, dans l'immense série d'affections » chroniques et de langueur dépendantes de la fai- M blesse du sytème ou de quelque organe en parti-
» tulier, les différents genres d'exercices, actifs et » passifs, gradués avec art et adaptés à l'état et à la » nature de la maladie^ sont d'une si haute impor^ » tance, que, sans leur concours, la plupart des )) médicaments, dont on fait un si fastueux étalage, » sont équivoques, impuissants, et le plus souvent » nuisibles. »
De l'Hygiène des gens de lettres, par Etienne Bru- NAUD, docteur en médecine (1819), page 315.
« L'exercice est une des choses les plus néces- » saires à la conservation de la santé de l'homme, » quels que soient son âge, le pays qu'il habite et la » profession qu'il exerce. C'est une vérité démon- » trée par l'expérience journalière, et sur laquelle » l'assentiment est général. C'est un des moyens les » plus importants de l'hygiène des gens de lettres, )) et celui qui devrait occuper le premier rang. Lui » seul pourrait suppléer aux effets pernicieux de » contentions habituelles de l'esprit et de la vie sé- ,, dentaire, en entretenant l'équilibre qui doit avoir » lieu entre les fonctions du cerveau et celles des » autres organes de l'économie, ou en la rétablissant »• lorsqu'elle cesse d; exister. »
Dû MÊME AUTEUR, PAGE 317.
« Il est donc certain qu'en maintenant l'équilibre » qui doit exister entre les différons systèmes de » l'économie, en favorisant le jeu et la régularité des » fonctions de la vie nutritive, en fortifiant le sys- » tème musculaire, et en émoussant en quelque » sorte l'irritabilité et la sensibilité nerveuse, l'exer- » cice peut singulièrement concourir à la conser- » vation de la santé et à la prolongation de la vie, » chez le savant comme chez l'homme du monde. » L'exercice, dit le chancelier Bacon, est une des » meilleures provisions de santé. De là vient l'ai- » sance à tout faire et à tout souffrir; c'est l'école » de la souplesse et de la vigueur. La souplesse )) rend l'homme ardent et expéditif dans l'action ; la » force élève le courage au-dessus des douleurs, et » met la patience à l'épreuve des besoins » .
Gymnastique médicale par Charles Londe, docteur en médecine (1821), page 232.
Ce célèbre docteur après avoir parlé de différents établissements gymnastiques ajoute ceci :
« La bienfaisance du gouvernement, auquel une » plume plus exercée que la mienne saura mieux
» représenter les avantages inappréciables de l'édu- » cation physique , trop négligée de nos jours , • » donnera, nous l'espérons, à ces établissements » utiles, non pas cet éclat éblouissant et fastueux » dont doivent être nécessairement environnés les » spectacles, mais la grandeur et la majesté dues à )) tout ce qui contribue directement au bonheur de » l'homme, et prépare en même temps et la force » et la gloire des états.
Gymnastique des anciens comparée à celle des modernes, par P. FoissAC, docteur en médecine (1838) page 73.
« Le perfectionnement que l'éducation physique » et morale nous communique , ne s'arrête pomt ,) aux individus, ne s'éteint pas avec eux; il se » transmet par la génération, se continue dans les » races, et l'on ne peut prévoir jusqu'où s'éten- » drait ce perfectionnement progressif, si l'homme » aveugle et imprévoyant n'en brisait la chaîne, et ,) ne détruisait, comme à plaisir, l'œuvre sacrée de » la nature. »
« Nous pouvons donc conclure avec les observa- » teurs et les philosophes de tous les âges, que la
» gymnastique convenablement dirigée a l'influence » la plus salutaire sur le développement de nos or- » ganes. Nous pouvons proclamer avec Sydenham » que de tous les remèdes de la médecine, il n'en » est pas un seul qui puisse lui être comparé dans » ses effets bienfaisants. »
De la gymnastique considérée comme moyen thérapeutique et hygiénique, par Casimir Broussais, docteur en médecine, (1827), page 18.
« Mais, quant à ces gastrites, aux gastro-entérites » chroniques et apyrétiques, circonscrites, accom- » pagnées ou non de phénomènes nerveux ; quant » à toutes ces maladies nerveuses autrefois si mal- » traitées ; quant à ces leucorrhées , à ces flueurs » blanches interminables, etc. , etc. , la gymnastique, M aidée d'un régime approprié, serait le remède le •) plus certain. »
Traité des nerfs et de leurs maladies par TissoT. Tome 2 (1784), p. M3.
'( Une fille qui, à l'âge de dix ans, lit quand elle « devrait courir, est à vingt une femme à vapeurs, » et non pas une bonne nourrice. »
Emile, par J. J. Rousseau (1777) p. 231, tome 1".
» Le meilleur lit est celui qui procure un meilleur » sommeil. Voilà celui que nous nous préparons, » Emile et moi, pendant la journée. Nous n'avons » pas besoin qu'on nous amène des esclaves de » Perse pour faire nos lits ; en labourant la terre, » nous remuons nos matelas. »
» Armons toujours l'homme contre les dangers » imprévus.
Voici un dernier passage, que j'extrais de la préface de notre
Gymnastique pratique^ par M. B. Saint-Hilaire, membre de l'Institut (1850) page 8.
» Que les tendres mères l'apprennent , que les » pères prudents se le disent sans cesse : C'est mu- » tiler l'homme et lui préparer bien des douleurs, » bien des faiblesses et bien des vices, que de ne » point améliorer son corps, en le cultivant avec le » soin qu'on met à cultiver son esprit. Il faut pour » l'un et pour l'autre une discipline également » intelligente et sévère.
„ Cette discipline du corps devient même d'autant
» plus nécessaire que la vie civilisée fait de jour en » jour plus de progrès ; et que le bien-être, à la fois » plus facile à conquérir et plus complet , nous » pousse davantage à la mollesse, source de tant » de maux qui abâtardissent les races. »
J'aurais peut-être dû abréger ces citations ; mais il me semble qu'ainsi réunies elles forment un faisceau invincible, et je ne vois pas qu'il y ait une seule objection sérieuse à faire contre ces principes adoptés par tous les juges compétents et expérimentés.
J'ajoute, avant d'entreprendre l'exposition si délicate des cas de guérison obtenus dans notre pratique par l'emploi des exercices, du massage ou des frictions, que je n'ai aucune intention ni aucune ambition de vouloir empiéter sur le domaine de la science à laquelle est exclusivement réservé l'art de guérir les maux qui accablent l'espèce humaine, et nuisent tant aux progrès des sociétés. Pour ma part, je m'en tiendrai strictement à ma mission de professeur de gymnastique ; et, dans toute ma carrière je n'ai jamais pris de sujet, sans m'être éclairé et dirigé par les conseils du docteur de la famille.
C'est la chorée qui a été, depuis le début de nos essais dans les hôpitaux, l'affection pour laquelle
nous avons été appelé le plus fréquemment, et c'est elle que nous avons eu surtout à combattre par nos procédés. Comme ces applications ont été un sujet de nombreuses observations, je crois bien faire en commençant par cette maladie. A la fm de la partie de cet ouvrage intitulée : Introduction de la gymnastique dans les hôpitaux, j'ai indiqué les livres qu'il serait bon de consulter pour le côté scientifique de la question. Je n'aurai donc pas à revenir sur ce chapitre , dans le cours de mes observations.
La chorée, ou dause de Saint-Guy, est comme on le sait, une maladie qui a pour base un dérèglement plus ou moins complet des facultés musculaires, et quelquefois des facultés morales.
Elle prend naissance, à la suite de graves indispositions, d'épuisement par mauvaises habitudes, de trop de surexcitations, de grandes contrariétés, et plus généralement à la suite de frayeurs.
Elle est beaucoup plus fréquente chez les enfants que chez les adultes.
11 est difficile, au début de cette maladie, de pouvoir pronostiquer, d'une façon à peu près certaine, quelle en sera la durée. Il y a des enfants qui s'en trouvent atteints avec une violence extrême et qui guérissent en peu de temps ; il y en a d'autres
au contraire qui ne paraissent pris que faiblement, et dont la maladie se prolonge très-longtemps, quoi qu'on fasse pour la guérir.
Ce qu'il m'a été possible d'observer, dans ma longue pratique, c'est que les enfants gâtés outre mesure, ceux d'un caractère difficile, et ceux dont la constitution est essentiellement nerveuse, guérissent plus difficilement que les enfants doués d'un caractère ou d'une constitution meilleure, et dont l'éducation a été mieux soignée. Quant aux enfants qui ont contracté la chorée par suite de mauvaises hal)itudes, ils courent grand risque de la garder longtemps, s'ils ne peuvent d'abord se corriger de leur redoutable défaut.
On a souvent parlé, dans ces derniers temps, des exercices gymnastiques employés avec succès pour combattre la danse de Saint- Guy. Mais afin d'éviter qu'on ne tombe dans une profonde erreur à cet égard, je vais m' étendre un peu sur l'application régulière de ces nouveaux moyens. D'abord, je ne considère pas comme atteints de chorée sérieuse, ces enfants qui, sans être maîtres absolument de leurs mouvements, peuvent néanmoins encore avec des efforts de volonté, demander tout ce qui leur est nécessaire, se tenir, marcher, boire et manger
seuls. Pour cette catégorie d'enfants, de simples exercices rhythmés sans fatigue suffisent presque toujours à leur guérison. Voici à peu près comment nous procédons à l'égard de ces enfants. Pour commencer, on met l'enfant devant soi en le maintenant avec les jambes; on lui prend les mains, et on cherche à lui faire exécuter des mouvements réguliers de chaque bras, en comptant un, deux, trois, quatre, etc. , à haute voix, pour chaque impulsion au temps marqué, ou, ce qui est préférable, en chantant, dans les premières séances. On recommande bien à l'enfant d'écouter et de ne chercher à faire aucun effort pour son propre compte ; car si vous l'encouragez trop tôt à rien mettre de sa volonté propre, il ne donnera le plus communément que des mouvements brusques et. désordonnés, qui paralyseront vos tentatives. 11 faut être très-vigilant dans ces premières manœuvres, afin d'être toujours prêt à céder instantanément à une contraction brusque d'un membre, contractions qui se renouvellent très-souvent, chez certains enfants, après quelques mouvements préalables. On maintient l'enfant aussi bien que possible par les bras, et l'on cherche à lui faire exécuter des mouvements plus ou moins accélérés avec les jambes, mais toujours
assez régulièrement cadencés, sans s'occuper des fautes qu'il peut commettre. De temps en temps, on le tient dans l'immobilité pour le faire profiter d'un peu de repos; ensuite on le dirige vers une machine cpi'on appelle échelle orthopédique ; on place l'enfant le dos appuyé contre cette échelle ; on lui pose les mains, en les tenant, sur de petits échelons qui se trouvent à droite et à gauche au-dessus de sa tête ; on l'aide en le maintenant avec les jambes, et on le tient ainsi suspendu, le temps qu'il peut lui-même résister, sans douleurs ni fatigue. On recommence cette petite manœuvre plusieurs fois de suite ; puis on fait asseoir l'enfant pour le reposer. Si pendant ce repos on peut lui frictionner les bras, les épaules, tout le dos, et un peu les jambes, on augmentera beaucoup le bien qu'on lui fait. Il faut surtout dans les commencements ne jamais demander à l'enfant plus de résistance que sa petite force ne lui permet d'en donner. Si vous dépassez cette limite, il vous sera facile de le voir ; car au lieu de se calmer, l'enfant deviendi-a plus agité, et tout ce que vous auriez fait jusque-là se trouverait annulé par ce défaut de prudence. On a souvent commis, et on commet souvent encore une erreur funeste envers ces enfants, en les faisant niarcher outre
mesure. L'excitation aux jeux bruyants avec d'autres enfants est également nuisible à leur guérison, de même qu'il serait mauvais de les réprimander du matin au soir sur leurs mouvements désordonnés ; il faut tout au contraire les tranquiliser avec douceur lorsqu'il leur arrive de briser quelque chose qui s'échappe involontairement de leurs mains. Il faut éviter aussi avec les plus grandes précautions qu'ils ne se coupent ou ne s'écorchent quelque part ; car les mouvements qu'ils font sans discontinuer entretiennent le mal, et provoquent des surexcitations de plus en plus nuisibles.
Dès qu'il y a un peu de mieux, et que l'enfant commence à se familiariser avec ce qu'on lui fait faire, on le soumet, toujours avec la même prudence, à différents exercices nouveaux, en l'invitant à partir de ce moment à faire usage de sa volonté : la balançoire brachiale, l'échelle horizontale, les barres parallèles, excellente machine quand on sait y conduire l'enfant. Dès qu'il est à peu près maître de ses mouvements, il finit de se guérir seul en s' exerçant avec les autres.
Tout ce que je viens de dire est généralement ce qui se passe à l'Hôpital des Enfants, lorsqu'ils sont exclusivement soumis à nos exercices réguliers et à
la discipline exacte de la maison. En ville, la chose n'est pas aussi facile. On manque des connaissances nécessaires pour soigner ces enfants. On a souvent de l'impatience contr'eux, et ils sont dans l'impossibilité de faire quoi que ce. soit du matin au soir. Tout cela ne contribue pas peu à prolonger souvent la durée de leur maladie.
Je dois ajouter que cette affection rend d'ordinaire les enfants exigeants, capricieux et insupportables. Mais il n'y a pas là une raison suffisante pour tout leur céder ; on ne ferait qu'augmenter ces dispositions en les surexcitant davantage. Si donc il arrive qu'ils ne puissent pas se servir assez sûrement de leurs mains, il faut les faire manger et boire dans la crainte qu'il ne se blessent au visage. Puis, il ne faut jamais perdre de vue qu'une grande propreté, de l'air, une distraction calme, et une bonne nourriture, sont des conditions indispensables pour le rétablissement de la santé de ces pauvres petits malades.
C'est uniquement dans ces cas de faibles chorées que quelques docLeurs, avant l'introduction de nos procédés à l'Hôpital des Enfants, ordonnaient le saut à la corde, la marche le soir derrière la retraite des tambours, parfois la musique, et dans ces
derniers temps, les mouvements réglés par le métronome. Tout cela peut être de quelqu utilité pour des enfants médiocrement atteints ; mais pour les enfants véritablement choréiques , ces moyens seraient plutôt des causes de surexcitation que des calmants. En effet que peut-on demander à un malheureux être qui ne peut ni se tenir, ni parler, qui ne peut pas même faire de signes complets avec la tête ou les yeux, qui se donne involontairement, sans presque d'interruption, des coups violents de tous côtés, et chez qui ces désordres augmentent d'autant plus qu'il éprouve des besoins réels qu'il ne peut exprimer?
Et malheureusement ces cas extrêmes ne sont pas très-rares, comme on le verra dans la suite.
De ce premier degré de chorée peu intense, je passe aux enfants qui sont choréiques de la même façon, mais dont les mouvements sont plus violents et plus continus.
Pour ces enfants plus malades, les exercices doivent être appliqués plus fréquemment, deux fois par jour si on le peut, avec tous les ménagements qu'exige leur position. Pour ceux-là, il faut encore plus de précautions à les tenir en repos, et bien plus de surveillance à éviter qu'ils ne se blessent.
On est souvent obligé, lorsque l'enfant est étendu sur un lit ou sur une chaise longue, de lui attacher bras et jambes, afin qu'il ne se donne pas de coups lui-même avec ses mains, et qu'il ne glisse pas à terre. Je vais citer quelques cas de guérison de cette chorée plus violente, pour en faire mieux comprendre la nature.
f exemple. — Observation n° t.
Il y avait, à l'Hôpital des Enfants, un jeune choréique, nommé L. A., entré depuis le 26 janvier 1852. Il était fortement pris ; mais il pouvait encore se diriger et faire différentes actions. Il fut d'abord traité jusqu'au 13 février, c'est-à-dire pendant trentehuit jours, par les médications ordinaires, sans qu'il se manisfestât la moindre amélioration dans son état. Après ce temps, il fut soumis exclusivement aux exercices gymnastiques, et je m'en occupai d'une façon toute particulière , tous les jours pendant un mois, sans obtenir du mieux, bien qu'il fut massé, exercé et frictionné. Mais aussitôt après, les mouvements désordonnés cédèrent sensiblement, et de telle façon qu'à partir du 5 avril, il ne reçut plus de séances particulières. Vers le milieu de juin, il fut
constaté qu'il était guéri; mais en considération de la ténacité de sa maladie, le docteur le fit rester à l'hôpital, pour affermir sa santé, jusqu'au 11 août
Je puis certifier aujourd'hui que cet enfant n'a jamais eu de rechute, et que, de plus, il est devenu un homme d'une force exceptionnelle.
8c exemple en ville. — ©Isservation n» «.
Le 10 janvier 1852, je fus appelé par MM. les docteurs Blache et Heurteloup pour donner des soins à une jeune fille de quinze ans, B. E., atteinte d'une chorée très-intense et générale. Cette fille, au début du traitement, pouvait à peine se tenir, ne pouvait rien faire seule, et ne pouvait parler qu'avec une grande difficulté. Vingt-six séances de massages, frictions, exercices passifs, etc., lui furent données en quatorze jours, sans qu'il se manifestât le moindre changement dans sa position. En présence de cette résistance opiniâtre, je témoignai aux parents le désir de recevoir de nouveaux conseils de MM. les docteurs ; et M. Heurteloup, qui connaissait tout particulièrement la constitution de l'enfant, déclara qu'on ne pouvait la soumettre à
aucun autre traitement. Je continuai donc encore les mêmes soins pendant quatorze séances en six jours, sans obtenir plus de succès. Mors ne sachant que faire, et voyant le chagrin profond des parents augmenter, car cette fille ne prenait aucun repos ni jour ni nuit, je la plaçai sur son lit, et lui tins les bras et les jambes pendant trente minutes dans une complète immobiUté. Elle finit par s'endormir une demi-heure, puis elle se réveilla ; je l'endormis de nouveau, elle se réveilla encore après quarante minutes de sommeil ; je procédai de même une troisième fois, et je partis à dix heures du soir, la laissant dans un bon sommeil du moins en apparence. Le lendemain, j'appris qu'elle avait profité de deux heures de sommeil, ce qui est généralement un indice certain d'une amélioration prochaine. En effet, à partir de ce moment, les mouvements diminuèrent progressivement tous les jours, et elle prenait un peu plus de sommeil. Mais chez cette fille, d'une constitution d'ailleurs très-nerveuse, la maladie n'a cédé entièrement qu'au bout décent séances, qui lui furent données en quatre mois et six jours.
Depuis le moment de sa guérison, elle n'a jamais rien ressenti, et elle a aujourd'hui trois enfants qui se portent on ne peut mieux.
Ces deux premiers exemples font exception par leur ténacité extraordinaire.
se exemple en ville. — Observation n» 3.
Le 31 mars 1852, je fus prié par M. le docteur Séguin d'aller voir une jeune fille choréique, âgée de seize ans, L. C. , pour laquelle on avait employé l'électricité, et ensuite les bains froids, pendant plus de deux mois, sans obtenir la moindre amélioration. Après m'être entendu avec les parents, je fis entrer cette fille à l'Hôpital des Enfants, où elle fut soumise, dès son arrivée, au traitement par la gymnastique. Quoique ses mouvements fussent désordonnés, elle pouvait encore se diriger tant bien que mal. Pendant les huit premiers jours, l'agitation resta la même; mais à partir du quinzième jom', on put remarquer une amélioration sensible, et à dater du 25 avril les mouvements involontaires perdirent beaucoup de leur intensité. Vers le 10 mai, elle allait très-bien ; le 15 mai, elle fut considérée comme parfaitement guérie, et elle fut rendue à ses parents le 20 mai 1852.
Cette fille, quoique d'une nature très-nerveuse, n'a plus rien ressenti de sa maladie depuis cette époque,
et elle s'est même beaucoup fortifiée. Seulement elle a conservé une répugnance insurmontable pour l'eau froide, tant, clit-elle, les bains froids l'ont fait souffrir.
4" Exemple en ville. — Obsci-vatlan n» 4.
Le 26 avril 1851, je fus demandé par MM. les docteurs Blache et Hervé de Chégoin pour donner des soins à la fille de M. le C. de B... qui venait d'être prise d'une chorée assez forte. Il fut convenu qu'elle serait soumise au traitement par la gymnastique. Je pris cette fille âgée de 7 ans 1/2 le jour même 26 avril 1851. Pendant les huit premières séances, il y eut peu de changement ; mais à partir de la douzième, sa guérison fit des progrès sensibles, au point qu'à la 25'' séance, c'est-à-dire après vingt-six jours, l'enfant aurait pu cesser le traitement. Mais je continuai encore par prudence, et sur le consentement des parents, jusqu'à la S/i" séance. Le traitement avait duré quarante jours. Cette fille s'est toujours bien portée depuis cette époque, et elle n'a jamais éprouvé aucune atteinte de rechute.
Comme j'ai dit plus haut que les marches forcées, et des mouvements excessifs ne pouvaient convenir
aux enfants agités de cette façon, je vais citer spécialement deux exemples entre beaucoup d'autres qui suffiront, je pense, pour prouver la justesse de cette observation.
observation n° 5.
Le 28 février 1856, s'est présentée à l'Hôpital des Enfants, sur la recommandation de M. le docteur Bonneau, Mme J... avec sa fille M. âgée de 13 ans. Cette enfant était prise d'une chorée assez forte; mais elle pouvait encore marcher, en se rabattant les jambes avec grand effort.
Cette dame habitait Clamart; et pour ne pas se déplacer trop souvent, elle prit le parti de n'amener sa fille que trois fois par semaine à notre cours de l'Hôpital des Enfants. Elle vint ainsi tout le mois de mars, sans qu'il se manifestât la moindre amélioration dans l'état de sa fille. Pendant le mois d'avril, il en fut de même, et les séances du mois de mai ne produisirent pas plus d'effet. L'impatience commençant à s'emparer de cette dame, je lui conseillai de venir s'établir quelque temps à Paris; car il y avait tout lieu de penser que des dérangements aussi multipliés n'étaient pas sans inconvénients graves;